‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 23 sur 110 · et 19, — 9. do S 19.4, do · texte numérisé non relu

et 19, — 9. do S 19.4, do

parfois éprouvé de l'inquiétude... (1)» À partir d'ici, chaque mo a sa valeur, comme dans un de ces schémas que Gœthe jetait sur le papier avant de rédiger et de développer, (Hafen, oft. 1° Regungen. Haus, manchmal ; 2° Unruhe ; 3° Unzufriedenheit ; 4 Verlangen ; 5° zuletzt Sehnsucht : 6" Unglücklich; © Krank.) Gœthe n'est-il pas le poète de la « Sehnsucht », de ce désir mélancolique fait de sensation el de sentiment, où le corps souffre autant que l'esprit, et où il se mêle toujours quelque chose de nostalgique (2) : on ne se sent pas dans son élément; Gœthe le fait dire expressément au négociant dans son monologue : & moi qui jusqu'ici ai aimé l’eau comme un poisson, ct l'air libre comme un oiseau (3). » La nostalgie n'est point seulement le mal du pays natal, mais souvent le mal de ce « Wunderland » dont parle Schiller (4), de ce pays merveilleux qui semble si beau, parce qu'on le voit à travers le prisme du désir... ou du regret.

L'introduction nécessaire au paroxysme du second monologue, le poète allemand la réduit donc, avec beaucoup d'art, à l’essentiel. Il n’en affaiblit pas l’effet comme De la Salle, qui dit d’abord tout en récit, pour le redire, abrégé, dans le monologue. Gœthe a mené son lecteur jusqu’au moment où la crise éclate, jusqu'à l'instant où le marchand preud conscience de l'état précaire où il se trouve.

Si Gæœthe dans cette histoire dont il emprunte la trame, la succession des faits, a dû, en quelque endroit, meltre sa griffe, c'est dans le passage où nous sont montrés les sentiments des personnages. Nous le constations dans la première crise. Ici encore, il approfondit, nuance la psychologie ; il avive les tons un peu ternes de son devancier, met en valeur certains traits effacés, ajoute quelques couleurs nouvelles, si bien que ce monologue revêt un tout autre aspect.

Le premier alinéa est, peu s’en faut, une création de Gœæthe, et dans le second, il introduit une idée nouvelle et très importante. Le poète montre d’abord, par l’exemple du marchand, la force de l’habitude. Geci n’était pas indiqué dans le texte français, où seul le mot « accoustumée » (5) pouvait suggérer cette idée, De plus, selon sa méthode, Gœthe n’exprime point cette idée abstraitement. L'habitude exerce sur son personnage une influence non seulement intellectuelle, mais physique. Il y a là en quelque sorte une déformation professionnelle. Le marchand français exprime des regrets, veut de la distraction, du changement; celui de Gœæthe obéit à un besoin, à une nécessité.

En outre, comme dans le premier monologue, il manifeste un clair sentiment de sa responsabilité, il ne vit point comme son devancier dans un étonnement perpétuel. Il manque de naïveté; à son âge, c'est naturel. L’expérience qu'il a faite (du erfæhrst nun,..…) n'a pas réussi; il le constate. Pourtant il a dépensé. employé ses richesses, mais, ce faisant, il agissait comme un homme dont la vie est achevée. Lors de son mariage, il trouvait son passé vide ; l'espérance, sentiment sur lequel il insistait, devait désormais être pour lui un stimulant nouveau. Il s’est trompé et l'avoue.Sans doute, dans ses plans d'avenir, quoiqu'il le dît moins expressément que le marchand français, la possibilité des enfants entrait pour une large part, Gœthe, pas plus que De la Salle, ne mentionne la déception qu'il dut éprouver de ce fait Quoi qu'il en soit, l'avenir lui a fait faux bond. Que lui restet-il? Le présent. L'auteur de Faust exprime ici ses plus chères idées. Sans doute, c’est bien un commerçant qui dit : « Il me semble que je perds tout, si je ne continue plus à acquérir. » EL pour cel homme au meilleur sens du

41.8 12. — 2. Cf. dans les poésies de Gœæthe : Sehnsucht ; an Mignon ; Nur wer die Sehnsucht kennt ; Kennst du das Land. — 3. 8 13. — 4. Cf. Schiller : Sehnsucht. 5. p. 228,1: 19:

mot : marchand dans l'âme, ce doit être un sentiment désagréable, que de dépenser sans rien gagner, Mais ily a plus qu'un axiome commercial dans cette phrase, car il ne s'agit pas ici d'acquisitions, de richesses proprement dites, « la richesse acquise est sans importance, » fl s’agit ici de l'action même d'acquérir. Acquérir, c’est agir, c'est vivre. La richesse ne constitue pas le bonheur, le bonheur n'est point un but, le bonheur repose dans l'activité même. Le marchand corrige donc, par l'expérience de la vie,les pensées qu’il exprimait au début de l'ouvrage. Il ne se contredit pas ; il parfait son expérience, Il se justifie à ses propres yeux. Puisqu'il est de ceux qui sont capables d’éprouverles joies d’un effort ininterrompu, il doit trouver le bonheur dans une activité de tous les instants, C’est pour avoir violé cette loi naturelle, qu’il se sent tout dépaysé, (clend), malade.

Dans la seconde partie du monologue (1), où le marchand considère le danger auquel il s'expose en laissant seule une épouse jeune et belle, Gœthe introduit un trait nouveau, destiné à contrebalancer l'effet fâcheux que produirait plus tard la conduite de la femme, Le marchand se demande s’il était équitable de demander la main d’une jeune fille charmante et sensible, pour la laisser, au bout de peu de temps, seule, livrée à elle-même, abandonnée à toutes les tentations du désœuvrement, La pensée, qu'en reprenant sa vie voyageuse, il porte préjudice à sa femme, le rend en même temps, plus indulgent pour les erreurs possibles de celle-ci, erreurs qui au fond n'en seraient point, puisque la femme ne suivrait en cela que la loi de sa nature, comme lui, en la quittant, fait la sienne.

On rencontre donc, un souci moral — c’est-à-dire : le souci de sauvegarder les droits de l'individu humain — qui ne se trouvait guère chez le vieux conteur, Le marchand de Gœæthe reconnaît qu'il eût mieux valu ne pas se marier, parce que ce mariage est la suite d’une erreur, mais il se garde de traiter sa femme avec le sans-gêne méprisant du négociant français (2) qui, ne regrettant pas de s'être marié, décline pourtant, avec une désinvolture un peu cynique, toute responsabilité. Ce dernier {rouve, pour ainsi dire,des arguments de vieux garçon impénitent. Il reconnaît, après réflexion qu'il a « déjà achevé et passé la plupart de ses ans » et ceci le décide à mettre de côté femme et mariage et « tout le demourant », pour se livrer aux distractions dont il a besoin, Gæthe n'utilise pas la question d'âge ; son héros n'étant pas un vieillard comme chez Ds la Salle. Il y substitue une idée plus positive, De même que dans le premier monologue, le marchand voyaitnettement sa fortune gaspillée après sa mort par un étranger, de même ici il se représente clairement ce qui adviendra, s'il meurt de cette vie inactive : un autre épouscra sa femme. Celte pensée amortit sa jalousie, qui lui semble mesquine, envisagée sous l'angle de la mort.

Toutes cesidées ne se trouvaient point dans l'original. Gœthe a ajouté encore quelques détails de moindre importance, qui animent le milieu. Avant le troisième et dernier monologue (3), la femme, les parents et les amis du marchand viennent s'informer de l'état de sa santé qui les inquiète. Ces changements de détails sont peu au prix de la transformation que les idées mêmes du monologue ont subies.

Ce monologue, où l'auteur nous montre dans l’activité même le véritable bonheur, avait été préparé dès le début par certains traits qui indiquaient le plaisir pris à son métier par le marchand (4). En outre l'écrivain avait su

4. Lorsque le conteur français nous avertit soudain que le marchand avait pris grand plaisir à son métier; nous avons peine à le croire. Le marchand, aupara-

vant, a beaucoup trop geint sur son « labour, » pour que nous admettions qu'il s'y soit jamais adonné avec amour.

donner au marchand assez de personnalité pour que nous ne soyons pas trop surpris des idées hautement individualistes qu'il exprime, Le droit de l'individu ne prime-t-il point parfois les devoirs conventionnels? Il est des cas où le droit de l’un entre en conflit avec les droits de l’autre, comme io, où la vie du marchand, d'une part, la vertu de sa femme, de l’autre, courent un égal danger. Entre ces deux alternatives (Zweifel), que faire? En reprenant ses courses lointaines. le marchand accomplit sa Làche d'homme. Sans doute il laisse sa femme seule pour longtemps; mais il ne tient qu’à elle de lui rester fidèle, Placé entre deux dangers, le marchand se détermine pour ce qu’il croit le plus sage et le meilleur (klüger und besser) : il prend parti; il parie pour sa vie, pour la conservalion de son activité, Les risques qu'il court l'épouvantent moins qu'un autre, parce qu’il est, par sa profession, accoutumé à mettre un fort enjeu, à oser, à vivre dangereusement. Il se place donc hardiment au-dessus des conventions, au-dessus des raisons de sentiment, ct il prend une décision virile. (er ermannte sich),

Gœthe, après la courte idylle de Sesenheim, s’arrachait à un milieu où il lui semblait que son génie s'étiolât. Pour retrouver sa liberté d’action, il brisait, douloureusement, ces liens qui l'eulaçaient, Dans La Nouvelle Mélusine, le barbier, avec des gestes ct des propos comiques, s’affranchissait aussi des mesquineries idylliques pourrentrer dans la vie incertaine, mais humaine. Sans qu’il y paraisse, Gœthe mit dans son Prokuralor quelque chose de luimême, l’une au moins des idées auxquelles il tenait le plus, et c’est dans le second monologue. Par là il a enrichi et comme élevé le dilemme un peu sec du texte français. Ce dernier se réduisait à la formule : mourir ou être trompé, ct à la conclusion : « Je veil avoir maintenant liberté et franchise de faire tout ce qui me vient à plaisir (1), »

Dans le court alinéa qui suit (2), et où le marchand donne à ses employés l’ordre d’affréter un navire, Gœthe n'utilise point un trait comique du texte français. Là, le marchand n’a garde, dit-on, de déclarer aux merins la cause de son départ, son ennui matrimonial. Il a peur du ridicule, son enthousiasme d’antan contrastant trop avec la tristesse penaude d'aujourd'hui Du reste, dans le texte allemand,le marchand ne s’occupe point de ce que pourraient ou non penser ces hommes qui lui doivent obéissance.

Dans le texte français, le dialogue qui vient alors n’est qu'une suite de monologues. Le marchand tient d’abord devant sa femme un discours de quatre pages, et en plusieurs points; après quoi sa femme répond eu un discours de deux pages. Cet entretien ne peut s'être ainsi passé, la femme écoutant, sans un geste, sans une interruption — et donc pour le lecteur, sans intérêt visible — les paroles singulières et si inattendues de son mari. Agnès n'entend pas avec un désintéressement moins silencieux les terrifiants sermons d’Arnolphe (3).

Le dialogue des Cent Nouvelles Nouvelles se compose donc d'un discours du marchand et de la réplique de sa femme, suivi d'une courte phrase du mari, qui remercie sa femme de sa réponse, Celui du Prokuralor se décompose en onze actions et réactions : 10 introduction et exposition par le marchand de ses projets de voyage ; 2° objection et réponse de sa femme, au style indirect ; 3° amorce de la question épineuse ; 4° réponse anticipée de sa femme ; 5° argumentation du mari; 6° sa femme veut l'interrompre; 7° continuation de l'argumentation ; 8° sa femme s’impatiente, ne veut point le laisser achever ; 9° conseils du mari, conclusion; 10° réponse de la femme; 11° il cherche à la tranquilliser : style indirect.

3. Dans la Comedia de Hans Sachs, qui certes n’est point de ses meilleures, ce dialogue entre époux et épouse semble justement la plus agréable partie, naturelle et touchante.

Rien que par celte coupe dramatique, avec ses répliques et jeux de scène, le dialogue gagne en vivacité, et ce seul changement marque déjà un progrès dans la notation psychologique, progrès qui apparaît encore plus décisif dans l'expression des idées et des sentiments.

En guise d’'exorde au premier discours du marchand, Gœthe se servait d'une transition tirée de l'alinéa précédent et qui avait le mérite d'être à la fois une très naturelle entrée eu matière et un bon trait de peinture du moment et du lieu. Dans le texte français, après la visite du négociant à ses « compaignons navyeurs, » il élait dit que : « les navires et bateaulx furent chargez et préparez pour partir et mis ès lieux où il falloit attendre vent propice et oportun pour navyer (1) ».

Gœthe n'emploie point ce trait, parce qu'il ne ressorlit pas à la Nouvelle ; car, ce qui est indiqué là, — détail maritime et précis du reste — ne se pass® pas devant nos yeux d'abord, et ensuite n'est point un fait auquel soient mêlés l'un ou l'autre des héros, Littérairement parlant, il est négligeable, parce qu'il disperse l'attention au lieu de la concentrer. Mais Gœthe retient cette idée de « préparatifs », et s’en sert judicieusement à deux reprises (2). Nous savons (3) que dans la maison du marchand se trouvent aussi ses magasins ; il est donc naturel qu'avant le départ du maître il s'y fasse un assez grand mouvement et que sa femme, avec un désagréable étonnement, remarque quelque chose d’étrange (befremden).

Le marchand peut ainsi engager la conversation d’une façon moins dogmatique, moins rigide, en employant la seconde personne, comme pour capter d'abord la bienveillance de sa femme. [l n'a plus besoin d'annoncer un départ, que tous ces préparatifs lui auront déjà fait pressentir. Il n'a plus qu’à avouer qu’il a en effet l'intention d’entreprendre un nouveau voyage outre mer. Le marchand se garde bien de prévenir, comme dans le texte français, que ce voyage sera le dernier, car sa sincérité lui interdit d'affirmer ce qu'il ne pense pas, el s’il croyait que ce voyage fût le dernier, toute la logique de son caractère s’effondrerait; toute cette activité devenue habitude spirituelle et physique ne serait plus qu'un vain mot,

Le discours du marchand français débute par une déclaration d'amour préventive, qui n'est peut-être qu'une expression toute faite, à moins qu'elle ne rende naïvement ou ironiquement les sentiments du bonhomme : « Ma trèschère espouse, que j'ayme mieulx que ma vie, » Est-il sincère ou raillet-il, lui qui vient de dire : « Ho ! il me vault mieulx vivre que morir pour prendre soing pour la garder (4) ». Avec la même étourderie, il continue, en lui disant d'être gaie parce qu'il va lui apprendre une nouvelle triste.

Le négociant du Prokurator n’a point, dans son monologue, rejeté les torts sur sa femme, « la perle de toutes ses richesses », mais reconnu qu'en se mariant, c’est lui qui commit une erreur. Il peut done maintenant, sans trop d'inconséquence, lui dire que de son départ elle ne doit pas induire qu'il ne la chérit plus : il l'aime et l'aimera toujours, Il confesse tout le bonheur qu’il lui doit. — Ici, Gœthe s'écarte tout à fait de son devancier. — Mais une ombre gûte ce bonheur, car il se reproche sa paresse, sa négligence. Sa vie actuelle est indigne d'un homme ; elle-même doit en convenir et se sentir humiliée d'avoir pour mari un homme si honteusement inactif. Hercule aux pieds d'Omphale joue un rôle méprisable.

Ayant fait ainsi appel à son intelligence, à son amour, à sa fierté, le marchand, au lieu de mettre sa femme brutalement, comme en français, en face

du fait accompli, d'une décision irrévocable (1), lui demande galamment la permission d'entreprendre ce voyage à Alexandrie (2). Et il ajoute tout de suite un argument ad hominem : Il visitera maintenant le marché d'Alexandrie (et non pas le pays comme dans le conte français) avec plus de zèle, pour rapporter à son épouse les étoffes les plus précieuses, les joyaux les plus rares,

L'idée de ce détail ingénieux, encore que naturel, Gœæthe l’a prise évidemment dans son devancier, qui en faisait un usage maladroit, Le marchand y dit en effet: Ce voyage ne saurait vous attrister; c’est mon métier. Et c: métier m'a enrichi, Grâce à lui vous êtes couverte de bijoux... Puis le marchand annonce à sa femme qu'il lui laisse libre disposition de tous ses biens, la priant d'en user pour se distraire, Gæœthe ajouteici: «avec ses parents et les autres membres de sa famille », Le temps passera vite, et l'auteur allemand insiste sur les joies du retour,

Le marchand de De la Salle, n'ayant point demandé de permission à sa femme, n’en attend point de réponse et continue sa harangue. L'’épouse dans le Prokuralor doit répondre; l’auteur ne nous rapporte point ses paroles au style direct, car nous en devinons le sens général, et parce qu'il faut garder toute la fraicheur d'intérêt pour sa seconde et beaucoup plus importante réponse à la déclaration épineuse de son mari.

Cet alinéa, au style indirect, est d’une belle venue. La jeune femme y répond à toutes les avances d'idées ou de sentiments de son mari. À son amour, elle réplique par ses larmes; à l'annonce indirecte du voyage par les reproches les plus tendres: « Pourquoine m'avoir rien dit de ton malaise et du projet qui devait y porter remède ?« Au conseil du mari, qui l'invite à jouir en son absence de ses richesses et de se distraire en famille. elle répond que sans lui elle ne saurait passer aucune heure joyeuse. Quantàce métier, devenu pour lui une habitude d'esprit et de corps, quant au reproche qu'il se fait d'une paresse peu virile,elle dit simplement qu’elle ne peut nine veut le retenir.

Comme son mari l’assurait que l'absence passerait vite etqu’on se retrouverait avec d'autant plus de joie, elle le prie de garder d’elle, pendant la séparation, le meilleur souvenir. Ce dernier trait qui marque l'affection de l'épouse pour son mari, a été substitué à une phrase, où le marchand du vicux texte exprimait avec candeur son charitable égoïsme. Il implorait sa femme d’être joyeuse pendant son voyage, pour que cette pensée lui permit de l’accomplir plus gaiement : « Je vous prie que vous soyez joyeuse, tandiz que je feray mon voyage, et vivez plaisamment, et si j'ay quelque pou d'ymaginacion que ainsi le facez, j'en chemineray plus lyement. »

Dans le premier point de son discours, le marchand de la nouvelle française a annoncé son départ, dans le second, il vadisserter de la fidélité conjugale. Son plan est simple, net, et il abordeson second point sans transition. Le commerçant du texte allemand tourne un peuplus longtemps autour de... cette question difficile en soi,et dont les épines pourraient blesser la délicatesse de sa femme. Ils parlent donc affaires, comme il est assez vraisemblable en pareille occurrence; ces détails domestiques ou commerciaux, Gœæthe, naturellement, les résume d'un mot, et au style indirect (3i. Puis, un silence, après quoi le marchand avoue qu'il a encore quelque chose sur le cœur (4) et annonçant déjà par cette formule la gravité de ce qu'il va dire, —

9. Aranus chez Hans Sachs avait pour la belle Marina les mêmes égards.

3. $19. — 4. Gœthe a pris ce trait à la fin du dialogue français, où la jeune ee dit à son mari : « S'il y a aultre chose dont vostre courage Soit chargé, je vous prie,

découvrez tout... » p.236, 1. 18-19.

ildemande à sa femme la permission de parler librement. Pour préparer encore mieux aux propos d'un intérêt très spécial qu'il va tenir, il la supplie de tout cœur de ne point mal interpréter ses paroles, de n'y voir qu'une preuve de son amour et de sa sollicitude, Toutes ces réticences, cette possibilité d'une offense dont on s'excuse à l'avance, tout cela suffit à la Jeune femme dont on vient de nous montrer l'intelligence et le tact; elle a deviné où son mari veut en venir, elle lui coupe la parole, ct. la première, parle de la fidélité conjugale, C'est là une idée dont tout 'e mérite revient à Gœthe, Chez aucun de ses devancicrs, [a femme ne prenait l'offensive ; avec plus ou moins de charme, elle demeurait passive. [ei, femme de sens et de jugement, elle prévoit les arguments puisés dans l'expérience, les axiomes que son mari va lirer de sa morale d'homme pour accabler la morale féminine ; elle fait front, retourne les armes contre lui, et sans plaider directement pour son sexe, elle attaque résolument la morale masculine qui ne tient pas compte de la personnalité, Elle défend avec éloquence son moi contre les jugements généraux. Cette colère dialectique est de bonne guerre; et la sincérité ardente en laisse à peiue remarquer l'habileté. Pour tout cet alinéa (1), le texte français, comme il arrive souvent, exerça une influence d'autant plus forte, que c'était une influence par réaction.

Qu'y avait-il dans l'original ? Un mépris mal dissimulé, non seulement pour la vertu des épouses, mais pour l’inconscience des actes féminins, pour leurs mensonges automatiques. Gœlhe ne voulut point donner ce caractère à la jeune femme, La critique allemande dirait peut-être: il l’a germanisée, elle cesse d’être une fille de ces pays latins où la femme joue souvent le principal rôle, et en raison de la coquetterie qu'une situation privilégiée provoque en elle, se voit à la fois plus adulée et plus méprisée. Mais lestypes féminins de la littérature romane correspondant rarement à la réalité, l’adultère yétant une « machine » conventionnelle. À ce point de vue,on pourrail comparer utilement les héroïnes assez émancipées des nouveiles du Décaméron avec les dames vertueuses et dignes qui les content ou les écoutent. L'originalité de la marchande chez Gœæthe, est précisément de se révolter contre l'opinion traditionnelle des hommes sur les femmes. Elle ne lui reproche point cette façon de Penser, puisqu'elle est babituelle à ceux de Son sexe, mais elle semble lui dire que les femmes sont ce que les hommes les font, Sincère, elle aime son mari, se croit forte ; elle le dit simplement, avec conviction. Il lui déplait de passer sous la toise. Elle termine son bref discours par une Conclusion intime, sans la moindre rhétorique : « S'il ne dépend que de moi, (du sollst...) tu retrouveras à ton retour ta femme aussi fidèle, aussi tendre que Lu la trouvais le soir, quand après une courte absence tu revenais dans mes bras, »

. À l'expression de ces pensées qu'il sait véritables et qu'il la prie de tou- Jours conserver, le mari ne répond point directement, mais par une transition bien conforme à son caractère. « Mettons les choses au pis, dit-il, pourquoi ne pas out prévoir? » Il faut réfléchir à toutes les éventualités qui pourront découler d'une grave décision, Nous le voyions plus haut, malade d'inaction et de doute, se dire froidement : Si tu meurs, un autre la possédera bien, celte femme dont il te coûte tant de te séparer.

Après celle introduction théorique, le mari ne va pas encore droit au but ; il parle à sa femme beaucoup plus longuement que dans le texte français, des dangers qui lui viendront non pas d'elle — il ne doute pas de sa foi — mais du dehors. Avec une douceur insinuante, il lui peint toutes les éventualités, Elle est noble, raisonnable ; mais que peul la raison contre les exigences imptrieuses, légitimes de la nature? Et ce disant, le marchand ne

pense-t-il pas à lui-même, qui décida son mariage par raison, par raisonnement, et que les exigences de l’habitude, cette seconde nature, forcent à reprendre la mer. Les principes ne peuvent offrir de sauvegarde contre les multiples variétés du hasard, contre tous les pièges ingénieux de la nature, Ses pensées, ses désirs iront pendant longtemps peut-être à son mari ; mais ilse pourrait qu'un autre récoltàt les fruits de cet amour accrû par l’absence, Gœthe esquisse ici ce € motif » qu'il traita dans Les Affinités Electives, l’épouse étant à la fois fidèle et infidèle, Le texte français ne développait que l'idée de la nature qui réclame ses droits, et qui, en l'espèce, les réclamerait avec beaucoup d'exigence, parce que, dit le marchand à sa femme: € Je cognois quelz sont vostre eage et l'inclinacion de la secrète et mussée chaleur en quoi vous abundez. »

À deux reprises, quand le mari évoque la possibilité d’une infidélité, la jeune femme a voulu l'interrompre (1). Dans le passage où le marchandexpose enfin l'objet précis de son discours, Gœthe n’introduit point d’idée qui ne fût déjà chez son devancier, C'eût été en vérité assez difficile, si cet alinéa contient proprement le ressort de toute la Nouvelle, la donnée de la péripétie. On n'en saurait changer les termes sans faire du conte un tout autre récit. Le mari demande donc à sa femme de lui promettre, pour le cas où ce qu'elle tient pour impossible devait cependant se produire, de choisir un ami véritable, secret, et non un de ces Don Juans élégants, étourdis, qui en veulent plus à l’honneur des femmes qu’à leur vertu, pour qui l'amour n’est qu’un triomphe de la vanité, et qui font la cour à toutes, sacrifiant avec désinvolture l’une à l'autre. Tout ce paragraphe revient à ceci: si la vertu n’est pas sauve, que du moins l'honneur — l'honneur mondain — le soit ; évitons le scandale. Et si on lit entre les lignes, le marchand semble dire à sa femme : si tu as besoin d’un ami, du moins qu'il ne soit pas trop dissemblable de moi. Le marchand allemand ne parle point des « beaulx jeunes hommes ». Ea quinquagénaire averti il emploie des expressions beaucoup moins naives, plus méprisantes, (Icichtsinnige Knaben). Dans le texte français, le négociant recommande à sa femme de ne point choisir un vagabond, déshonnéte et peu vertueux. La vertu n’a vraiment rien à voir en cette affaire ; et c’est nourrir de sa femme une idée singulière,que delui préter pour ami quelque chemineau. Mais l’un de ces « hommes vagues » pourrait d'aventure être un bohème, un passant, un famélique Zanetto, amant trop poétique pour l'épouse légitime d'un marchaud cossu, Nous sommes au moyen âge et pour un peu le mari des Cent Nouvelles mettrait sa femme « en garde d’aultruy » pour la contenir. Il ne va pas jusque-là et il s’en vante, mais il y a pensé. Il abandonne cette idée sévère, car, ainsi qu’il le dit : « Je veil que de vous-mesmes aiez la cure et le soing et soiez gardienne. » Gœthe n'emploie point ce dernier trait assez heureux ; à plus forte raison ne pouvait-il songer à engeôler son héroïne. Il néglige aussi une phrase, qui semblerait une vilenie, dite à la jeune femme telle qu'il nous l'a présentée, Le marchand du Sage Nicaise concède à sa femme un ami, mais un seul « dont elle doit se tenir contente et assouvie ».

Dans son remaniement, Gœthe supprime les détails plaisants qu'il trouvait dans l'original. L’unique réponse de la femme aux exhortations de son seigneur et maître gardait dans le conte de De la Salle une saveur comique. Le marchand lui avait dit: 1l est inutile de me répondre comme font toutes les femmes en pareille occasion. Je connais toutes ces phrases pathétiques, ces échappatoires et « alibiz forains ». Inutile de vous écrier : que Dieu me punisse, que la terre s’entr'ouvre pour m'engloutir, si jamais, loin de commettre ce crime, j'en avais seulement la pensée. Or, que répondait la femme ?

Bastier 13

Précisément tout ce que son mari lui défendait de dire, que Dieu... que la terre. etc. L'effet de ces paroles est, comme l'on veut, très touchant, ou très comique, Touchant, si ce sont là les lieux communs qui se présentent naturellement à ses lèvres, quand elle proteste sincèrement de la pureté de ses intentions ; comique, si l’on sent qu'elle joue avec maitrise les Agnès du répertoire, et il semble bien qu'il en soit ainsi, Elle tremble quand il lui faut répondre à son mari, rosit ; mais, comme dit l'auteur malicieux « ne demoura guères, toutefoiz, que la rougeur s'évanuyt...». Cette faute que son mari lui assure qu’elle commettra, ce sont ses propos qui lui en ont révélé l'existence. Elle ignore ce qu'il veut dire, (et le répèle à deux reprises),elle ne peut comprendre de quelle façon un tel délit pourrait advenir. Mariée depuis un an, elle semble née d'hier. Etaprès avoir déclamé avec sentiment les « alibiz forains », elle termine son discours avec une naïverouerie en priant son mari, s’il a encore quelque chose sur le cœur, de le lui dire en toute confiance. Il semble bien que les conseils de son mari lui aient agréé et qu'elle les suivra avec empressement, Sans barguigner, elle fait l'étrange promesse qu'il lui demande.

La femme du marchand dans le Prokuralor ne saurait s'abaisser ainsi, et s'engager à commettre le cas échéant, un acte que sa morale réprouve. Cumment pourrait-elle, digne et raisonnable, promettre de sang-froid ce que seul l'entraînement inconscient de la passion provoque, mais n'excuse pas ? Les propos de son mari ont blessé ses affections les plus chères. Elle pleure, et malgré tout, comme elle aime vraiment son époux, elle l'embrasse passionnément, l’assure que telle il la laisse, telle il la retrouvera, Son mari n'ayant point à l'avance ridiculisé la rhétorique féminine, elle peut, sans qu'on en rie, s'exprimer avec éloquence. « Que l’espérance de l'élernité bienheureuse, continuation charmante de notre existence, me soit à jamais enlevée, si seulement je commets en pensée le crimed'infidélité. » Le mot d'espérance revient deux fois, dans les dernières parolesde la jeunèé femme, dans la phrase citée à l'instant, et avec un sens profane, dans celle qui clôt sa réponse : « Eloigne la méfiance de ta poitrine, et laisse-moi entière la pure espérance de te revoir bientôt dans mes bras. » Peut-être cet emploi répété du mot espérance n'est-il pas une pure coïncidence. Au début du récit, le marchand insistait sur l'idée d'espérance, qui donne son prix à l'existence, et permet à l'homme deracheter son passé, s’il fut sans œuvres; de prolonger le présent, s'il est heureux. La jeune femme, avec son sens clair de la vie, semble partager là-dessus l'opinion de son mari. Il ne faut pas nous la montrer trop attachée au passé et regardant m'lancoliquement en arrière. £lle sait, quand besoin enest, prendre des décisions et devancer l'avenir.

Dans le texte français, lorsque sa femme lui a fait docilement la promesse demandée, le commerçant, toujours caricatural dans la manifestation de ses sentiments, ne peut s'empêcher de pleurer de joie. Gæœthe supprime purement et simplement, et réduit au strict minimum{(1) la narration des adieux, du départ et du voyage, détails accessoires,

. La période intermédiaire, pendant laquelle la jeune femme va de jour en Jour regretter moins son mari et désirer davantage un amant, demeure de tout le récit la partie que Gœthe, au point de vue artistique, a le plus heureusement remaniée. Il n'y a pas, à proprement parler, introduit (comme dans les monologues elle dialogue) d'idées neuves, mais il a déployé là tout sou art de la progression psychologique ; il ne brûle point d'étapes comme son devancier, mais relie étroitement l'un à l'autre tous les moments de cette métamorphose de caractère, Chez lui, la femme n'agil point par à coups ; ces saules de pensées sont l'apanage des enfants ; nous assistons à la trans-

formation d’un sentiment en sensation, pour voir au dénouement la sensation s’effacer à son tour devant le sentiment. Avant que la jeune femme n'envoie quérir le procurateur, Gœthe la fait passer par treize étapes, où sont notés dans toutes leurs nuances les progrès qu’opère en elle la force de la nature, Et ce n’est qu'à la onzième sommation, qu'elle se décide à s’avouer vaincue eb s'incline devant la prévoyance de son mari, Le texte français n'offre ici que sept points saillants et ils ne sont pas les points de repaire d'une progression de l’action. Car, dès le premier, la jeune femme au bout de quelques jours ne songe plus à son mari. À la troisième alerte, sa vertu chancelle, pour renoncer dès la quatrième à la lutte. Quels sont dans le texte français, les différents moments de cette passion ?

I. Après quelques jours, elle oublie peu à peu son mari : Loin des yeux, loin du cœur. — IL. Les jeunes gens viennent la visiter : elle ne veut ni sortir, ni se montrer. — III, Elle prend plaisir à la musique dont on la régale, regarde les jeunes gens à travers les volets; « sa chaleur naturelle souvent l'induisoit à briser sa continence ». — IV. Les visites se répètent ;elle est vaincue et « du dart amoureux bien avant touchée ». — V. Elle voit passer l’avocat, qui lui plaît, — VI. Ce qu'on dit de lui la décide à l’élire pour amant. — VIL Elle se met au balcon pour qu'il s'éprenne d'elle, Il ne l'aperçoit pas ; elle l'envoie chercher.

Deux différences manifestes entre les textes français et allemand. L’une ressort déjà de la composition de ce passage, telle que nous venons de l’indiquer. Le désir amoureux ne nait point chez la jeune femme de Gœthe presque impromptu ; il la pénètre lentement. Elle n'est point piquée « du dart amoureux » comme d'une tarentulc. L'autre différence apparaît très nettement à la lecture. Au bout de peu de jours, la femme du conte français met en oubli son mari, comme le marchand après son mariage avait fait son premier métier. On dirait vraiment qu’il s’agit là d’un objet qu'on met au rancart, L'épouse allemande ne l’oublie pour ainsi dire pas. Elle pense souvent à lui et semble toujours, avant de rien faire, le consulter ; même au plus fort de sa passion, elle voudrait s'assurer de son assentiment.

Il est absent ; il n’a pas disparu. Son souvenir emplit encore les pièces somptueuses de la vaste maison. Et ce souvenir est agréable à sa femme qui le renouvelle chaque jour. Elle mène une existence retirée, ne va pas dans le monde, mais elle ne vit pas en recluse, Ainsi que le lui recommauda son mari, elle voit son père, sa mère et ses autres parents. Gœthe supprime le détail inutile et invraisemblable : qu'elle n'avait conservé auprès d'elle qu’une petite femme de chambre ; il reprend par contre dans le dialogue du texte français un mot du marchand qui ne lui semblait pas à sa place et il en tire parti ici. Le commerçant disait à sa femme : « Je vous laisse la disposicion, administracion et gouvernement de tous les biens que je possède ». Elle n’eût pu vivre aussi retirée. ni aussi désœuvrée, si elle s’étail elle-même occupée de gérer la fortune et de vaquer aux affaires de son mari absent, Aussi Gœthe dit que de fidèles serviteurs pourvoyaient au commerce de la maison, tandis qu’elle jouissait du luxe et de tous les agréments de la fortune (1).

Par deux détails qu’il y glisse tout naturellement, Gæœthe donne au second alinéa (2) plus de pittoresque et de grâce. Les galants viennent devant la maison de la belle délaissée, et comme dans le texte français, lui font de la musique. Gæœthe précise davantage ; les jeunes gens, dans la journée, passent et repassent devant sa maison, et vers le soir cherchent par de la musique et des chants à attirer son attention, La femme du marchand, dans l'ori-

ginal, ne Larde poin£ à regarder par les persiennes quels sont les donneurs de musique, et à être toute transportée d'amour, Au début, l'épouse du texte allemand trouve ces assiduités ennuyeuses et génantes, mais elle s'y habitue. Et Gœthe nous la représente, se laissant charmer et alanguir par les sérénades des longs soirs. La douceur de la musique, la tendresse des nuits estivales la font soupirer en pensant à celui qu'elle aime et qui n'est point là. Peu lui importe de savoir quels sont les joueurs de sérénades ! Elle n’en a cure, Elle se laisse aller aux sensations vagues et douces que suscite la musique. C'était une idée aussi juste que poétique d'évoquer ainsi les charmes langoureux des soirs d'été.

Dans l'alinéa suivant (1), très court, Gœthe note en quatre traits l'apparition de cette curiosité qui perdit Eve. Elle prévoyait que les soupirants se lasseraient bientôt, tout en se demandant : viendront-ils encore ? Ne viendront-ils point ? Et voilà qu'ils redoublent leurs assiduités, Les sérénades auxquelles il avait fallu d'abord qu'elle s’accoutumât, semblent devenir pour ceux qui les donnent une habitude, une institution permanente, Elle distingue maintenant et reconnaît les différents instruments, les voix, les mélodies et ne peut s'empêcher de se demander qui joue, qui chante, et quels sont parmi ces inconnus les plus persévérants, Cet intérêt de curiosité ne constituc-t-il pas après tout un passe-temps bien innocent et que son mari ne lui défendrait pas ? (Sie durfte sich... wohl erlauben.) Tous ces traits charment par leur naturel, Gœthe nous montre la curiosité d’une femme qui ressent ces impressions venues du dehors avec d'autant plus de fraîcheur, qu'elle vit elle-même dans une apparente solitude. Gœthe lui prête l'impressionnabilité d'une aveugle.

Dans les deux alinéas suivants (2), sous prétexte de tuer le temps, elle reprend contact avec le monde extérieur, Elle regarde derrière ses rideaux ce qui se passe dans la rue, et comme son oreille avait fait les instruments et les voix, ses yeux remarquent les passants et distinguent particulièrement les hommes qui fixent le plus longtemps ses fenêtres. Celte dernière indicafion remplace un trait agréablement précieux du français, où l’on dit qu’elle venait « veoir et regarder par les crevaces des fenestres et secretz treilliz d'icelles, par lesquelles povoittrès bien veoir ceulx qui l'eussent plus volunliers veue ».

Mais les deux textes présentent ici des différences autrement importantes. Quel est dans le conte français la succession des faits. — I. La femme regarde les donneurs de sérénades. — IL. La musique l'émeutet l'induit à briser sa continence. — III a). Elle est vaincue par les visites répétées des galants ; b) les facilités du temps et du lieu l'encouragent. — IV. Il ne lui reste plus qu’à élire un homme sage et jeune, puisque son mari n'a pas dit qu’il devait être vieux.— V à). Elle remarque le procurateur qui passe devant ses fenêtres ; b). 1 lui plait; ce). On en parle comme d'un homme sage.— VI. Ce sera lui, qui, s’il veut, lui fera « garder la leçon de son mary ». Le lecteur n’apprend rien sur les galants, ni sur l'impression qu'ils font sur la jeune femme, En outre, elle succombe en pensée, avant même de songer à son mari. C'est seulement lorsqu'elle veut passer à l'exécution de son projet, qu’elle se rappelle et son époux et sa prévoyance el ses instructions.

Que résulle-t-il des faits rangés dans cet ordre ? C'est que nous concluons en faveur de la morale masculine contre l'inconstance des femmes; nous sommes forcés d'approuver l'immoralité de la promesse exigée, puisque la pratique en montre l'utilité, Le bonhomme, pense-t-on, a agi avec bon sens et cynisme : el il n'était pas si sot en recommandant le choix d’un rem-

L'ACTION DANS LA NOUVELLE 197 plaçant convenable et secret. Le sentiment moral ne semble exister chez le vieux conteur pas plus pour l'épouse que pour le mari, Elle se rend avant la bataille, sa chute n'est même point une défaite, Les maximes de son mari ne lui semblent qu'un commentaire habile, une heureuse justification du fait accompli, Il « estoit très sage quand si bien luy avoit acertené que garder ne se pourroit en continence et chasteté. » Elle apporte dejà certains tempé raments aux conditions dictées par son mari. À l’homme « sage et prudent » elle substitue un « jeune, ayant autant de renommée en clergie et science qu'un veil ». Il semblerait dès lors presque naturel, que cette étourdie de quinze ans tint pour docte celui qui ne le serait en effet que pour elle.

Le délicat problème moral que renfermait la vieille et plaisante histoire a certainement séduit Goethe. Contraint de conserver les faits, il a essayé d'en sauver le côté douteux, en transformant la psychologie des personnages. Surtout, il s'efforce de rendre la jeune femme moins immorale, ou plutôt moins amorale. Cette tendance que nous notions déjà, se manifeste maintenant plus clairement. La jeune femme se laisse aller à cette curiosité qui lui semble légitime. Elle regarde par la fenêtre, mais sans qu'on la voie.les jeunes gens qui lui rendent des soins. Et comment les examine-t-elle ? Avec des Yeux prévenus, et pour ainsi dire, à travers les yeux de son mari.

Goethe met tout ce passage au temps irréel. Elle ne les dévisage point comme une femme fait ses soupirants. Elle ne les juge pas avec indifférence, vanité, ironie, mépris, comme des gens qui voudraient être ses amants.Non, elle les considère comme ceux dont son mari lui disait qu’il se pourrait que l'un d'eux devint son amant. Elle les voit donc par le médium des idées exprimées plus haut par le marchand, les trouve jeunes, élégants, mais leurs attitudes et tout leur extérieur annoncent autant d’éfourderie que de vanité. Ce sont bien les Don Juans dont parlait son époux, prêts à provoquer et à divulguer le scandale : ils cherchent davantage à se donner de l'importance par l’attention avec laquelle ils observent la maison de la belle, qu’à lui témoigner leurs respectueux hommages. Ils n'ont sûrement pas l'étoffe d’un ami sage et discret. Les défauts qu'affichent ces jeunes fats, les qualités qu'ils ne possèdent point, cela forme une excellente transition entre cet alinéa et le suivant.

La dame sourit en pensant à l'intelligence de son mari qui lui permettait un amant, tel qu'il ne s'en trouve point. Ou s’en trouvât-il un, qui réunit les qualités nécessaires, son mari sait bien que ce ne pourrait être qu’un homme avancé en âge, qu'elle estimerait, mais qui ne J’attirerait pas. Conclusion : La femme se sent bien en sûreté ‘et s'amuse de plus en plus à écouter la musique et à regarder les jeunes hommes qui passent (1).

Pourrait-on présenter avec plus d'habileté les deux côtés de la question ? Le mari a-t-il bien ou mal fait de donner à sa femme les instructions que l’on sait ? A l’allopathie trop barbare, médiévale, était-il licite ou nécessaire de substituer l'homéopathie ? Puisqu’on ne met plus sous bonne garde les femmes dont le mari voyage, quels moyens peut-on employer pour éviter des catastrophes irrémédiables ? La méthode la plus naturelle serait sans doute, de la part du mari, de s’abstenir de toute recommandation, les conseils de ce genre étant inutiles, ou blessants, Mais il s’agit ici d'une histoire du temps jadis, où vertu et faute, fidélité et tromperie semblaient régies par des lois mathématiques. Or, le mari pense que de simples recommandations de sagesse et de fidélité ne suffisent pas; d’autre part, il voudrait éviter qu'un scandale possible ne couvrît de déshonneur son nom, sa famille. I1 se décide pour un moyen terme.

Comment Gœthe a-f-il atténué le côté scabreux d'une situation en désaccord avec la morale usuelle? Il l'a fait — du moinsil a essayé — par le sourire de la femme, quand elle s'aperçoit que son mari ne lui permettait que l'impossible ; il l’a jouée, avec bonté, comme le laboureur de La Fontaine trompait ses fils. Elle semble se dire : En me conseillant un amant qui fût un vrai sage, mon mari voulait m'enseigner qu'un ami d'âge mûr devait me suffire.

Malheureusement cette hypothèse ne se confirme point, La jeune femme ne s'arrête pas à temps. Et alors, le mari, loin de dégager sa responsabilité morale, semble avoir plus de part à la faute que voudra commettre son épouse. C'est sous ses auspices que sa femme regarde avec une Curiosité subjective les donneurs de sérénades. C'est en se disant que parmi ceux-là il ny en aurait point qui répondissent aux desiderata de son mari, que la pensée de l’amant possible entre en son esprit, Un désir vague encore s'empare d'elle ; sûre d’elle-même, elle pense voir de haut les événements, comme son mari; cependant elle écoute la musique avec une passion croissante; prend un plaisir plus vif à regarder les jeunes gens de belle taille. Les recommandations de son mari ont déposé en elle les germes de la tentation,et malgré qu'elle en ait, elle songe maintenant à l'oiseau rare, qu'ilest si difficile, mais non peut-être impossible de dénicher.

On voit quelle différence essentielle existe entre les deux textes. L'épouse du récit allemand n'oublie pas l'absent; c'est au contraire parce qu'elle se rappelle trop exactement ses conseils, que l’idée d’une faute, d'abord accueillie avec ironie, occupe peu à peu ses pensées et bientôt les absorbe toutes, Chez la femme de De la Salle, la tentation sourd d'elle-même; chez l'héroïne du Procurateur elle lui est apportée du dehors. Gœthe prépare déjà son dénoûment, en rendant la femme moins coupable, plus excusable d'une faiblesse, dont son mari lui susgéra l'idée, et à laquelle, sans lui, elle n’eût peutêtre point songé, ni surtout si vite.

I est d'autant plus curieux de voir Gœæthe transformer la physionomie morale de son héroïne, qu'il le fait pour ainsi dire sans employer les grands moyens. Rien ne lui eût été plus aisé que de changer du tout au tout l'allure de la nouvelle, de semer dans les propos de la jeune femme quelques phrases, quelques mots qui montrassent clairement sa haute valeur morale. Sauf au dénoûment il ne l’a point fait,et avec raison; les actes doivent suffire à prouver les sentiments, les pensées de ceux qui les accomplissent. Pour opérer cette métamorphose de la jeune femme, et pour plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, il suîMit à l’auteur de transporter certains des faits qu'il trouvait chez son devancier, de les ranger dans un autre ordre. Nous venons d'en montrer un exemple significatif, On en peut relever d’autres,

Dans le texte français, la jeune femme a résolu de succomber. Avec beaucoup de sang-froid, elle s'embusque derrière sa fenêtre pour faire choix de l'élu. C'est un moyen pratique d'atteindre son but, mais qui offusquerait la pudeur moderne, Elle voit passer le Jeune avocat et bientôt « il fut choisy et noté.» C'est seulement après, qu'elle l'entend priser et renommer pour le plus sage de toute la Cité, ce qui évidemment justifie le choix auquel elle s'était déjà arrêtée,

La jeune personne du texte allemand s'est laissée leurrer par les conseils de son mari, qui, loin de la mettre en sûrelé, comme elle se l’imaginait, ont laissé pénétrer en elle un désir faible d'abord, puis plus ardent, et d'autant plus morbide qu'il est moins précis. C'est alors que, dans cet état fiévreux. elle entend parler (1) par ses parents, de ce jeune homme qui semble réaliser

l'idéal de cet homme sage et pourtant désirable,de cet amant-ami, qu'elle ne croyait pas qui pûb exister. Dans l'état où elle se trouve, celte description exerce sur elle forcément une impression singulière. Son mari avait-il vraiment pensé que l'événement pourrait confirmer ses dires; ne voulait-il pas seulement lui donner une leçon de morale souriante ? La (entation l’enveloppe toujours plus étroitement. Mais comment pourrait-elle faire la connaissance de ce jeune homme? La suite de la conversation lui apprend qu’il passe tous les jours devant chez elle pour se rendre à l’hôtel-de-ville. Qu'elle soit désormais impatiente de le voir, qu'elle attende son prochain passage, cela nous semble, dans ces circonstances, beaucoup plus naturel et relativement moins éhonté que le guet a priori de la femme du texte français. Ce n’est point sa faute à elle, si à ce moment de sa vie,tout semble converger vers ce jeune homme, et contribuer à faire de lui non point seulement l'instrument de sa sensualité, mais l'objet d'un amour où l'intelligence et le cœur auront part.

Il ne faudrait point conclure de ces changements, que Gœæthe prétendit faire de ce récit une œuvre édifiante, et idéaliser la jeune femme. Il lui donne simplement un peu plus de richesse intellectuelle, et en nuançant son caractère, le rend plus vrai. Il a adouci et comme arrondi les gestes saccadés, les actes incohérents de l'héroïne de De la Salle ; il les a reliés l'un à l’autre, pour qu'ils apparaissent vraisemblables. Il ne cherche point à spiritualiser des détails purement physiques, mais il note à côté de ceux-ci les détails intellectuels, moraux. Il montre que les sentiments de la jeune femme vont petit à petit être envahis, dépaysés, débordés par les sensations. Comme autrefois pour la nostalgie du marchand, il ne sépare point le physique du moral : « La solitude et l'oisiveté, la vie confortable, agréa-

le, la bonne chère composaient un élément [on dirait aujourd’hui un bouillon de culture] dans lequel un désir désordonné devait nécessairement se développer et plus tôt que la brave enfant ne pensait » : Cette phrase sert d'explication à l’état physiologique actuel de la jeune femme, et prépare au revirement qui se produit à la fin de la nouvelle. Suivant le régime diamétralement opposé à celui que note ici l’auteur, l'héroïne devra arriver à un but absolument opposé.

Gœthe élague les détails, même pittoresques, les traits parallèles, s'ils ne concourent à éclairer, à préciser, ou pour mieux dire à creuser plus profondément le sillon en ligne droite de la nouvelle. Au contraire, il ne néglige rien pour rendre les vibrations multiples dont est faite la vie de ses personnages en tant qu'elle intéresse l'objet de son récit. Sommaire ailleurs, il s'efforce alors d’être complet. Il n'entend point séparer le physique du moral et tâche de méler l’un à l'autre ces deux éléments de vie sans se contenter de les juxtaposer. Avec un art plus délicat encore, il entrelace étroitement les idées aux sentiments, les sentiments aux passions, montrant par quelles transitions insensibles, inconscientes, celles-ci mènent à ceux-là, ou bien comme toutes ces manifestations peuvent coexister dans un même être humain. Le souvenir de son mari occupe l'esprit de la jeune femme, y fait naître, y légitime en quelque sorte une curiosité dangereuse, La vie qu'elle mène contribue à transmuer cette curiosité en un désir latent. Ce désir inavoué,en passant à l’état conscient, s’adressera d'abord à son mari (1). La prédiction du marchand se réalise point par point. La jeune femme pense, en soupirant, à son mari, le voit avec des yeux d'amante ; et elle admire d’autant plus sa perspicacité, qu'elle s'était autrefois refusée plus énergiquement à y croire. Son désir en est d'autant plus fort et comme douloureux ; jÙ v 4 de la stupéfaction et de l'angoisse dans la constatation qu'elle fait. I y a

aussi de la révolte : elle qui prétendait n’être point comme les autres, elle qui avait jusque-là le sentiment de sa dignité individuelle, s'aperçoit qu’elle va perdre, qu’elle a déjà perdu la maîtrise de sa volonté, qu'elle est poussée par ce qui lui semblait le plus contraire à son caractère, par l'instinct.

Cependant, bien qu’elle sente ses forces fléchir, elle lutte encore, ou si le mot (lutte) implique quelque chose de trop positif: elle souffre, Comme auparavant son mari, lorsqu'il n'avait point encore pris la décision de partir, elle est tourmentée par la souffrance des êtres supérieurs, souffrance morale ou intellectuelle, par le doute, qui rend clairvoyant sur le double aspect des choses, et entrave les résolutions, Son mari veut. qu'elle choisisse, mais comment choisir celui qu’elle ne connaît pas, et si elle fait la connaissance d'un homme, dans Ja situation où elle se trouve, pourra-t-elle encore choisir ? Elle essaye de se distraire (1) mais ne trouve là qu'un nouvel aliment à son mal, Ce qu'elle voit, ce qu’elle entend en public suscite dans la solitude des sentiments ardents, et ces sentiments à leur tour dans sa solitude rappellent ou évoquent des sensations, des images séduisantes. Au début, Gœthe ordonnait de la même façon la crise du marchand : sensation de la fête, sentiment de solitude, sensation visuelle du bonheur des pères de famille,

C’est alors, au moment où entre toutes ces alternatives la jeune femme est aux abois, qu'on lui parle du jeune procurateur, qui outre Jes qualités requises, possède par surcroît celle de la jeunesse et de la beauté, Elle ne peut douter des qualités de cet homme, dont la confiance des citoyens, l’estime des juges, attestent la valeur. Si elle avait encore des remords, Ja perfection du jeune homme suffirait à les paralyser. L'idée de la faute s'amoindrit, parce qu'une antre idée s’y substitue. A ce moment, ce n'est plus la Jeune femme, ni sa chasteté, qui joue le premier rôle. Cet homme jeune semble prédestiné et Prend, par là même qu'il répond exactement aux exigences de son mari, une sorte d'empire sur elle ; puisqu'il existe, il ne peut plus lui être indifférent ; la perfection du « prokurator » met fin aux doutes de la jeune femme. Du moment que son désir a trouvé un objet, il n'ya plus alternative, ni lutte. Le caractère du jeune sage usurpe pour ainsi dire la place de la volonté de la jeune femme, ou plutôt, elle perd son libre arbitre, sa volonté d'être humain, et n’obéit plus qu’à son caractère féminin.

C'est une modification très ingénieuse que d’avoir introduit par un récit le jeune « prokurator » dans la vie de la jeune femme, et au moment où l'auteur vient de montrer d’un trait discret, mais net, combien cette dernière réagit vivement contre les impressions du dehors. Son imagination intellectuelle et sensuelle, lui fait désirer de connaître cet homme achevé qui pourrait être parfait amant. Ce désir, mêlé de diverses tendances, dépouille la crudité du texte français, Nous sommes un peu étonnés, en lisant le texte français, que la jeune femme distingue d'abord, sans le connaître, ce jeune homme d'aspect plutôt sévère, qui passe dans la rue, Son chemin le mène tous les jours devant les fenêtres de la belle. Ce détail nccessaire, Gœthe le trouve chez son devancier, mais le place immédiatement, après la phrase où il est parlé de l'estime des juges et de la confiance des citoyens (2) ; l'assiduité du jeune homme aux réunions de l'hôtel-de-ville apparaît donc comme une conséquence naturelle de cette estime et de cette confiance.

En outre, Gœthe, en faisant vanter devant la jeune femme le procurateur, qu'elle ne connait pas encore, en Lire un élément d'intérêt, une progression dans le désire de la jeune femme, dont il s'efforce de noler, brièvement mais

minutieusement, toutes les phases. Elle l'attend, le voit s’avancer, s'approcher de la maison, le trouve jeune, beau, mais son air modeste l'inquièle . Il y a là évidemment un point auquel elle n'avait point songé : si ce jeune homme est vraiment un sage, consentira-t-il à jouer le rôle flatteur, mais un peu ridicule qu’on veut lui faire jouer ?

Ainsi que dans le texte français, elle se pare alors de son mieux et se rtsout à s'avancer sur le balcon pour attirer son attention, Mais il passe, comme les autres jours, sans rien remarquer. Elle en est, dit l’auteur français « dolente et desplaisante » et Gœthe (1) : « elle en fut attristée, non, honteuse (beschæmt) ». Ce dernier mot se rapporte à l’amante. et le premier à la femme. 11 ne marque pas seulement un froissement de sa vanité le maintien recueilli du passant a comme blessé sa pudeur, Elle sent plus vivement le contraste entre son effronterie provocante et cette modestie qui donne du reste un grand charme à ce jeune homme. Il est ce qu'elle devrait être, recueilli : « in sich gekehrt » et ce qu'elle sera seulement au dénoucment.

En vain la jeune femme recommence ce manège les jours suivants Le « prokurator » ne l’aperçoit pas davantage, Cela doit augmenter la vivacité des sentiments qu'elle éprouve pour lui. lei (2), les deux textes se suivent d'assez près, avec cette différence que le français dit : « plus pensoit à son clerc, et plus alumoit et esprenoit son feu », et l'allemand, peut-être plus justement : « Plus elle le regardait, plus il lui semblait être celui dont elle avait tant besoin ». Ce dernier membre de phrase marque le progrès accompli par la passion, progrès que la femme du texte français, depuis longtemps résignée à toutes les éventualités, serait incapable d'accomplir. Ne pouvant montrer la gradation de cette passion, le conteur français dit naïvement (3): € A fin de pièce, après un tas d’ymaginacions que pour abreger je passe, conclut et..» Ces quelques mots ont évidemment déterminé Gœæthe à ne point passer ces « ymaginacions », à les exprimer, et il l'a fait, comme c'était naturel à un tel moment de paroxysme, dans un monologue. Cette explosion de sentiments jusque-là contenus, lui semblait nécessaire pour expliquer et donc justifier ce que va faire la jeune femme. De cette façon, les trois décisions importantes de cette nouvelle auront été précédées d'un conflit, d'un monologue, éclat de sentiments qui les provoque,

Ce bref monologue (4)nous montre la jeune femme emportée par la passion, et comme en révolle contre elle-même. Elle paraît y défendre les droits de l'individu, et au fond ne fait que répéter exactement ce que lui a dit son mari, dont elle invoque encore une fois le témoignage. Il semble qu’elle n'ait jamais été plus impersonnelle et dépendante qu'ici, La nature lui fait violence. Et elle essaie de vouloir ce qu'une force étrangère lui commande, Ce monologue est le dernier ressaut de sa volonté. Quelques jours se passent, et elle devient décidément la proie de la passion. Elle oublie tout, et envoie sa servante quérir celui qu'elle aime, pour l'avoir, « coûte que coûte ». Gœthe a préparé de main de maître cette démarche décisive,

Dans le passage qui suit (5), l’auteur allemand supprime tout ce qui n’était pas essentiel. Nousn’apprenons que par laréponse du procurateur, la teneur du message donf est chargée la chambrière. Et cette réponse même est, dans le texte allemand, au style indirect avec une nuance de politesse beaucoup plus accentuée que celle du texte français. Par contre, Gœthe ajoute deux petits traits caractéristiques. Chez De la Salle le jeune homme ignore que le marchand est marié. Il était plus vraisemblable que, comme chez Gœæthe, il ait entendu parler de ce mariage, quand il était à l’Université ; le commerçant tient à Gênes une place importante. En outre, le clerc français pense qu'on

1 EM 9) 535, 3, p. 240,1.2224, 4 698, — 5. 8 37.

le fait venir comme conseil. Et ici une plaisanterie assez médiocre sur l'objet de ce conseil. Le « prokurator » ne s'étonne point qu'on le mande ainsi ; il s'agit sans doute d'une affaire juridique ; car il sait que le marchand est en voyage. [l était opportun, pour préparer aux événements futurs, de mon- {rer dès le premier abord le « prokurator » comme un homme bien informé, et qui ne s'étonne pas facilement.

Grande joie de la marchande dans le vieux texte, parce qu'elle va <« tenir son clerc en sa maison » (1), chez Gœthe, « parce qu'elle est maintenant assurée de voir et de parler bientôt à celui qu’elle aime (2) ». Les deux femmes procèdent à leur toilette, et à celle de leur maison. La femme du texte français, tôt parée, trouve le temps bien long. Celle du conte allemand ne pense pas à trouver le temps long, puisqu'elle pare sa maison et vaque à sa toilette. Gœthe corrige en souriant cette faute de psychologie féminine. Quand elle aperçoit le clerc, la femme, chez le devancier, court de ci de là,et finalement monte, « en sa chambre, et illec prepara et ordonna les bagues et joyaulx qu'elle avoit attains et mis dehors... » Elle est fidèle à son caractère de linotte. L'auteur allemand supprime les détails de réception, les domestiques à la porte, la chambre au premier, etc...

C’est seulement une fois en présence du procurateur, que la jeune femme se sent singulièrement émue et bouleversée. Elle s'assied cependant sur une chaise-longue, et lui, à côté d'elle, sur un tabouret. Le vieux conteur les faisait asseoir chacun sur un escabeau, auprès de la couchette. Un silence pénible, que l'auteur français motivait d'une façon ingénieuse : la jeune femme pensant qu'il était si sage, que, « sans lui declarer ni montrer plus avant, il dût entendre pour quoi elle l’avoit mandé ». La femme chez Gœthe apparait d'abord inquiète, oppressée ; enfin elle surmonte, non sans peine,son anxiété ; elle se décide virilement à parler. (Endlich ermannte sie sich). Comme plus haut, le mot allemand se trouve ici tout à fait à sa place. Elle surmonte sa pudeur, elle sort de son rôle de femme pour entreprendre la conquête du jeune homme (3).

Dans le texte français, la jeune femme n'y va point par quatre chemins. Son discours (4) brille d'une évidente clarté: 1° mon mari m'a quittée ; 2° avant de partir il m'adit que je ne pourrai garder mon « entièrelé » ; 3°je lui ai juré de prendre un amant sage ; 4° vous êtes sage ; 5° donc ne me refusez pas ; 6° du reste, le lieu, le temps, toute opportunité nous favorisent.

Gœthe place au début, comme captatio benevolentiæ du jeune homme cet éloge de sa sagesse, qui ne se trouvait en français que presque à la fin de son discours. Cette entrée en matière est adroite, parce qu’elle permet à la jeune femme de ne pas parler d'abord d'elle-même et de ne pas entrer in medias res : « Quoiqu'il y ait peu de temps que vous soyez revenu dans votre ville natale, monsieur, on vante déjà partout votre talent et votre caractère (5). » Le texte français commençait un peu rapidement peut-être par : « Mon trescher parfait amy et tressage homme. … »

Ce discours est bâti par Gœthe comme celui du mari, avant son départ ; d'abord, remarques générales, remarques flatteuses pour l'interlocuteur. Rappel du passé, Des droits de la nature en général. Des droits de la nature en ce qui la touche. Ce qu'elle a à faire dans ce cas spécial. Cette progression qui va du général aux choses les plus intimes semble nécessaire et logique,

Gœthe a en outre finement ouvragé ce discours par de jolis détails psychologiques, La jeune femme avoue au « prokurator » que l'affaire importante et singulière pour laquelle elle met en lui sa confiance, ressortit plutôt au domaine du confesseur qu'à celui du juriste, Elle reconnaît la sagesse de

son mari, non point seulement comme dans le texte français, en ce qui touche ses singuliers conseils. Le seul reproche qu'elle lui adresse, c'est de lavoir quittée. Dans la seconde partie (1), qui a trait aux droits de la nature, elle met dans la bouche de son mari, en une fransition très naturelle, un peu plus sans doute qu'il ne pensait: « il sentait bien quel tort il me causait en s'éloignant, » Puis Gœthe remplace la comparaison du français, simple et maladroite, par une comparaison à double face, dont la première partie, négative, est bien en situation, dont la seconde partie, affirmative, semble au moins aussi malheureuse que la comparaison française. La femme du texte français dit : mon mari € voyant que comme les jeunes et tendres fleurettes se sèchent et amatissent quand aucun petit accident leur survient, et contre l'ordonnance et inclinacion naturelle, par telle manière consideroit-il ce qu'il m'estoit à advenir ». Gœthe emploie d'abord une comparaison ressortissant au métier et à la marchandise du commerçant, comparaison analogue à celle dont le marchand s’est servi une fois dans son second monologue. « Il comprenait qu'on ne peut conserver une femme jeune, comme des joyaux et des perles » et ceci est une bonne comparaison, La seconde partie de la phrase paraît, par contre, un peu ridicule : « il savait qu’elle ressemble beaucoup plus à un jardin plein de beaux fruits, qui seraient perdus pour tout le monde aussi bien que pour le maître, s'il voulait par entêtement en condamner la porte pour plusieurs années. »

Mais peut-être Gœthe a-t-il voulu, par ces légères exagérations, montrer comment les observations du mari se transposaient d'un ton, en passant par un cerveau féminin. Ce qui autoriserait cette hypothèse, c’est la phrase qui vient ensuile. Dans le dialogue, la femme s'était refusée à consentir à cette promesse qu'elle jugeait avilissante et inutile, Ici, il lui semble, — tant cette promesse lui apparaît maintenant naturelle, — qu'elle l’ait vraiment donnée, ou plutôt que son mari la lui ait arrachée (nœtigte mir gleichsam das Versprechen ab). Inconsciemment, elle se donne le beau rôle. Dans la comparaison qui s’appliquait aux femmes belles et jeunes, le sens ne laissait pas d’être transparent. Mais quand elle parle en son propre nom, elle se sert heureusement d’euphémismes. Elle emploie le mot ami, qui est amphibologique et que son mari avait lui-même employé ; quant aux mots un peu trop clairs dont il s'était aussi servi, elle les remplace par des expressions plus voilées : « l’inclination qui se trouverait dans mon cœur ». (Neigung.)

Avant d’en arriver au dernier point de son discours, la requête ad hominem, la jeune femme s'arrête, hésite (2). Quoiqu'elle se soit déjà assez avancée, le plus difficile reste à dire. Un regard du jeune homme, regard qui promet beaucoup, lui donne le courage de poursuivre la confession (Bekenntnis) qu'elle fait à ce directeur de conscience. Grâce à cet arrêt, le discours gagne en vivacité et semble rebondir à nouveau, La jeune femme termine avec une habileté décente par une litote de quatre lignes (3). Elle l’assure que sa confusion l'empêche de lui dire combien elle est éprise de lui, et le prie de bien vouloir deviner ce que sa confiance en lui renferme d’espérance et de désirs. Ayant ainsi donné à son héroïne, de l'intelligence, de la finesse, et jusque dans cet aveu malaisé une sorte de pudeur en émoi, Gœthe va transformer à son tour celui en qui elle met ses espérances et vers qui son inclinalion l'attire. Il lui faut éviter l’écueil qui ferait du « prokurator » un fanfaron de vertu, un cuistre prolixe, ou un sot en trois lettres.

Quand Gœthe fera dire plus tard par un des interlocuteurs des Entretiens, que l'histoire qu’on vient d'entendre mérite vraiment le nom de conte moral, il n’entend point par là, que le « prokurator » soit un personnage édifiant,

D, Béila = 80 DV

tel qu'il apparaît déjà un peu dans la nouvelle d'Antoine de La Salle, où on l'appelle : Le Sage Nicaise ou l'amant vertueux, et tel qu'il est, avec excès, dans le remaniement du Speculum eremplorum (1). Au contraire, on pourrait peul-être avancer et soutenir, que Gœthe, transformant le jeune clerc, comme il avait fait le marchand et son épouse, lui a ôté un peu de sa moralité en le montrant plus détaché, moins convaincu.

Qu'est le « prokurator » chez le poète allemand ? Il semble plutôt un « honnête homme » qu'un homme vertueux. Il ne se pique de rien. Quand la servante lui apporte le billet de sa maitresse, il ne s'en étonne point. Et il tourne poliment, sa réponse ; il ira aussitôt que possible présenter ses hom- Mages à la dame (2). Mené dans la chambre de la jeune femme (3), le « sage clerc » s’ébahit ; quand cette dernière lui explique pourquoi elle l'a mandé, il est abasourdi, « combien que semblant n’en feist », L'auteur allemand Supprime ces ébahissements. Le « prokurator » ne répond qu'après un temps d'arrêt, pendant lequel il a pesé et composé en son esprit (mit gutem Bedachte) sa réponse.

Le « sage clerc » ne parlait d'un bout à l’autre de sa réplique que de luimême. À peu près toutes ses phrases commencent par « je >. Et son dis- Cours (4) se compose de deux parties seulement :

1° Que je suis heureux ! Mais il y à un empêchement à la réalisation de mon bonheur,

2° Explication de l'empêéchement. Son discours semble plutôt continuer celui de son interlocutrice qu'y répondre. Celui du « prokurator » n’est d’abord qu’une exacte réplique du discours de la jeune femme : après quoi vient, comme dans le vieux texte, la partie narrative, Tout l’exorde est donc une création de Gœthe. Le poëte affectionne ce parallélisme, qui donne au récit de la continuité et comme une sorte de sûreté. Rattaché airsi au Passé, ce discours doit annoncer et comme enfermer l'avenir. Transition et Préparation sont les anneaux solidement rivés de cette chaîne formée d'un bout à l’autre par le récit, Après avoir remercié la jeune femme de la confiance qu'elle lui témoignait au début de son discours, il ajoute ces mots à double entente, qui nous montrent déjà qu'il espère réussir dans l'expérience Curieuse qu'il va Lenter : « Mon seul désir est de vous convaincre que vous ne vous êtes pas adressée à un homme indigne de votre confiance (5). »

La jeune femme avait dit qu'elle s’adressait 4 lui :

1° Parce que sa sagesse était renommée ;

2° Pour une question qui intéressait plus le confesseur que l'homme de loi. Le « prokurator » va lui montrer d'abord sa sagesse, en lui donnant Une consultation juridique en règle, Il abonde dans son sens, en se plaçant soi-disant au point de vue du droit ; plus il lui donne raison juridiquement, et plus la faute morale perd de son importance, Et par là le jeune homme tient la jeune femme en son pouvoir, En présence de cette femme en révolte avec elle-même, c'est un excellent moyen pour calmer son exaltation, que de lui démontrer posément, doctement, en trois points, combien elle a raison. Cette consultation technique rendrait le jeune homme ridicule, pédantesque, s’il la donnait sérieusement. En suivant dans sa réplique le discours de la jeune femme, ce prince sans rire l'exagère. Il admire, en juriste, ce Mari qui a reconnu et senti si vivement ses torts. De la comparaison de la jeune femme délaissée, avec un jardin fruitier qu'on abandonne après en avoir fermé la porte, il tire une analogie quasi légale, et parle de ces possessions qui tombent dans le domaine public, parce que leur possesseur les a abandonnées en fait (derelinquiert), Ces mots techniques, destinés à éclairer la

1, Cf. M. Hermann : OD, Gil; p.24, 9, R'ET, = 9. p« 242, 1.22; p. 244,1. 18. — 4. p. 244-245, 5. $ 48,

Page 1