Entre Ciel el Terre, chap. XIV
pourrait-on évoquer d’une façon plus saisissante l'orgueilleuse opiniâtreté du vieux maître-couvreur? Depuis des années, pour parler de sa vue disparue, il employait cet euphémisme. Il n’a jamais voulu déchoir, reconnaître son impuissance à travailler, avouer sa cécité. La dignité de sa vie fit respecter par tous ce mensonge, et il veut maintenant par delà la mort accréditer cette version, l’imposer à l'opinion publique. Aucun détail ne pouvait mieux que celui-là suggérer au lecteur la vision de cette fatalité inouïe sous laquelle se débat le héros, Apollonius. Absolu dans le sentiment de l’honneur individuel, inexorable lorsqu'il s'agit d'accomplir ce que sa conscience lui prescrit comme devoir, orgueilleux jusqu’à la folie, ce vieillard qui pense maîtriser l'opinion publique, parce qu'il le veut, fait de ses fils des fanatiques de l'absolu. Que l’un ait hérité de lui sa vertu, et l’autre son vice, peu importe; si les actions d’Apollonius et de Fritz produisent des résultats divers, leur manière d'agir apparaît la mème. Leur vie est mue par le mème ressort; leur minutie, égale. Jaloux jusqu’au crime, ou consciencieux jusqu à l’aberration, jusqu’à l’immolation de soi, tous deux croient que lorsque leur cerveau
ou leur conscience individuelle a décidé, l’arrêt est sans
appel.
Pour désigner une seconde manière de caractériser, moins frappante que celle dont on vient de parler, mais
que la Nouvelle emploie, cela va sans dire, plus fréquemment, nous pourrions employer le terme d’actes-racines du caractère, lorsque cet acte symbolise le caractère dans son rapport direct avec l’élément inouï de la Nouvelle.
C’est par exemple le trait de craie que le ménétrier traça sur le sol de la chambre qu’il occupe en commun avec des ouvriers grossiers et sales. Au delà du trait, la vie rude et pratique, en deçà, la netteté de la conscience morale, l'idéalisme intransigeant. Toute la vie naïve du pauvre violoneux se symbolise là, mi-partie vouée aux misères de l'existence, à ce qu'il appelle son gagne-pain, mi-partie aux rêveries transcendantes de l’art, de la musique. Un tel acte-racine se présente encore à nous dans le duel entre les deux frères, au haut du clocher. Apollonius ne précipite pas son frère dans l’abîme, il s’écarte de l'être malfaisant qui se cramponnait à lui. Il a cherché, avant tout, à sauver son existence utile à autrui; s’il a causé la mort de Fritz, c’est pour ainsi dire négativement. Un autre que lui, en pareil moment, eût porté la main sur le misérable et l'aurait poussé bas. Il a préféré faire ce bond encore très périlleux, pour être en quelque sorte le moins responsable possible du trépas de son frère. Un tel acte, au moment où s’accomplit l'événement inouï de la nouvelle, synthétise l’action de l’œuvre entière, le caractère
du héros.
D’autres actes, sans occuper dans la Nouvelle la place prépondérante de ceux que nous venons de citer, manifestent néanmoins avec une admirable clarté l’affleurement du monde invisible, des dispositions et des inclinations intérieures de ceux qui provoquent l’inoui de la Nouvelle.
C’est dans le Procurateur l'autorisation que donne le marchand à sa femme. C’est l’annonce de la marquise dans un journal ; c’est dans Le Tremblement de Terre, la décision que prennent les deux amants de se rendre au service religieux. C’est dans la Vovelle Honorio demandant à la princesse la permission de lui offrir la dépouille du tigre, Il vient de surmonter le danger et, incapable de se surmonter lui-même, il fait à ia jeune femme cet aveu d'amour exprimé indirectement, négativement, comme aiment à le faire ces héros de tragédie, qui, vivant dans la même sphère de haute culture, disent: je ne vous haïs pas, et non point: je vous aime.
Un autre moyen de caractéristique pourrait être dénommé la caractéristique plastique des sentiments. C’est, par exemple, au début de la nouvelle qui porte son nom, l’apparition, en habit d'homme, de Brigitte. C’est, dans Entre Ciel et Terre, la matérialisation du remords. Le jour où Fritz pense que, grâce à ses abominables artifices, Apollonius a dû se tuer à Brambach, il fuit les hommes
comme un autre Caïn ; il monte au faîte de l’église pour ) Le)
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échapper à leurs regards ; de son maillet il frappe à tour de bras sur les ardoises, il frappe comme pour étouffer les cris de réprobation qui font rage en sa conscience. Doit-il crier, appeler les gens pour qu’ils se portent en hâte au secours de son frère ? Mais non, il est trop tard, et puis « l'agent de police arriverait et le pousserait devant lui sur les marches de l'escalier de la tour » (1). Logique avec lui-même, le misérable ne songe point au supplice qui l'attend ; de par son caractère humain,et aussi de par son caractère proprement nouvellistique, il vit dans l'instant présent; comme le disait l’auteur : « Il ne vit plus qu’au jour le jour;il est obligé de s’en tenir fermement à ce qui est entre le présent et le moment qui suit; et entre ces deux moments, il n’y a pour lui que tourment etcombat(2). »
Le plus lyrique des sentiments, l'amour lui-même, peut être rendu plastiquement.M. Brandes, dans un pénétrant article, notait ce fait, et le démontrait sur les nouvelles de Paul Heyse, chez qui chaque motif se reflète dans une mine ou un geste(3). L'art psychologique dela mimique chez Kleist (4) pourrait fournir d’autres exemples, où l’on voit les gestes et les mines, ces esquisses de nos actions, nuancer l'évocation des caractères.
Gœthe a narré, dans la Vovelle, la scène d'amour à laquelle il était fait allusion tout à l'heure, avec tant de
plasticité, qu’on la pourrrait, comme il le remarqu ait lui-