pp. 245-246, — 4. S
proposilion, indiquer un moyen pour raccourcir la durée de mon vœu ; si je trouvais quelqu'un qui voulût en assumer une partie... (Le texte français disait ici plus négativement: mon vœu serait déjà accompli «se je me eusse ozè fyer en aultry» (1). Serait-il impossible que vous consentissiez à ... Sur ce point, Je ne peux m'en remettre qu’à une personne de toute confiance. Dans tout ce passage, il parle le plus souvent qu'il peut de : « nos désirs... ; notre bonheur..…, de l'obstacle qui se dresse en face de nous ». Et il termine par un argument qui doit surtout la toucher : Ce que j'ose à peine vous demander, serait une preuve d'amour. Vous m'en aimeriez davantage, La maxime bien connue de Schillsr trouve ici son application : on ne possède bien qu: Ce qu'on à acquis. & Si vous pouvez vous résoudre à suivre comme moi pendant un mois toutes ces règles, vous vous réjouirez après d'autant plus de posséder un ami, que vous l’aurez pour ainsi dire acquis vous-même par une entreprise aussi louable, »
La jeune femme du texte français accepte alors, bon gré mal gré ; qui veul la fin veut les moyens. Gœthe désire montrer la progression de cet amour déjà moins sensuel, parce qu’il s'adresse à un individu et non plus aux hommes, etque, comme il le dit: « la présence du jeune homme avait tellement accrü... » Elle se sent, elle aussi, et avec lui, reconnaissante du miracle qui conserva la santé d'un être devenu si cher, à qui elle est heureuse de donner une preuve d'amour cerbaine,
Le sage clerc prend congé de la demoiselle, après lui avoir assuré que, puisque son chemin le faisait passer devant la maison qu’elle habite, 1l viendra souvent la voir. Ge n'est point très galant. Le « prokurator », avant de partir et de promettre à la jeune femme qu'ilreviendra bientôt la voir (2), insiste encore une fois sur les prescriptions qu'’eile devra suivre très exactement. Puis Gœthe ajoute que la jeune femme dut alors le laisser partir sans même qu'il lui serrât la main, sans un baiser ; il ne lui adresse qu'un regard presque insignifiant. Veut-il marquer par là, que le procurateur, arrivé à ses fins, n'éprouve plus le besoin de feindre et sort de son rôle d'ami tendre, pour reprendre sa diguité indifférente,ou simplement, que l'exécution du vœu commence sur le champ ?
Les instructions détaillées que lui a données le « prokurator » ont pour but d'occuper tous les instants de la jeune femme, et ces multiples occupations sont pour elle, comme le dit le poète, un « bonheur ». C’est déjà un remède au désæuvrement dangereux, aux rêveries nonchalantes où elle se laissait aller avant la visite du jeune homme. Tout le train de sa vie est bouleversé. À la fin de cet alinéa (3), à peu près en entier une création de l’auteur allemand, Gœthe ne néglige pas de noter un détail important pour l’avenir : c'est que la maigre chère qu'elle fait semble fortifier son courage.
Le sage clerc revient, un peu vite, au bout de trois Jours; ami et amie devisent longuement, puis, au moment de se dire adieu, le jeune homme demande si elle a commencé le jeûne? Gœthe supprime ces invraisemblances par trop flagrantes. Le « prokurator » ne revient qu'au bout de huil jours et ne reste que peu de temps auprès d’elle (4). C’est la courte visite d'un médecin, qui vient voir en passant si sa malade suit à la lettre ses prescriptions et si les remèdes ordonnés commencent à agir, et il dit à la patiente : du courage, continuez le régime, Je reviendrai bientôt. Et en effet Gœthe parle de la « diète sévère » qu'elle observe scrupuleusement.
Au bout de quinze jours (5),le « prokurator » regarde sa cliente amaigrie et déjà faible, avec une « profonde pitié »que ne semblait point éprouver le
+851. — 3. Ibid.
«sage clorc ». A la fin de la troisième visite, ce dernier dit à la jeune femme : « Si vostre nature est foible, vaincquez-la par la roiddeur et constance de cœur, et ne rompez vostre loyale promesse. » Gœthe tire de cette phrase l'idée qu'il est naturel, à un moment de cette cure fatigante, que la jeune femme se révolte un peu contre une diète aussi pénible, et qui menace de ruiner ses forces. Mais bientôt la faiblesse même annihile ces dernières révoltes de sa nature, Avec une progression plus logique et physiologiquement mieux motivée, l'écrivain aliemand note tour à tour : que la jeune femme pälit, que ses robes deviennent trop larges, qu’elle a froid (1) et se couvre de vêtements d'hiver, jusqu’à l'instant où ne pouvant plus se tenir debout, elle prend le lit (2:, L'auteur français, avec trop de précipitation, la montrait dès la fin de la première semaine, forcée de prendre ses habillements « fourrés et empanés ».
La faiblesse où elle se trouve, en la forçant à garder le lit, distrait la jeune femme de toute occupation et la force à réfléchir (3). La marchande du texte français en arrive aussitôt à se rendre compte des intentions moralisatrices qu'avait le sage clerc en lui imposant cette rigoureuse abstinence. Gœthe, fidèle, jusqu'à la fin, à sa méthode progressive, montre d’abord que l'esprit et l'imagination de la jeune femme travaillent. Avec la lucidité des malades elle voit passer et repasser dans son âme les récents événements de sa vie. Elle remarque avec douleur, que dix jours se sont écoulés depuis la dernière visite de celui qui lui imposa tous ces sacrifices. Mais c’est précisément sous l'influence combinée de ces souffrances physiques et morales, de cette inactivité et de cette solitude, qu'elle va se retrouver, € guérir », comme dit l’auteur, qui veut insister sur cette antithèse de la santé morale recouvrée au prix de la santé tout court.
Gœthe, nous disions qu'on l'a déjà souvent remarqué, a allongé ou plutôt élargi considérablement le dénoûment, Il supprime tout ce qui détournait l'attention de l’objet essentiel qu'il en a vue, et qui au dénoûment est plus essentiel que jamais. Il ne pouvait conserver ces phrases de l'original, qui si elles n'étaient ironiques, sembleraient incroyablement naïves. € Le vingt-cinquième jour vint, auquel la simplette avoit perdue toute couleur et sembloit à demi morte, et ne luy estoit plus le desir si grand qu'il avoit esté. » Le procurateur de Gœthe revient de lui-même vers la fin du mois, tandis que la jeune femme du texte français envoie ç au pénultime jour » quérir son clerc, qui, quand « il la vit couchée au lict, demanda si pour un seul jour qui restoit avoit perdu courage... »
Mais dans cettedernière partie du récit, Gœthe n'’insiste pas seulement sur les idées morales que développe la jeune femme: il introduit encore quelques traits nouveaux, qui éclairent la physionomie des deux personnages, Le clerc du français, pendant la cure d'abstinence, ne manifeste point de sympathie pour la jeune femme qui souffre d’après ses prescriptions Chez Gœthe au contraire, le jeune homme, d'abord très froid, presque indifférent, tant que l’amour de la jeune femme brûlait d'une ardeur dangereuse, s'attendrit au cours des diverses entrevues, à mesure que sa patiente s’affaiblit. Après l'avoir considérée avec une profonde pitié, il la réconforte, au début de sa dernière visite, amicalement et même avec tendresse, Il sent que son expérience a réussi et le danger s'amoindrissant d'instant en instant, il ne feint plus une sévérité désormais inutile. Et n'éprouve-t-il pas pour celle à qui il a fait du bien, l'affectueuse gratitude du bienfaiteur envers son obligée? En outre, pour mieux marquer l'évolution morale qui s'est accomplie, de la pre-
2.8 54. Dans la Comedia de Hans Sachs, Marina dit aussi : « Mein füs wœlln mich schier nit mehr tragen, » Edit. v. Keller et Gœtze, XIII, p. 104, Tubingue, 1880.
mière entrevue à la dernière, Gœthe indique que le jeune homme s’assied près du lit,sur ce même tabouret où il avait entendu la première déclaration de la belle marchande. Le contraste entre les deux situations apparaît si fortement, qu'il doit frapper les deux interlocuteurs.
Enfin dans le dernier alinéa, Gœthe abandonne décidément son modèle et prête à l'héroïne une éloquente clairvoyance qui lui permet de récapituler toutes les idées du récit et d'en tirer la morale, Ce n’est que figure de rhétorique, précaution oratoire, quand elle assure qu’elle est trop faible pour exprimer sa gratitude comme elle la ressent (1). Gar elle l'exprime avec éloquence, précision, et dans un (rès bon ordre. Il peut même paraître que son discours sent trop l’apprêt. Elle en avait dit l'essentiel dans les deux dernières lignes du pénultième alinéa: « Vous m'avez conservée à moi-même ; vous m'avez rendue à moi-même, et je reconnais qu'à partir de ce jour, je vous dois toute mon existence, » Grâce au procurateur, elle a reconnu qu'on peut vaincre la passion, et jamais plus elle ne perdra celte maîtrise de soi recouvrée dans cette épreuve, et dont auparavant elle se croyait certaine de n'être jamais dépossédée.
Le texte français n’exprimait pas ces idées sous cette forme générale. La jeune femme s'y montre reconnaissante, avec une naïveté un peu précieuse, de l’exceilent moyen par quoi le clerc lui cnseigna à garder « son entière chasteté et sa chaste entièreté ». Il l’a aimée autrementet mieux qu’elle ne l’aimait et ila sauvé « l'onneur et la bonne renommée de moy, mon mary, mes parens el amys ». Elle bénit son cher époux dont elle a « gardé et entretenu la leçon qui donne grand apaisement à mon cueur!» Après ce gentil discours, le clerc, décidément pédant, éprouve le besoin de l’admonester encore une fois et de lui recommander pour les tentations futures l'emploi de sa méthode, Et le récit s’achève par une phrase, non point sotte, certes, etmême spirituelle, mais qui ramènela fin de la nouvelleun instant pathétique, au ton général dans lequel elle est écrite, le ton de la farce : par lequel moyen elle demoura entière jusques au retour de son mary, qui ne sceul rien de l’adventure, car elle luy cela; si fist leclerc pareillement. » Le conteur français n'ajouta point sans dessein cette dernière remarque. Sous sa forme plaisante, cette phrase (2) est au fond une concession aux exigences de la morale. Quelque largeur d'idées, quelque tolérance qu’il ait manifestée dans ses exhortations, le marchand — au nom de la morale littéraire — ne doit, ne peut pas apprendre de la bouche de sa femme ni qu'elle a suivi, ni qu'elle a voulu suivre jusqu’au bout ses recommandations, Cette conclusion de la nouvelle française enferme un blâme implicite à l'adresse de l'époux complaisant. Gœthe l’a senti ; il fait exprimer ces idées par son héroïne en même temps qu'elle récapitule les événements et, si l’on pouvait ainsi dirésnles personnages qui y ont pris part.
Le marchand s’est conduit en homme pratique, avisé, équitable, (verstændig, klug, billig) magnanime, (grossmütig) en sacrifiant ses droits à ceux de la nature. Homme intelligent, empirique, il ne s'occupe que des faits, sans trop se soucier des causes. Mais le « prokurator » est plus qu'utilitaire; il est raisonnable et bon (vernünfbig und gut). Le marchand légitime ses théories par des faits qui les ont précédées et qui doivent les confirmer, Le « prokurator» fait sentir à la jeune femme, qu'on peut opposer aux phénomènes instinctifs, des volontés, des sentiments, qu’on peut renoncer à des biens auxquels on était dès longtemps habitué. La part est ainsi faite aux deux hommes de la nouvelle, leur valeur nettement délimitée. Les éloges que la jeune
1. La jeune femme du texte français disait naïvement : « je vous rends telles grâces et remercie comme je puis... » p. 249,1. 11-12. 2. Elle nese trouve pas non plus dans la nouvelle latine.
Bastier 14
femme adresse à son mari semblent une condamnation déguisée de sa vieet de ses principes. La phrase qui vient ensuite prévient elle aussi une objection de moralité que le lecteur pourrait formuler. Etait-il moral de tromper cette femme et pour arriver à un but recommandable, de faire miroiter àses yeux cel avenir très proche, plein de délices d'autant plus exquises, qu'elle les aurait obtenues au prix de plus de peines ? L'erreur et l'espérance son les fidèles compagnes de la vie humaine, mais ainsi employées par le procurateur comme remède à la faiblesse de la jeune femme, elles deviennent des mensonges gratuits, qui laissent une impression pénible. Aussi lajeune femme remarque-t-elle expressément que ces moyens assez méprisables perdent toute raison d’être, lorsque nous avons connu ce « moi » puissant et bon qui demeure en nous, et qui, tant qu'il n'a point pris le dessus, ne cesse du moins de nous rappeler sa présence par de discrets avertissements. La puissance de vertu peut germer dans chaque homme,
Le poète nous entraîne loin du dénoûment souriant du texte français. La jeune femme encourage le « prokurator », à faire œuvre sociale, à n'être pas seulement juriste, mais directeur de conscience. Qu'il aide ceux de ses concitoyens, qui ont besoin comme elle de conseils et d'exemples. [1 méritera ainsi plus queles grands hommes d'État, plus que les héros, le nom de Père de la Patrie.
La critique allemande admire beaucoup cet épilogue kantien. Gæœthe, sans doute, a montré, au cours du récit, que cette femme était capable de penser, d'agir, et qu’elle possédait une individualité bien marquée. Même convertie à de hautes idées morales, on s'étonne, cependant, de la voir ainsi parler de son « moi. » Quant à la dernière phrase, décidément inattendue, si elle s'était trouvée à la fin du texte français, on n’eût pas manqué d'affirmer que c'était là rhétorique latine, pathos cornélien, On ne s'attendait point à voir cette jeune femme, si sympathique dans son intimité, si sincère dans ses sensations et ses sentiments, monter à la tribune pour y prononcer un panégyrique. Elle avait réussi à nous toucher, dolente et pensive. Pourquoi enfler la voix au dénoûment, comme si elle quêtait des applaudissements ?
Après avoir comparé d’aussi près que possible la nouvelle de Gœthe au récit qui lui servit de modèle, il semble qu’un certain nombre de conclusions s'imposent.
D'abord, il est évident qu’en choisissant la vieille nouvelle pour la remanier, Gœthe n'agit point presque au hasard, comme le ferait un homme de lettres à court de copie. L'intérêt psychologique du sujet l'a séduit et aussi la difficulté que cette donnée présentait à un écrivain moderne. La tâche à accomplir avait pour le poète l'attrait d'une gageure difficile à gagner: pourrait-il surmonter les impossibililés morales, les invraisemblances matérielles dont fourmille le conte médiéval ?
La nouvelle d'Antoine de La Salle (1) repose sur un certain nombre d'idées conventionnelles, usuelles dans la littérature du moyen âge. Ces idées parlois plaisantes, parfois immorales ont perdu, au cours des siècles, de leur attrait, parce que les générations successives leur ont substitué des idées qui élaient également immorales et plaisantes, mais qui l’étaient d’une
{. Aussi bien que la nouvelle latine et la Comedia de Hans Sachs.
L'ACTION DANS LA NOUVELLE D) il
autre manière. Bien souvent l'archaïsme de ces œuvres surannées demeure leur seul mérite, et nous nous intéressons au style naïvement maladroit, aux mots fossiles, à la forme impropre, et donc à tout ce qui n’avait pour les contemporains aucun intérêt, à tout ce qui pour les écrivains mêmes était accessoire et presque négligeable.
Pour la Nouvelle surtout, brève, avec un point saillant, une péripétie captivante, l'intérêt accordé au sujet devait fatalement l'emporter sur l'intérêt purement artistique, d'autant plus que souvent le souci artistique disparaît, en le renforçant, derrière l'intérêt du sujet.
Que reste-t-il donc de la forme artistique d'une nouvelle archaïque traduite en une autre langue ? Si peu que rien. Et quand le traducteur est le premier poète de l'Allemagne ? Encore moins, s'il la traduit dans sa langue et dans son style. La seule manière de rendre l'impression artistique, for= melle, de la nouvelle d'Antoine de La Salle eût été de la pasticher dans le ton du poète savetier que Gœthe savait fort bien rendre. L'auteur des Entreliens d'Emigrés allemands ne voulait ni ne pouvait dans un tel ouvrage se livrer à ce jeu de reconstitution. Et par là il se rendait la tâche plus malaisée encore, car dévêtues du style vieillot qui les atténue un peu, les invraisemblances et les crudités du vieux conte apparaissent nettement, comme les duretés de couleurs d’un tableau ancien qu'on dépouillerait du vernis qui l’estompe, et que les siècles avaient doré.
Or, quel est le point saillant de ce récit ? Si l’on fait abstraction de l’art avec lequel il est conté ; qu'est-ce qui saute aux yeux du lecteur ignorant, ou ce qui revient au même, d'un critique partial? C'est, comme l’écrivait brutalement Reichardt dans sa Revue : Deutschland « une méthode de chasteté, grossière et italienne » (plumpe italienische Keuschheitsmethode (1). C’est encore, comme le disait en plaisantant Humboldt (2), une excellente démonstration des bienfaits du régime végétarien, une apologie des buveurs d’eau. Cela semble bien en effet le côté piquant, surprenant, particulier de la nouvelle, celui sur lequel, à la fin de son récit, Antoine de La Salle attire expressément l'attention de ses lecteurs, Et si l'écrivain du xv° siècle avait voulu donner à ce conte un de ces litres expressifs qu'il affectionne, et qui en eût résumé l'impression générale, il eût pu l'appeler par exemple : La Cure merveilleuse.
Mais il l'a dénommé : Le sage Nicaise ou l'amant vertueux, parce que pour ses lecteurs, le jeune clerc était des trois personnages du récit, celui qui méritait le plus qu'on le mît en vedette. Le Mari complaisant, ou encore Chaste de gré et de mal gré, n'eût point suffisamment attiré l'attention sur le rôle sympathique. La nouvelle de Gœthe devrait s'appeler, (comme la Comedia de Hans Sachs) Marina, car dans son œuvre c’est surtout sur la jeune femme que sé concentrent et l'intérêt du lecteur et le sien.
Pourquoi le sage clerc était-il au xv° siècle le point de mire de la nouvelle ? 11 l'était en vertu des conventions de la littérature comique. Un mari complaisant ne semblait guère plus original qu'une épouse infidèle. Un barbon épousant une jouvencelle était voué fatalement aux pires mésaventures, Les conseils de chasteté relative qu’il donnait à sa femme n'avaient rien qui pût étonner. Ce qui devait surtout paraître invraisemblable, ridicule, c’est qu'il abandonnât sa très jeune femme. La poétique comique du moyen âge n’admetguère la continence de la femme. Pour une Griseldis on trouve quatre-vingt-dix-neuf pécheresses. Mais l'oiseau rare, c'était évidemment cet homme jeune et bien fait, qui ne profite pas des « opportunités de temps et de lieu ». C’est lui le prodige de la nouvelle, le héros extraordinaire, qui emportbait d’abord l'admiration ébahie des lecteurs. Il fallait donc
4, Cf. Græf : op. cit., I, 1, p. 349: — 2, Ibid, p. 327.
le grandir au détriment des deux autres personnages, et lui donner une sorte de hauteur et de raideur,
Le poète, ne pouvant prendre pour point de départ les idées sur lesquelles reposaient ces conventions surannées, se voyait forcé d'écarter les invraisemblances qui en naissaient; et gardant les faits mêmes, il lui fallait en changer les causes et les effets, les motiver autrement, c’est-à-dire renouveler la psychologie de tout le conte ; en définitive, créer à nouveau le caractère de ses trois personnages, En effet, chacun des trois « moments » de la nouvelle marque pour ainsi dire l’aboutissement du caractère d'un des personnages : conseils du mari ; méthode du « prokurator »; conversion de l'épouse, et le caractère de chacun de ces personnages doit pallier l'invraisemblance de chacune de ces situations.
Gœæthe se garde de créer un marchand à l’image de Dandin. Sa personne, son mariage, son voyage ne prêtent pas à rire. Ce qui étonne le lecteur moderne, ce n’est point qu'il soit assez sot pour quitter sa femme, car c’est un homme actif et qui, parce qu'il remplit les devoirs de son métier, ne nous apparaît pas ridicule. Ce qui gêne nos préjugés de moralité, c’est au contraire les conseils qu’il donne à sa femme, la promesse qu'il voudrait qu'elle lui fit. Cet homme d'intelligence pratique n’a qu'une passion, mais cette passion professionnelle l’égare, le trompe sur la valeur de ces conseils qu’il croit dictés par le bon sens, par la nature, Sauf une légère invraisemblance — le passage où le commerçant charge ses employés de lui chercher une femme — tout le personnage vit d’une vie logique; nous le connaissons tout entier. Aucun de ses actes ne nous surprend, ni ne nous fait sourire. Il ne semble ni héroïque, ni ridicule, et nous comprenons avec lui les raisons qui lui font donner à sa femme ces exhortations auxquelles nous ne saurions souscrire,
La femme du marchand ne peut pas davantage être une sorte d'Agnès réduite à sa plus simple expression, une jolie petite bête sans pudeur, ignorante des lois élémentaires de la morale, à qui tout semble le plus naturel, et qui est surtout amusée du bon tour que lui a joué le sage clerc; le jeune homme, chez le vieux conteur, ne semble point convaincu de sa conversion toute contingente, Gœthe n'a vieilli son héroïne que d'un an pour l’âge, mais pour le caractère, certainement de beaucoup plus. Il en a fait une jeune femme consciente, morale, puisqu'elle a des doutes, des hésitations, des regrets sur sa conduite; plus tendre du reste, et passionnée que la jeune femme du texte français, Cette dernière succomberait, qu'on ne pourrait lui en tenir rigueur.
« Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête, Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? (1) »
On a le droit d'exiger davantage de l'héroïne de Gœthe. Certains de ses actes nous froisseraient, si le poèle ne nous faisait sentir que même les erreurs de cette femme sont humaines, Pour nous convaincre, le nouvelliste employa les ressources d'un art très délicat, car, surtout en ce qui touche son héroïno, la tâche semblait ardue, Comment cette jeune femme, même affolée par la passion, peut-elle envoyer chercher le « prokurator », quand si facilement elle pourrait faire sa connaissance autrement ? 11 n’est pas très naturel non plus qu'elle lui rapporte les propos de son mari, les instructions qu'il lui laissa, Elle serait beaucoup plus dangereuse pour la vertu du procurateur, s’ilne savait point que dans son infidélité elle exécute fidèlement. le programme conjugal. Et. même une fois convertie, cette jeune femme