‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 21 sur 110 · AA E · texte numérisé non relu

AA E

Cette transformation dans l'âme, jusque-là exclusivement commerçante du marchand, s'accomplit dans le texte français, (si l’on ne s'en tient qu'aux mots, sans sous-entendre), à une époque où il se trouve à Gênes depuis un certain temps. Chez Gœthe, c'est le jour oùilrevient comme chaque année, de sa campagne commerciale. Le port de la « ville marilime » joue ici son rôle, comme il le fera plus tard (1) à cet endroit dont nous parlions tout à l’heure, Le milieu, en quelques traits, reste présent à la mémoire du lecteur.

Il est assez naturel qu'après un long voyage et n'étant pas encore réins- {allé dans le train-train de sa vie de vieux garçon, le marchand soit et plus ouvert aux impressions familiales de la fête, et plus désireux inconsciemment, de trouver un chez soi agréable, reposant, C'est le moment de sa vie où il est le plus susceptible de penser aux joies du retour dans un foyer familial. Il n’a, disait précédemment le poète, pris que rarement park aux fêtes de société. Son voyage à Alexandrie, il a dû le faire tous les ans à la même époque, et sans doute n'a jamais vu cette fête d'enfants. Cette année, par suite d'une saison favorable, ou d’affaires plus rapidement conclues, il débarque juste le jour où on la célèbre, Si elle avait lieu quelques jours après son arrivée, étant donnés ses goûts peu mondains, il ne se dérangerait peutêtre point pour la voir ; mais cette fête semble l’accueillir, Dans les rues, il rencontre les cortèges d'enfants déguisés, et il suit le flot ; il assiste aux ébats des petits, aux concours d'adresse, Il y prend d'abord plaisir et ce n'est que petit à petit, en voyant tous ces parents et tous ces enfants unis par une même joie, ceux-là fiers du succès de ceux-ci, qu’il sent sa solitude au milieu de la foule (2). Cette sensation se prolonge dans sa maison déserte qui, pour la première fois, lui cause une impression désagréable, lui fait comme peur. Enfin, après ces sensationset ces sensations-sentiments, le pur sentiment sourd de son cœur et s'épanche dans le premier monologue.

Gœæthe, ici encore, a nuancé les éléments qu'il trouvait chez Antoine de la Salle. Pour que le « grand nombre » d'enfants déguisés qui se rendent au concours de gymnastique n'échappe point à la vue du négociant qui débarque ce jour-là dans sa ville natale, Gœthe, suivant le conseil de Lessing les montre en action : tantôt en procession, tantôt en troupes à travers la ville. Il songe à un cortège un peu carnavalesque. Mais il ajoute un trait nouveau. Le moment a été indiqué par lui en tête du récit ; le milieu, à plusieurs reprises ; ici, c’est encore du milieu, mais aussi de la race qu'il s’agit, lorsqu'il place le concours après la messe. C'est un jour de fête religieuse, ou tout au moins ua dimanche, qu'on célèbre cette fête. Le simple raisonnement pouvait bien suggérer cette idée, mais le mot « solennizé » a puici déterminer « l'aperçu ». Ce service divin auquel on vient d'assister, Gœthe ne l’introduit point par hasard, car à plusieurs reprises, pour italianiser son récit, il inséra dans la nouvelle tels traits qui tendent à montrer, brièvement, quel rôle jouait la religion en Italie, Que Gæthe ait écarté le nomde Dieu (3) qui se trouve à plusieurs reprises dans le vieux texte, soit dans des expres-

2. Cf, sur la valeur de l’antithèse pour Gæœthe: Gæœthe-Jahrbuch, ibid., p. 177.

3. Sur l'emploi abusif qu'on fait du nom de Dieu dans la langue courante, Cf. Eckermann : Entretiens avec Gœthe, 31, XII, 1823 : « nous parlàmes ensuite de choses religieuses et de l'abus qu'on fait du nom de Dieu. » Gœthe dit: « les gens le traitent comme si le plus haut des êtres, le plus inconcevable, celui qu'il est impossible de se représenter dans son immensité, n'était guère plus qu'un de leurs semblables ; dans leur bouche, le nom de Dieu n'est plus qu'un simple mot, qu'ils disent sans plus penser à rien. S'ils étaient pénétrés de sa grandeur, leur langue en deviendrait muette, et le respect les empêcherait de prononcer son nom ». —

sions toutes faites (1), soil à des endroits où iln'a vraiment que fairé (2), ne prouve rien là contre. En revanche, dans le texte allemand, la femme du marchand mentionne l'espérance de la félicité après la mort (3). Les galants cherchent à L'église et aux promenades, à se faire remarquer d'elle (4). C'est par un miracle que le « Prokurator » a recouvré la santé (5), et un miracle seul pourrait préserver la chasteié de la jeune femme (6). Enfin, ce n'est pas à Dieu, mais à la madone que le jeune avocat fit son vœu (7), et ce vœu semble beaucoup plus « pieux » chez Gæthe: il ne consiste pas sculement à jeûner au pain et à l’eau, et à garder la chasteté, mais il faut encore coucher sur la dure (8), faire de nombreuses prières (9), accomplir œuvres pies, coudre des chemises pour les pauvres et les hôpitaux (10).

Le marchand chez Gæœthe n’a point encore de tristes pensées quand il se rend à la fête. Il peut donc d’abord y trouver du plaisir, mais il s'aperçoit en considérant avec attention (er... betrachtet..) la gaîté qui lentoure,qu'il n’y peut prendre une part efecuive. De quoi se compose celte allégresse qui l'entoure? De la joie de vivre des enfants, joie préseate qui a pour répercussion la joie des parents, joie d'espérances. (Le conteur français ne parle ici que du plaisir de satisfaction qu'ont les parents à voir leurs enfants s adroits). Ce manque de communion avec cette multitude une fois constaté, le marchand va progressivement sentir son isolement, sa solitude chez lui, sa solitude morale. Gœthe nous ayant déjà montré le caractère perspicace, ingénieux du négociant, nous ne nous étoanons point de cette faculté d'observation qui le distingue. Ge vieux garçon a du bon sens et du jugement, et en commençant son monologue, il ne fait pas « complainte en cette manière » mais « il s'accuse en ses pensées, » (11) Il n’est point victime du sort,mais de lui-même. Homme d'initiative et qui sait vouloir, pourquoin'at-il pas voulu ?

Gœthe bâtit les deux monologues du marchand sur un plan identique, que souligne la disposition typographique ; chacun de ces monologues se compose de deux alinéas (12). Pour le premier, le texte français lui fournissait, dans la disposition des idées, le modèle dont il fait un si heureux usage. Première partie, premier alinéa: idées subjectives; deuxième alinéa, idées objectives. Le monologue, marquant au théâtre comme dans une œuvre épique, un paroxysme, uneexplosion de sentiments, il est logique d'y exprimer d'abord les sentimonts les plus intimes, et à mesure que le paroxysme décroit, des sentiments, des idées plus générales. Gœthe a accrû la valeur psychologique du monologue ainsi construit en l'employant deux fois sous la même forme. L'identité formelle des deux monologues n’est qu'une image, un signe de l’identité de caractère du marchand. Quelles que soient les émotions qui l'affectent, le marchand reste conséquent avec lui-même, son caractère pondéré ne lui permet pas de manifester son émotion sous d2s formes divergentes, Lt second monologue du texte français (13) est court, et exprime surtout les idées objectives du marchand, Il fait du reste double emploi avec la page précédente, où l'auteur a, par avance el sans ordre psychologique, narré ce que le marchand ne fera que redire.

11. Le mot « complainte » du texte français peut avoir donné l'idée à Gœæthe de traduire, de transposer par : « Il porte plainte contre lui-même, il s'accuse. » Sur l'ingéniosilé de Gœthe traducteur : CF, R, Schlæsser : Rameaus Neffe. Studien u. Untersuchungen zur Binführung in Gæœthes Uebersetzung des Diderotschen Dialogs. Munckerforschungen zur neueren Litteraturgeschichte. Berlin, 1900, pp. 165, 166, 178.

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