ÉTUDE OBJECTIVE DE LA NOUVELLE
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La Nouvelle et la Littérature Allemande du XIX° siècle.
Le xrx° siècle a vu en Allemagne une floraison de nouvelles aussi nombreuse que variée. Sans parler de tous les poelæ minores qui s’adonnèrent à ce genre, l’on ne rencontre guère d'écrivain remarquable ou original, poète lyrique, dramatique, ou épique, qui n'ait écrit, — si l’on prend ce terme dans une très large extension, — quelque nouvelle : Wieland, Gœthe, Schiller, Tieck, Hoffmann, de la Motte-Fouqué, Kleist, Brentano, Arnim, Chamisso, Eichendorff, Sealsfield, Grillparzer, Droste-Hülshoff, W. Alexis, Hauff, Mürike, Immermann, Stifter, Halm, Laube, Gutzkow, Auerbach, O. Ludwig, Hebbel, Freytag, Storm, Fontane, Riehl, C.-F. Meyer, Spielhagen, R. Lindau, Heyse, Luise von François, Ebner-Eschenbach, Raabe, Wilbrandt,
14 GHAPITRE PREMIER
Auzengruber, Lilienkron, Wildenbruch, Sudermann, Clara Viebig, Hauptmann, Ompteda, Hartleben,.… etc.
On pourrait allonger cette liste sommaire d'hommes de lettres en y joignantles noms assez nombreux de profanes qui, à un moment donné de leur existence, ne dédaignèrent point de cultiver ce genre littéraire. Si le nom du célèbre esthéticien Fr.Th. Vischer ne surprend qu’à demi, celui de l’érudit Gœdeke montre déjà mieux de quelle unanime faveur jouissait la Nouvelle. Parmi ces nouvellistes d'occasion le nom d’unartiste comme Richard Wagner étonnera moins que celui de Moltke, le futur stratège.
À quoi tient cette faveur ? Quelles particularités déterminèrent cette remarquable diffusion de la Nouvelle en Allemagne et au xix° siècle ?
L’explication la plus courante attribue cette surabondance de production au développement de la presse périodique ou quotidienne, aux journaux avec leurs feuilletons, aux revues. Ceci ne semble juste qu’en gros et le serait surtout pour les ouvrages de moindre valeur. Sans doute, les « Taschenbücher » et les Almanachs, asiles des nouvelles, se multiplient d’une façon notable dans la première moitié du xix' siècle; mais dans l’histoire intellectuelle de l'humanité, d’un peuple, ne faut-il pas se demander si c’est le besoin qui crée l’organe, plus que l’organe ne fait le besoin ?
Au reste, on ne saurait prétendre que cette même cause ait autrefois donné naissance — et à des époques nettement diverses — aux nouvelles italiennes, espagnoles, françaises. Celte idée d’un public pressé, harcelé par les
nécessités d'une vie chaque jour plus hâtive, ne laisse pas
d’être erronée pour la fin du xvurr° siècle et le premier tiers du xix° en Allemagne. L'époque fleurit alors des romans en plusieurs tomes, auxquels leur longueur n’enlevait rien de leur attrait. On ne voit point, dans ces temps-là, la Nouvelle brève essayer de se substituer au copieux roman. Les deux genres vivent l’un à côté de l'autre, d’une vie propre, sans qu’on puisse même affrmer qu'ils suivent des voies parallèles. Si la Nouvelle exerça tant d’attrait sur les écrivains allemands du x1x' siècle, ne serait-ce point plutôt parce qu'importée des pays latins, elle garda longtemps le charme d’une fleur exotique ? Ne vit-on pas, en d’autres pays, les sonnettistes par exemple se faire gloire de leurs précieux ouvrages, comme de quelque rare orchidée? Cette prédilection des délicats se manifeste déjà vers la fin du xvirr° siècle où < partout, à côté du roman, apparaît la Nouvelle, qui souvent a de plus hautes prétentions : structure artistique, unité d'effet (1). »
Si, faisant, pour l'instant, abstraction des théoriciens de ce genre littéraire, l’on ne considère que les nouvelles les plus célèbres — et quelques courts récits dont l’art se rapproche de celui du nouvelliste — l’on sera frappé de la continuité du développement, de la régularité avec laquelle se succèdent ces œuvres, dont, aujourd’hui encore, un certain nombre demeurent vivantes. En prenant les dates extrêmes, les nouvelles que Gœthe inséra dans Les Entretiens d'Émigrés Allemands et dans Les Années de Voyage de Wilhelm Meister s’échelonnent entre 1794
1. Wackernagel : Gesch. der d. Literat., 2° édit., revue par E. Martin, t. Il, p. 547. Bâle, 1894.
et 1826. Cependant, des récits de Kleist paraissent en 1810-1811 ; Ondine,de Fouqué, en 1811; Arnim donne ses premières nouvelles originales en 1812; Le Fol invalide est de 1818. Les Contes des frères Grimm parurent également en 1812; Peter Schlemihl, en 1814. Les créations d'E. T. À. Hoffmann vont de 1814 à 1822. Brentano donne en 1817 son /istoire du brave Gaspard et de la belle Annette. Le règne de Tieck dure de 1821 à 1840. Pendant ce temps Eichendortf publie en 1826 ses Épisodes de la Vie d'un Propre à rien ; W. Hauff, en 1827, ses Xanlaisies dans la cave de l'Hôtel de Ville de Brême. L'âge et les deuils ayant forcé Tieck à abdiquer, l’on voit apparaître les représentants d’une nouvelle génération : Le Hêtre-aux-Juifs d'Annette de Droste-Hülshoff date de 1842 ; Stifter publie ses premières Études en 1844, les dernières verront le jour en 1850. Les Pierres Bigarrées paraissent en 1853; Le Pauvre Ménétrier de Grillparzer porte la date de la Révolution de 1848. Zmmensee, 1851, fait connaître le nom de Storm. Mærike a composé en 1852-1853 ce Voyage de Mozart à Prague, qui ne sera imprimé qu’en 1856, dans cette année mémorable de Zntre Ciel et Terre d'Otto Ludwig, et des premières nouvelles des Gens de Seldwyla de Gottfried Keller. Le premier volume des nouvelles de Paul Heyse où se trouve entre autres l'Arrabiata, a paru en 1855. Mais Storm, G. Keller et Heyse appartiennent déjà à cette littérature contemporaine, qui n’est point entrée tout à fait dans le domaine objectif de l’histoire. Arrètons donc cette liste au nom d'Otto Ludwig, rangé dès maintenant parmi les classiques de la littérature allemande.
Si, dans la production des nouvelles de 179% à 1856, le nombre des œuvres de valeur — dont on vient de citer les principales — demeure relativement élevé, il ne faudrait point croire pour cela que ce genre littéraire présente un moindre déchet que le drame, par exemple, ou le roman. Au contraire, la Nouvelle, importée de l’étranger, obtint le succès d’une mode dont la vogue, du reste, ne devait pas être précaire. Longtemps après que les frères Schlegel lui ont attribué dans la poétique romantique une place d'honneur, Gœthe, dans une lettre du 22 octobre 1827, adressée à Guillaume de Humboldt, parle de la Nouvelle, comme d’une « rubrique sous le nom de laquelle circulent toutes sortes de produits bien étranges ». Et cet engoûment Hermann Marggraff note qu'il existait déjà auparavant : « Après 1815 la Nouvelle est à la mode (1).» Les mots « Novelle » et « Novellist » semblent en effet fort en honneur; Mœærike publie en 1832 la première édition de son Maler Nolten et baptise du nom de Nouvelle cet ouvrage, où ne se rencontrent peut-être pas tous les défauts d’un piètre roman, mais où du moins aucune des qualités de la Nouvelle ne se manifeste. Quatre ans plus tard le poète souabe édite avee W. Zimmermann le <Jahrbuch Schwæbischer Dichter und Novellisten mit Erzæhlungen und Gedichten von... ». En 1836 également Biernatzky publie un ouvrage sous le titre aussi bizarre que caractéristique : Wanderungen auf dem Gebiete der Theologie im Modekleide der Novelle.
1. Deulschlands jüngste Litteratur-und Cullurepoche. Charakterisliken von Hermann Marggraff. Leipzig, 1839, pp. 182-183.
Bastier 2
La Nouvelle forme un fief ; les nouvellistes nourrissent, semble-t-il, l’orgueil de suzerains, qui n’entendent point se laisser ravaler au rôle de vassaux, de caudataires ou de bâtards des romanciers. Fiers de leurs proches, ils entretiennent comme un esprit de caste. Ils aiment à se trouver des ancêtres dans le passé, ou à attester que leur nombreuse famille compte actuellement d'éminents représentants.
Eduard von Bülov publie de 1834 à 1836 en quatre volumes Das Novellenbuch oder hundert Novellen nach alten italienischen, spanischen, franzæsischen, lateinischen und englischen bearbeitet, mit Vorwort von L. Tieck. Quatre ans après le Jahrbuch de Mærike, mentionné plus haut, von Bülow procure, en 1840, un Jahrbuch der Novellen und Erzæhlungen, en 1841, Das neue Novellenbuch. Gœædeke fait paraître en 1841un Vovellenalmanach für 1842. Adalbert von Keller édite un Ztalienischer Novellenschatz, de six volumes, 1852. Paul Heyse, en collaboration avec Hermann Kurz, publie les vingt-quatre tomes du Deutscher Novellenschatz, 1870-1878 ; les quatorze du Novellenschatz des Auslandes, 1872-1874 ; en collaboration avec Laistner les vingt-quatre volumes du Veuer deutscher Novellenschatz, 1881-1888. On pourrait établir une abondante liste des « Novellenkrænze » ou « Taschenbücher » parus au cours du xix' siècle. Et dans ces dernières années le nombre de ces publications collectives, hommages à la Nouvelle, ne diminua pas. Brausewetter réunit en deux volumes les plus belles nouvelles écrites par des femmes ; plusieurs éditeurs impriment une série des chefs-d’'œuvre
de la Nouvelle moderne ou contemporaine. Des écrivains
de la jeune génération assemblent de vieilles nouvelles italiennes ou françaises.
Un fait Caractéristique atteste encore l'importance dece genre littéraire dans l’histoire de la littérature allemande, et le rôle indépendant qu'il y joue : Il ne s'écoule guère de semestre académique sans que la Nouvelle ne fasse, à l’une ou l’autre des universités allemandes, l’objet d’un COUrS suivi.
En accordant ainsi à une forme poétique qui semblait secondaire les honneurs d’une minutieuse enquête, les représentants de la critique scientifique s’autorisent simplement de l'exemple donné par quelques célèbres auteurs de l’Allemagne, de Gœthe, des Schlegel, de DEcked Oo: Ludwig, des Heyse et des Spielhagen, écrivains certes de talents divers, inégaux, mais dont tous, sauf O. Ludwig, exercèrent pendant un temps une influence prépondérante ou jouirent d’un prestige incontesté.
Les rapports de Gœthe, avec le genre littéraire de la Nouvelle, fourniraient matière à un travail assez étendu Ce n’est point ici le lieu d'entrer dans le détail de cette question proprement historique. La genèse de la seule Novelle suffira à nous Procurer un exemple topique, à illustrer cette sorte de déférence dont jouit en Allemagne le genre littéraire auquel elle ressortit.
Si l’on s’en rapporte au Journal du poète, Gœthe en con-
coit le sujet le 23 mars 1797 (1) et ce n’est que trente ans plus tard que l’auteur de Wilhelm Meister écrira et publiera la nouvelle issue de cette première conception. Pourquoi cette incubation d'autant plus longue, semble-t-il, qu'il s’agit en somme d’une œuvre de courte haleine? Le sujet, on le sait, agréait au poète, mais tant que la forme ne s'impose pas à lui avec une sorte de nécessité instinctive, Gœthe hésite. Il projette d’abord une œuvre épique, mais dans un mètre romantique : en stances. Puis, délaissant le genre de poème où il vient de triompher avec JJermann et Dorothée, Gœthe songe que l'élément original decette conception poétique, le point saillant, pour mieux dire, le « motif» de nouvelle pourrait se laisser exprimer dans la forme métrique qu’il cultive alors avec ferveur, dans la ballade. Et cependant, malgré les points de contact entre Ballade et Nouvelle, ou peut-être même à cause de cette parenté des deux genres, Gœæthe atermoie la réalisation de son idée;il ne peut se décider et écrit, le 27 juin 1797, à Schiller, qui savait son projet, cette phrase caractéristique: « Attendons, pour voir vers quels rivages l’inspiration poussera la nacelle. » Il attendit près de trente ans, jusqu’au jour où l’ancienne conception se coula enfin dans la forme à laquelle elle était, sans doute, prédestinée. C’est probablement après de semblables louvoyages, à la suite de tels scrupules artistiques, que l’Æomme de cin-
quante ans se réalisa sous la même forme littéraire (2).
1, Düntzer, sans preuves évidentes, voudrait même faire remonter la conception à 1781.
2, Cf. Eric Schmidt. Album. Friedrich Spielhagen dem Meis ter des deutschen Romans zu seinem 70, Geburtstag. Leipzig, 1899.
Nous saisissons là sur le vif l'effet de cette probité artistique qui s'efforce — parfois inconsciemment — de maintenir aux genres littéraires leur pureté première. C’est en vertu de ce mème principe esthétique que, dans Les Années d’ap- Prentissage de Wilhelm Meister, Gœthe mettra dans la bouche d'un deses héros ces paroles : «Par malheur beaucoup de drames ne sont que romans dialogués, et il ne serait pas impossible d'écrire un drame sous la forme épistolaire (1). » Sans doute les modernes manifestent une tendance à mêler les genres, et Gœæthe, tout le premier, reconnaissait, dans une lettre adressée à Schiller, que Hermann et Dorothée s’écartait un peu de l'épopée et s’approchait du drame. À Lessing aussi bien qu'à Gœthe et Schiller cette contamination des genres littéraires apparat dommageable à l’œuvre poétique, qui présentera d’autant plus de valeur qu’elle aura fidèlement maintenu le caractère du genre. Cette idée, si l’on en juge par les critiques allemands de quelque renom, n’a, au cours du x1x* siècle, rien perdu de son crédit; on la retrouve à chaque pas, par exemple chez Freytag, chez O. Ludwig (2)et chez Spielhagen(3), qui proteste avec véhémence contre la
confusion des genres.
Qu'elle se dégage, résultat empirique, d’une série d’observations, ou qu'elle découle d’un idéalisme esthétique et 1. Les Années d'apprentissagede Wilhelm Meister. Livres, ch. 7.
2. Reinhallung der Kunstqattungen.« Le dilettantisme efface les
limites. » VI, p. 29.