‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 26 sur 110 · Molière : Zcole des Femmes · texte numérisé non relu

Molière : Zcole des Femmes

peut-elle vraiment éprouver grand plaisir à revoir celui qui l'a jouée, et lui a donné une leçon assez sévère ? En un tel moment, qui ne lui pardonnerait un peu de dépit et même un mouvement de colère vite réprimé ?

Quant au procurateur, il ne fallait point qu’il nous apparût comme un petit saint, dont on ne sait trop pourquoi il ne succombe pas à la tentation, Ce personnage de la nouvelle demeure chez Gœthe moins énigmatique que chez ses devanciers. Dans les vieux récits l’on n’entrevoit point s’il est vraiment vertueux, ni jusqu'à quel point il ment, lorsqu'il parle. Gœthe lui donne de la force, par là même qu'il lui ôte de sa conviction pour lui prêter cette ironie souveraine, qui semble planer au-dessus des contingences ; il regarde en souriant, comme fort au-dessous de lui, ceux qui tiennent l’amour pour une occupation de la vie. L'expérience psychologique à laquelle il soumit cette jeune femme, enrichira ses idées philosophiques.

Tous les détails de la nouvelle sont subordonnés à ces trois caractères, dont Gœthe a pris soin, au dénoûment, de faire définir deux d’entre eux par la jeune repentie. Les caractères des deux hommes se laissent ramener à une antithèse, et l’antithèse crée leur caractère; La jeune femme ne saurait, parlant d'elle-même, se définir aussi exactement, mais ses actes, ses paroles, nous ont révélé tout son caractère. A la fin, le jeune homme n’a pas besoin de lui recommander plus de sagesse pour l'avenir. Désormais, elle conçoit autrement sa vie. Elle ne la vivra plus au jour le jour comme son mari (verstændig) mais l'orientera selon certaines idées générales (vernünftig). L’antithèse a fécondé la psychologie des caractères et de tout le récit : opposition du bon sens et du sentiment entre mari et épouse, de la faiblesse et de la force entre femme et procurateur ; tranquillité de l’héroïne au début de sa volontaire claustration, agitation des galants dans la rue ; sang-froid de l'élu, désirs de la jeune femme ; passion de la première entrevue, résignation (Entsagung) de la dernière ; pédanterie du discours en trois points du procurateur opposée à son ironie élégante ; antithèse du caractère et de la condition : la volonté du commerçant devenant passion, la passion féminine devenant volonté humaine ; opposition de la foule et de la solitude ; de la faiblesse physique et de la force morale, etc...

Tous ces contrastes, l'auteur français ne les mettait point en valeur. Grâce à la psychologie qu'il fait sourdre du sujet, Gæœthe remplit la forme de son conte ; l’étaie sur cette structure intime (innere Form), où l’on n’aperçoit point de lacune. Tout s'enchaîne étroitement-dans ce qu'on pourrait appeler la psychologie continue de la narralion, le mot psychologie étant entendu au sens moderne, à demi-physiologique. Evénements, sensations, sentiments, physique et moral, tout est lié. D'habiles crescendos et decrescendos unissent l'un à l’autre les différents paroxysmes des passions, Si Gœthe supprime des traits qui peignaient la localité, il en ajoute qui font vivre ses person: nages dans leur milieu. Le temps, l'époque tient une place accessoire, car elle n'importe guère pour la psychologie de ses personnages, tels qu’il nous les montre.

Gœthe assouplit la forme extérieure. Nous voyions quelle valeur l’auteur donne aux monologues, comment il anime et brise les rigides dialogues du vieux conteur. À un intérêt romanesque Gœthe substitua une progression dramatique. Pour cela, il fit en sorte que l'intérêt pris au sujet ne prédominât point sur l'intérêt psychologique. Il a équilibré matière eb art. Plus qu’en aucune autre de ses œuvres épiques en prose, Gæœthe a heureusement adopté ici le style distingué et fluide d'une conversation du grand monde. Il n’est point pathétique comme dans Werther, ni légèrement guindé comme dans Les Affinités Electives, parce que ce conte dans Les Entretiens d'Emigrés allemands est dit par l'abbé. Sans doute il faudrait de bien remarquables talents de conteur pour improviser un tel récit, où la propriété, la va-

leur de chaque expression procurent au lecteur une vraie jouissance, mais le ton en semble naturel, sauf dans ces dernières lignes où la jeune femme s’écoute un peu parler, sachant qu'elle le fait bien. ! ;

Après avoir constaté avec quelle minutie Gœthe s’'ingénie à corriger, à moderniser son modèle, à prendre à plusieurs reprises le contre-pied de ce qu'il disait, pourra-t-on encore soutenir, qu'il ne fit que le traduire, souvent mot à mot, un peu plus librement dans la première partie, servilement dans la seconde, sauf au dénoûment qu'il approfondit et moralise ? Il semble bien que non. Gœthe fut-il « inconséquent » (1) dans le remaniement du vieux conte, parce que tantôt il supprima, et tantôt ajouta? L'opinion contraire nous paraît rigoureusement exacte ; quand il délaissait Antoine de La Salle, c'est que Gœthe était fidèle à soi-même. Comme un géographe dessinant une chaîne de montagnes, il ne voulait faire saillir que la crête et non les contreforts accessoires ; il ombrait son récit des seules bachures faisant ressortir es points culminants.

On trouve en tout quatre ou cinq phrases traduites exactement d'Antoine de La Salle, Les autres sont transposées dans un contexte qui les transforme ; quelquefois un seul mot changé crée un aspect nouveau, Malgré les traits nombreux que Gœthe y introduit, son récit est plus court que Le Sage Nicaise, L’impression d'ensemble diffère essentiellement, lorsqu'on lit d'affilée les deux œuvres ; morale, psychologie, composition, style, tout apparait autre chez Gtthe. Cette comparaison, du reste, ne saurait en aucune manière aboutir à une distribution de prix; elle doit nous instruire et nous éclairer sur la méthode du nouvelliste, que l’on peut ici saisir sur le fait, La narration d'Antoine de La Salle offrait, etnon pas seulement pour son époque, des qualités dont il ne faut point faire fi. Le vieil auteur ne laisse pas d'être spirituel, et conte avec agrément.

Gœthe revêtit son Prokurator d'une empreinte très personnelle ; on ne l'a pas remarqué suffisamment. Ce n'est point sans raison qu'il fait dire à la baronne, quand l'abbé a achevé le récit : « Il faut louer votre Prokurator. Il est gracieux, raisonnable, divertissant et instructif, » Gœthe s'apprécie exactement, en ce qui touche la forme, les idées, l'intérêt et la morale. Un autre interlocuteur ajoute que « l’histoire mérite vraiment d'être appelée conte moral, car elle enseigne que l'homme possède en lui la force de réagir contre un penchant même violent, lorsqu'il est persuadé qu'il peut agir mieux en agissant autrement ». Au fond, la conclusion morale de son récit nous intéresse moins que la démonstration même, que les opérations qui mènent au but qu'il fallait atteindre, Gœthe a su montrer trois personnes, qui, dans l'exiguïté du récit, nous apparaissent comme des créatures totales.

Pendant trois semaines, Gœthe s’occupa de la rédaction du Prokurator, du 25 février 1795 au 19 mars 1796, Après, il fit encore des retouches de style, C'était trop pour une simple traduction de trente pages à peine et, d'autre part, la création d'une œuvre originale n'eût pas demandé plus de temps. C'est que Gœthe a pris à la rédaction de ce bref récit un intérêt très vif dont on retrouve les effets, lorsqu'on le lit comme il l'a écrit, lentement. Si l'on en fait une lecture plus rapide, l'impression ne laisse pas d’être agréable et screine. Partout se révèle la force contenue de l'écrivain, qui entend bien ne pas déborder le cadre où il circonscrit son récit.

A sa date,le Prokurator marquait dans l'histoire de la Nouvelle allemande un décisif progrès vers le réalisme psychologique, vers Ja congruence de tous les éléments du récit, Au point de vue des idées, il faut remarquer qu'il appartient déjà à la seconde partie de la carrière de l'auteur, puisque le conte aboutit au renoncement (Entsagung), Par là le Prokurator, importé

Riemann, op. cil., p. 254.

L'ACTION DANS LA NOUVELLE 215 d'un sol étranger, se relie à cette Novelle, nouvelle symbolique et symbole

de la Nouvelle individualiste, que Gæthe, bien longtemps plus tard, arrachera des profondeurs les plus intimes de son cœur,

Le travail conscient que nous venons de démontrer chez Gœthe a la valeur d’un exemple typique. Que le nouvelliste trouve ou invente son sujet, il procédera avec le même soin ; il enchaînera tous les éléments de son ouvrage; il corrigera les caractères donnés, ou ceux qu’il créa; il mettra chaque trait de sa Nouvelle en harmonie avec l’ensemble. Non seulement la Nouvelle même, mais tous les détails apparaîtront nécessaires.

Comme Gœthe pour la ÂVovelle, on voit Annette de Droste hésiter longtemps entre deux formes littéraires. Elle songe même pendant quelques mois à écrire et un poème lyrique et une nouvelle, ne se rendant pas exactement compte que cette double inspiration provient d’une source unique. Comme Kleist dans La Marquise elle dénature la « source, » pour donner à son récit cette intime vérité, qui naît d’une vision géniale, cette vie qui porte la nouvelle à son dénoûment, et qui ne souffre guère les injonctions du hasard. Kleist, Annette de Droste changent, pour les accommoder à l'effet voulu, les termes dont ils s'étaient d’abord servis; ainsi faisait Gœthe traduisant De la Salle, De même que l’auteur du Procurateur, Mærike biffe sans pitié, ce qui dans la première rédaction lui sem-

ble inutile ou oiseux. L'auteur de Kohlhaas efface, comme

s’il corrigeait le texte naïf d'un écrivain médiéval, les détails grotesques qui avaient d’abord échappé à sa plume. Chez tous les grands nouvellistes enfin, Le Hétre-aux- Juifs nous en offre un exemple frappant(1), les caractères revêtent cette force latente, que Gœæthe insufflait aux personnages de son ?rocurateur, et qui provient d’eux, et non de l’archétype.

Par l’action, par la synthèse, les éléments du sujet prennent vie. Ils ne demeurent pas isolés. Nous constations, dans un exemple topique mais que l’on pourrait puiser dans d’autres nouvelles, que les événements, les actes s’attirent et correspondent. La crainte, l'espoir, le regretse reflétaient dans les actions des héros, éclairant le passé et projetant leurs lueurs sur l'avenir. Pour nous conter les faits, l’auteur incitait à les vivre avec ses personnages. À Sa suite,et sans mème que nous le sentions, il nous entrainait tour à tour vers le bon sens du marchand, l’imagination de la jeune femme, l'intelligence du procurateur (2) ; nous donnions raison à l’un, dans l'instant où l’autre nous

séduisait ou nous touchait. Eveillant tantôt notre curiosité,

1. Cf, le livre de H. Hüffer; et celui de Paul Ernst, p. 72-85.

2. Cf. O. Ludwig, VI, p. 146: « In diese Begebenheiten hinein [die stark auf die Phantasie wirken] eine Anzahl von lebensvollen Figuren zu stellen, unter sich zu gruppieren, von denen einige darauf zielen, unsre Phantasie, andre, unser Gemüt sowohl in

Sympathie als Antipathie, andre unsern Verstand zu interessieren... »

L'ACTION DANS LA NOUVELLE Gill)

tantôt notre sympathie, parfois excitant en même temps ces divers sentiments, il induisait en erreur notre cerveau ou notre cœur.Nous prenions parti pour l’un des héros, parce qu'ilcontrastait avec les autres, mais notre partialité cédait bientôt devant la nécessité de l’action tout entière ; nous la comprenions ; et nous finissions par l’embrasser d'un seul coup d’æil, après nous être laissés charmer, étonner, attendrir, révolter par les faits du récit.

Si l’on essaie de résumer d’un mot la qualité essentielle qui transmue un sujet brut en « action », aucune expression ne semblera plus juste, plus pleine de sens, que celle employée par Otto Ludwig, lorsqu'il parlait de cette « Kausalitæt der Zustænde », enchaînement causal des situations provoquées par les événements dans l'âme et l'intelligence des personnages (1).

Certaines nouvelles attestent, négativement, la valeur de cette « causalité des situations ». Dans ces ouvrages de second ordre, en effet, l’on en déplore souvent l’absence, et plus rarement, l'on en remarque trop la présence (2). L’'Hexameron von Rosenhain, de Wieland ; les Vouvelles de Hebbel pourraient nous fournir des illustrations assez frappantes de ce qu'on peut entendre par « action» trop lâche, « action » trop tendue.

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