‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 22 sur 110 · et 5 ; $ 44 et 15. — 13 pp · texte numérisé non relu

et 5 ; $ 44 et 15. — 13 pp

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Gœthe n'a point seulement appliqué aux deux monologues la forme dont son prédécesseur ne se servait que pour le premier; il l’a en outre, dans un parallélisme quasi-symétrique, élargie et comme enrichie, Il ajoute à gauche et à droite du diptyque deux nouveaux volets, Nous voyions qu'au rebours de son modèle, il donne une cause extérieure à la première crise, une sensation : l'impression que produit sur lui la foule, et une cause extérieure à la seconde, une sensation : la vue des bateaux qui arrivent et qui partent. Ces deux prémisses manquaient en français. Puis, après le monologue proprement dit, avec son explosion subjective: réaction contre soin.ême et la seconde partie plus objective, vient une quatrième partie, à savoir : la conséquence de l'accès, un besoin de donner à ces décisions une sanction effective, tangible, un besoin de manifester, de réaliser, sans perdre de temps, sa volonté. Ce dernier trait, très juste de la part de cet homme pratique, Gœthe le trouvait chez son modèle où, après chacun des deux monologues, le marchand fait venir ses « compagnons » pour leur donner ses ordres,

On peut ici faire abstraction du troisième et très court monologue (1), que Gœthe intercale entre le second monologue et les divers ordres que le négociant donne à ses compagnons. Il n’est. sous sa forme ramassée, qu'un renforcement du deuxième. De la décision que va prendre le marchand, dépend le nœud du récit. Il fallait donc la mettre en relief, lui donner, par ce renforcement qui n’est pas une simple répétition, plus de valeur qu’à la résolution de se marier, résultat de la première crise. Ici encore dans ce bref monologue on peut observer le même parallélisme. Recrudescence de sa maladie, d'où réaction contre lui-même: « Fou que tu es... »(Le second monologue (2) commençait par ces mots : « Eh bien! tu vois comme c’étail fou de changer si tard ta manière de vivre... ») « Préfères-tu mourir ? » Ensuite, considérations générales : « Qu'arrive-t-il à ceux qui gardent jalousement ce qu’on estime le trésor le plus précieux des femmes ? » Et la conclusion est, il va sans dire la même pour ces deux monologues superposés.

A propos du premier monologue, on peut encore faire une remarque qui s'applique à la nouvelle entière, Quoique sensiblement plus bref, il apparaît plus plein que celui du modèle. Le Prokuralor est d’un dixième plus court que le Sage Nicaise; mais si Gœthe réduit le module de la pièce, le métal en est d’un meilleur aloi.

L'écrivain allemand n’affaiblit pas l'effet de ce monologue par les redites naïves de son prédécesseur. lei, comme avant le second monologue, le conteur français exprime d’abord à la troisième personne (3), sous forme de récit, les idées essenticlles du monologue qui va suivre(4). C'est l'argument, le prologue des drames du moyen-âge, où l'auteur à grand soin d expliquer au public ce qui va se passer. Et cette tendance didactique lui est si naturelle, qu’il interrompt même le monologue (5), après que le marchand a congrûment déploré son malheur, pour dire au lecteur : Maintenant, après avoir réfléchi, ce marchand va donner remède à ses maux. Et le monologue reprend après cet avis au public. er AE

Mais ce n'est pas seulement en évitant ces répétitions d idées, que Gœthe gagne du terrain sur son devancier. La redondance synonymique du moyenfrançais, très agréablement naïve, n'existe pas dans ] allemand moderne, où on ne la rencontre que dans un certain nombre de vieilles allitérations. Gœthe peut donc, quand il rencontre ces expressions doubles, ou élaguer, ou vivifier selon que les idées représe ntées par ces mots s pet ou non,

Quelques exemples montrerout clairement son procédé. Dans le premier

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alinéa: « plein et comblé de biens et de richesses » se rédut à « avait acquis de grandes richesses » mais quelques lignes plus loin : « entasser et amonceler de grandes richesses, » expression moins passive, qui marque une action plutôt qu'un résultat, deviendra : « sa fortune croissail d'année en année ». La répétition de mots : « mener et conduire grosses marchandises. » est renforcée et abrégée : « il faisait {ni-méme le trajet... »

Ce procédé, qui fait de la traduction une création de chaque instant, apparaît avec beaucoup de netteté et d'agrément dans le premier monologue : Quelles en sont les idées essentielles chez l'un et chez l'autre conteur ? Le marchand d'Antoine de la Salle se sent, tout d'un coup, très pitoyable, parce qu'il n'a pas d'héritiers qui possèderont après lui ses biens, et qui perpélueront son nom, sa louange et sa renommée. La question d'héritage, au sens propre et au sens moral, prime tout. Il y revient à plusieurs reprises. La femme, en cette affaire, ne joue qu’un rôle subsidiaire etle mot amour n’apparaît même pas.

Gœthe biffe un détail deux fois souligné dans le français (1): son négociant ne s'inquiète pas de cette renommée posthume qui, sans doute, semblerait un peu vaine. Il approfondit le débat, n’en fait pas une simple question d'héritiers : regret de n’en point avoir, possibilité et désir d'en avoir.

La crise que traverse le marchand l’atteint au plus profond de son être et l'amène à reconnaître (Erkenntnis) une vérité morale. Parce qu'il l'a méconnue ou ignorée, il aperçoit maintenant l'erreur fondamentale de son existence. Une question personnelle n’est pas seulement en jeu, mais une conception de la vie. Les premiers mots ne laissent pas de doutes à cet égard « O malheureux que je suis! Pourquoi mes yeux s’ouvrent-ils si tard? Pourquoi faut-il que je reconnaisse (erkenne) seulement dans un âge avancé ces biens qui seuls rendent l'homme heureux? » Le second monologue débutera dans un autre ton, Sans doute des intérêts importants y seront aussi débattus, mais c’est d'une vérité de sens commun qu'il s'agira alors, et non d'une vérité morale. Aussi Gœthe emploiera-t-il d’autres termes; le marchand ne dira plus : « je reconnais... » mais « l'expérience (du erfährst...) t’apprend maintenant que... »

Que reconnait-il au moment de la première crise? C'est qu'il a vécu sans logique, parce que toute activité est vaine, qui ne se propose un but, Il a agi, mais comme une machine qui fonctionne à vide. Il a fait fortune, et devenir riche était sans doute l'unique motif de son activité, mais ses efforts n'aboulissaient à rien. Il a collectionné les richesses, dont la collection ne peut jamais être complète, Il s'est comporté en spécialiste, et a fait dans son métier comme de l’art pour l’art. Riche, iln'a point su ce que c'était qu'être riche; il a séparé la vie de la richesse, au lieu d'en faire la synthèse. Et maintenant il voit, il connaît que la richesse, est chose morte, si l'on n’en jouit pas ; il se rend compte que la richesse, moyen et non fin, ne se suffi pas à elle-même. Elle n'est qu'une faculté d’'agir,une force en puissance (Vermœægen) et qui vous met en état de réaliser des possibilités, d'exercer une influence. La richesse, loin de procurer à sa vie l'expansion, l'a étrécie,

Gœthe a donné à ce monologue un fondement psychologique, et il a corrigé certains traits contradictoires de son devancier. Le marchand français se plaignait ingénûment : « Hal pouvre maleureux veillart, tel que je suis et tousjours ay esté.., O chétif homme, plus que tous aultres récréant et las, par les veilles, peines, labours... (2) » Il ne fallait point faire trop vieux, ni trop usé cet homme à peine quinquagénaire et encore capable de décision, d'énergie, Il était au moins oiseux de nous le montrer, pendant sa vie passte, ennemi obstiné de ce mariage, dontildira quelques lignes plus loin (3)

4/.D, 225,11 87DSND 220 ES 2, p. 225, 1, 8-13. — 3, p. 226, 1. 10.

« Benez soit ce saint mariage... » Ces conversions trop rapides plaisent dans la farce. Gœthe avec raison n'utilise pas ces traits qui font du commerçant une sorte de pantin.

En revanche, il cherche à animer « la grande richesse et les comblés thesaurs » qui lui semblent décidément trop abstraits. [1 tâche de leur donner vie en les enchaînant étroitement à l'existence, aux sentiments du négociant, et en même temps au développement du récit, où ils jouent un rôle, où ils font corps.

Le marchand rentre chez lui. Il s'y sent « seulet », comme dit le vieux conteur. Et pourtant cette maison où plane un sentiment de solitude, de désolation, n'est rien moins que vide. Les magasins regorgent de marchandises; les coffres, d’or et d'argent ; les armoires, de bijoux. Mais le cœur du marchand n'a point cette sensation de plénitude que donne le bonheur. L'antithèse le frappe. En présence de toutes ces richesses, il ne se sent pas chez lui. Il ne les possède pas, il en a été jusqu'ici possédé. Loin d’avoir la libre disposition de sa fortune, il a toujours obéi servilement aux injonctions de ce despote, chaque jour plus exigeant. La richesse n'était pour lui qu'une servitude, une passion,

Cette antithèse, Gœthe la rend fortement; dans une prosopopée assez oratoire, les joyaux et les pièces d'or qui exigent des compagnons nouveaux, toujours plus nombreux, apostrophent le marchand comme des maîtres inflexibles, Cette idée se trouve faiblement indiquée dans le texte français : « Ta grande richesse et tes comblés thesaurs sont bien vains.. pour lesquelx tout ton temps as despendu et usé (1)... »

Gœæthe insiste sur l'emploi que l’on doit faire de sa fortune, si on veut la posséder. Comment peut-on le mieux en jouir, et en voir les effets, sinon en procurant, grâce à elle, des jouissances à ceux-là qui vous sont le plus chers, en créant du bonheur autour de soi. Cette activité, égoïste dans son principe et altruiste dans ses effets, le marchand n’y a pas songé, et, suivant ce parallélisme qu'il affectionne, Gœthe reprend l'énumération précédente; le marchand songe que jamais ses bijoux n’ont paré une femme aimée, ni son or et son argent doté une fille, ni ses marchandises permis à un fils, en lui assurant un état, de gagner et de s'assurer l'affection d’une jeune fille. Un étranger dissipera après sa mort ce qu’il amassa péniblement. Tous ces traits concrets, que Gœthe aperçoit sous les mots abstraits d> son modèle, servent en même temps à compléter la peinture de ce personnage, qui nous fut, dès l’abord, présenté comme un réaliste, et qui, plus tard, en vertu de ce même caractère, prendra la déci-ion singulière qui donne au récit entier son originalité.

Le second alinéa du monologue (2), est, comme nous l'avons déjà dit, plus objectif que celui qui le précède. Le marchand compare d’abord son sort à celui de ceux qui n'ont point bâti leur vie sur une erreur fondamentale. Puis, avant de prendre une décision, il semble s'inquiéter du qu’en dira-t-on. Cette seconde partie, Gœthe la relie étroitement, comme De la Salle, à la première, parle contraste enlre sa vie et celle de ces parents qu'il voyait à la fête. Mais de cette antithèse Gœæthe tire un tout autre parti que son prédécesseur, parce qu'il en fait une transition étroitement soudée et à ce qui précède et à ce qui va suivre. Au lieu de mettre entièrement au passé le souvenir de la joie que manifestaient parents et enfants, il en fait une chose présente, vivante. Ce n’est plus seulement un souvenir mêlé de regret, c'est une image concrète, mêlée d'envie et d'espérance. Dans le premier

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alinéa, le marchand, pour employer une expression commerciale de mise jci, établissait le bilan de sa vie, constatait la banqueroute de son passé.

L'intermédiaire entre ce passé passif, négatif, el l'avenir, c'est l'image actuelle de ces enfants, de ces parents que le marchand voit, croit voir à cette heure, rassemblés autour de la table familiale, heureux du plaisir qu'ils ont eu aujourd'hui, « heureux de l'espérance qui semblait sourdre du présent ». L'espérance, sorte de projection du présent sur l'avenir, l’espérance qui suscite les actions valeureuses, qui console les parents de leur vie qui s'enfuit, et fait de l'avenir la rançon du passé, lui serait-ell: interdite ? Est-il déjà si vieux, qu'il ne lui reste plus qu'à achever de mourir ? Non, sa vie peut avoir une espérance, un avenir. Il peut encore assumer les devoirs qu'il méconnut, les droits qu'il n’exerça point. (Die Versæumnis einsehen\.

Gœthe ne garde pas l'image très juste qui, en français, résumait la teneur du monologue : « Au fort, ce que j'ay fait par cy devant prenne semblance et comparaison aux oyselletz qui font leurs nidz et préparent avant qu'ilz y pondent leurs œufz. » Cette comparaison naïve — qui se trouve aussi dans le texte latin — lui parut trop crue pour le goût moderne, et il a supprimé ce passage qui, sous une forme imagée, illustrait le proverbe : à quelque chose malheur est bon, Gœthe le remplace par une autre idée : s'il naissait des enfants au marchand, riche et âgé, il pourrait s'en réjouir sans arrièrepensée, et non comme ceux qui, mariés de bonne heure, sont accablés sous le poids de charges trop lourdes.

Lorsque sa décision est arrêtée, le marchand du texte français fait venir pour l'exécuter « deux de ses bons soichons mariniers comme luy (1).» Ce sont ses égaux, marchands aussi (2), qui traitent de pair à compagnon avec lui, donnent leur avis sur son projet qu’ils approuvent (3), et à qui il parle avec la plus grande politesse (4). Un peu plus loin (5), lorsqu'il se résout à reprendre la mer, il s'en va trouver ces collègues à qui il ne donne pas d'or. dres, mais avec qui il conclut une sorte d'arrangement : « ilz furent tantost d'accord et luy dirent qu'il se feist prest au premier bon vent qui sourven droit ». Gœthe transforme les deux « soichons » en subordonnés que le marchand mande par deux fois chez lui, quand besoin en est (6) et à qui il dicte ses volontés (7). Et ils exécutent deleur mieux les ordres du patron (8). Ce léger changement contribue à donner la sensation du milieu : ce grand commerçant doit exercer son autorité sur un personnel. Et ces subordonnés doivent l'aimer, puisqu'il est homme de sens droit et sans doute bon maitre. Une seule phrase, à la troisième personne suffit À donner l'impression de l'étonnement affectueusement narquois des deux matelots. Sous la tournure au style indirect on entend le discours direct que Gæœthe dans nouvelles et romans réserve aux personnages de premier plan (9). On devine les propos de nos deux compagnons sortant de chez leur maître. Qu'est-ce qui lui prend au patron ? Enfin! puisqu'il a envie de cette marchandise-là, c'est bien juste qu'il ait ce qu'il y a de mieux, n'est-ce pas, et on fera son possible pour la lui trouver,

Chez les deux auteurs le vieux garçon se met alors en campagne lui-même, mais dans le texte français, il reste personnage badin, étourdi. Avec une légèrelé charmante, le conteur le montre s'en allant, nez au vent, en quête de femme: « tant eschaudé de marier que plus ne povoit, faisoit de l'amoureux, cherchant par toute la cité entre les plus belles, la plus jeune, et d'aultres ne tenoit compte (10). » Le contraste de ce prétendant guilleret et du

1. p. 227, 1,2, — 9. Ibid., 1.7. 8. Ibid, 1.8, — 4, 1. 3-k, —5. p. 230, 1. 13-16. GS 8, $ 16. — 7, $ 16 : « Er trug ihnen auf... zu... » — 8. $ 8. — 9, Cf. Riemann pp. 289, 291. — 10. p. 227, 1. 19-16.

€ chétif homme, plus que tous aultres, recréant et las » de tout à l’heuro, semble un peu brusque, mais il est comique. Le marchand de Gœthe ne dépouille pas en cette occurrence son Caractère circonspect, S'il trouve femme jeune et belle, tant mieux, car ce sont lA qualités utiles... ct agréables, auxquelles sa richesse lui permet de prétendre, mais il ne fait pas de l’extrême jeunesse ni de la sublime beauté une condition sine qua non. C’est un lieu commun dans les farces, que les plus vieux s'entêtent à chercher les plus belles et les plus jeunes. Dans son monologue le marchand ne parlait que d’une brave femme (braves Weib), et en priant ses employés de l'aider à en trouver une, il ne leur dit point autre chose (1). Le marchand dans le texte allemand trouve rapidément une épouse. Ilne s’est point contenté cependant d’ouvrir les yeux et de courir la ville ; il a interrogé, écouté, ne voulant s'engager qu'à bon escient, et s’il brigue la main d’une jeune fille, ce n'est point seulement pour la beauté de sa figure et de sa stature, mais aussi pour les qualités excellentes que semble annoncer toute sa personnalité.

Les parents, dans le texte français, font d'abord quelques difficultés, comme si le prétendu avait d'abord cherché à s’en tirer au meilleur marché possible, Gœæthe réduit au minimum le récit de ces préliminaires ct du mariage même, qui n’offrent pour la nouvelle qu'un intérêt médiocre (2). L'auteur français dit simplement qu'une fois marié le marchand « fist très bonne chère (31, » Ce détail semble de prime abord quelque peu baroque ; il montre pourtant d'une façon assez suggestive, que cet homme jusque-là économe, change sa manière de vivre, emploie sa forlune.

Gœæthe exprime aussi cette idée, mais trouve pour caractériser ce changement de vie, des détails plus artistiques, plus convaincants. Ces bijoux, ces joyaux, dont il parlait naguère, ont maintenant leur raison d'être ; ils ne sont plus détournés de leur but, qui est d’orner la vie et d’embellir la beauté. Ces richesses sont désormais entre ses mains un instrument ; avec joie il en pare la femme aimée. En s’humanisant, ces joyaux ne s’accroissent pas lentement, comme lorsqu'il les entassait un à un ; leur valeur est comme centuplée par la jouissance qu'on en a, par l'usage logiqu? qu'on en fait, et comme Gœæthe le dit si précisément et avec grâce « les bagues recevaient une valeur infinie de la main qui les portait. »

Le récit pourrait s'achever ici, s'il ne retraçait qu'une histoire de la vie couraute. Mais il est une œuvre d'art, et l’action ne fait encore que s'engager, Tout ce qui précède devait nous informer exactement du passé du marchand, de son caractère, pour que nœud et péripéti: de la nouvelle en découlassent naturellement, Le caractère du marchand est fait surtout de sincérité. Il va jusqu'au bout de ses pensées. Gœthe ne brise pas la logique de ce caractère en le présentant par fragments Le commerçant français semble trop enclin aux contradictions. Les mêmes idées produisent ainsi des impressions diverses.

Le texte français sépare d'une façon trop tranchée les deux périodes de la vie du marchand. L'auteur y abonde trop dans son sens.Le marchand oublie absolument sa première manière de vivre; la vie de bonne chère et de « grand plaisir avec sa belle et doulce femme » semble toute physique, ct l’on ne s'étonne point que «le temps ne luy dura guères que saoul et tanné en fut.»

4. « Sie. eilten, sich in der Stadt nach den jüngsten und schœnsten Mædchen zu erkundigen, denn ihr Patron, da er einmal nach dieser Ware lüstern ward, sollte auch die beste finden und besitzen.

2. Le texte latin développe hors de proportion le récit pompeux du mariage et des somptueux banquets qui le suivent.

Gœthe rend brièvement l'intensité de ce bonheur intime,et en même temps indique que la vie d'autrefois n’est point définitivement abolie ; le bonheur actuel, si sincère soit-il, ne brise pas avec la vie passée ; il n'est qu'une apparence, (er schien...) une réaction, l'ombre paisible d'un soleil un instant voilé. Il ne s'agit point ici de deux « mestiers », celui de commerçant navigateur et celui d’ « homme de mesnage ».

Un beau jour, avec cette célérité de sentiments qui lui est propre,le marchand français est las de la vie de jouissances. Et seulement alors il regrette l'existence active et errante. Le marchand de Gæthe est trop intelligent pour s’ennuyer de façon aussi affirmative et comme par génération spontanée.

fl s'agit ici d'une habitude de vie qu'il semblait avoir pour toujours dépouillée. Or l'habitude pousse des racines d'autant plus profondes qu'elles ont grandi plus lentement, et lorsqu'on s'en est détourné, elle ne tarde point à reprendre ses droits, mais selon sa marche accoutumée, lente et enveloppante.

C'est ce que Gæœthe rend excellemment dans latransition si nécessaire (1), entre le récit du bonheur conjugal etle second monologue, celui du surhomme. Il a mêlé à l'heureuse intimité de la vie de famille une nuance de doute; un nuage léger, précurseur de l'orage, traverse le ciel limpide, et il a laissé je ne sais quelle langueur amoureuse dans les premiers symptômes de la nostalgie; l'amour a passé là. Au moment où cet homme énergique va prendre une seconde décision, humainement moins importante que la première, il s'aperçoit que sa volonté n’est plus aussi entière qu’'autrefois ; des préoccupations morales ou sentimentales qu'il ignorait naguère, la traversent, l'adoucissent, la nuancent. Il faut qu'il s'y reprenne à deux fois (2), pour vaincre les résistances qu'il sent au fond de soi. Il souffre plus ; il souffre mieux ; parce que sa volonté doit maintenant compler avec son cœur et le surmonter. Jusque dans sa volonté, la passion empiète sur la place qu'autrefois tenait le raisonnement.

Gœthe note très exactement les phases de cette mélancolie, inconsciente, puis physique et qui devient enfin un désir irrésistible. Le marchand reste fidèle À son caractère, en accomplissant finalement ce qu'il veut, muis il diffère assez longtemps sa décision. 11 n'a plus cette rapidité de coup d'œil, cette intelligence purement commerçante, qui discerne et agit résolument. Pour avoir vécu, près d’un an, d'une vie intérieure, son intelligence en est devenue plus riche, moins spécialisée dans l'exercice d'une seule activité.

Ce passage, où Gœæthe décrit l'incubalion de la seconde crise, est un de ceux où apparaîtle mieux cet art délicat (zierlich) que goûtait Humboldt. Pas un mot inutile — la Nouvelle ne tolère pas les détails qui ne servent qu'à l’ornement du récit — et pour ainsi dire pas d’adjectifs qualificatifs. Le texte français, pour marquer le sentiment qu'éprouve le marchand, ne sait que répéter les mêmes mots :(« tanné », p. 228, 1.8, « il se oda, et tanna », 1, 12.) Et voilà quimontre naïvement la persistance du sentiment, mais non les progrès qu'il fait, et doit faire.

Le marchand de Gœthe semblait avoir échangé sa vie active et errante pour la félicité domestique, mais quand de bonne heure on a marché dans une certaine voie, on peut bien en être détourné quelque lemps, jamais on ne la perd de vue complètement (3). Il n'a pas mis « en obly et nonchaloir » sa première manière de vivre. & Quand il voyait les autres s'embarquer ou revenir au port, il avait senti souvent les palpitations de son ancienne passion, et même dans sa maison, aux côtés de sa femme, il avait

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