Voir les articles de Meyer-Benfey, dans Euphorion
mème, dessiner et peindre. Le tableau, du reste, ne charme point seulement par l'impression pittoresque ; les attitudes traduisent les sentiments des personnages, et la prière ardente d’Honorio à la princesse évoque le vassal présentant à la suzeraine une chevaleresque supplique.
Lorsque la Nouvelle exige /a représentation d'un sentiment collectif, le procédé artistique demeure le même. Pour assister au supplice de Josèphe (Tremblement de Terre),ses compatriotes enlèvent le toit de leurs maisons. Lorsque Apollonius a préservé sa ville natale de incendie, que font les habitants? Tous, ils entonnent en pleine rue le psaume : «Et maintenant, vous tous, remerciez Dieu. » Le lecteur ne voit-il pas aussi bien la cruauté chilienne, qu'il n'entend l’allégresse reconnaissante des Thuringiens ?
Dans ce dernier cas, chez Otto Ludwig, nous rencontrons en même lemps un exemple de la caractéristique indirecte des personnages. Celui dont l'acte courageux fit enionner à toute une ville un psaume de gratitude, nous saurions, si l’auteur ne prenait soin de nous le dire, comment on le saluera, quand il traversera les rues. Nous ne serons plus surpris de la nuance que mettront les citoyens, jeunes ou vieux, dans un salut adressé au caractère de de M. Nettenmair père, ou à celui de son fils.
Quel indirect témoignage de respect, de la part du compagnon-ferblantier, pour le vieil aveugle qu’il doit mener
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à l’église, lorsqu'il tousse doucement pour ne Pas dire à son maître par des paroles: « Je suis là. »
Nous attirions déjà, au chapitre IV, l'attention sur un détail du Procurateur, où se reflète, indirectement, le caractère du marchand, et où l’on sent qu'il a su inspirer un affectueux respect à ses subordonnés et garder sur eux une autorité sans raideur: « Puisqu’il prend fantaisie au patron de se marier, disent les deux matelots, il ne tiendra pas à nous qu'il ne trouve et obtienne la plus belle et la meilleure des femmes. »
C’est surtout par ce que lui racontent les propriétaires des environs, que le conteur de Brigitte s’instruit du caractère de l'héroïne. Les récits de Constance Mozart illustrent le caractère de son génial époux.
Dans la Vopvelle, le piaffement des chevaux, l’aboi des meutes dans la cour encore sombre du château, cette attente du prince qui se prolonge, gravent, dès le début du récit dans l’esprit du lecteur, le sentiment que des liens encore très tendres unissent la jeune princesse à son mari. Dans les forêts où a lieu la chasse, l'épouvante que répand le tigre échappé se manifeste plus violente, parce que l'idée de la terreur avait été caractérisée par la peinture, bien rudimentaire pourtant, d’un barbouilleur forain. Grâce à la description de l'incendie si souvent faite par l'oncle loquace, les personnages « voient » du haut de la montagne l'incendie qu'ils ne peuvent voir de leurs yeux. La nature sauvage reprenant ses droits sur la civilisation, les sentiments qu'évoque le déchainement des fauves, de l'incendie, tout cela,une caractéristique indirecte nous le
suggère.
Les sentiments qui, dans La Marquise de O“**, animent les parents de la jeune veuve paraîtraient d’une invraisemblable dureté au lecteur qui plane au-dessus des événements, si ces sentiments n'étaient mis en valeur et comme autorisés indirectement par ceux du médecin et de la sage-femme. Nous ne connaîtrions Pas du caractère de la marquise tous les aspects qu'ilest nécessaire que nous en sachions, et nous nous formerions de son père une idée insuffisante, si les soupçons ne se portaient un instant sur Léopardo. Cette hypothèse éclaire d’un nouveau reflet l’audace de caractère qui fit chercher à la jeune femme, par la voie du journal, le père de son enfant.
Un autre moyen de caractéristique, indirecte également, mérite qu’on s’y arrête moins longtemps, car il relève d'un art plus facile : Ze parallèle entre le caractère et les choses où il semble se réfléchir. C’est la pauvreté lamentable de la maison Mergel, emblème du dénûment moral de ses hôtes; c’est le jardin peigné, ratissé, propre, net, et légèrement mesquin, comme la conscience de M. Net-
tenmair et d’Apollonius, son fils.
A côté de la caractéristique par les paroles ou les actes des personnages eux-mêmes, à côté de la caractéristique indirecte où les héros sont comme expliqués et éclairés par l'opinion de ceux qui les entourent, on rencontre
2 , enfin des traces plus ou moins nombreuses de ce qu'on
pourrait appeler : la caractéristique didactique faite par l’auteur lui-même, sans qu'il déguise sa connaissance des caractères sous les paroles objectives de tel ou tel personnage. L'on trouverait bien peu de nouvelles où ne se trahisse ainsi l’opinion subjective de l'écrivain.
D'ordinaire, dans la ÂVovelle de Gœthe par exemple, une épithète accolée à un nom de personne constitue la seule hardiesse que se permette le nouvelliste contre l'objectivité du récit. Dans le Procurateur, les caractères se peignent par leurs actes, leurs propos, sauf dans le discours qui termine le récit et où apparaissent les adjectifs qualificatifs qui résument l'expérience que vient de faire la jeune femme.
Dans Æntre Ciel et Terre, on ne peut dire, à proprement parler (1), que le poète ait brisé l’objectivité du récit, par les espoirs, les craintes, les propositions énonciatives qu'il émet, directement ou indirectement, sur le sort de ses héros. Cet ouvrage offre un parallélisme voulu du récit objectif et du commentaire didactique qu’en donne l’écrivain. Le poète énonce les faits avec une saisissante objectivité,mais éprouve le besoin — qu'il croit nécessité par ses théories critiques, — d'en dresser aussitôt le bilan. Deux exemples, entre cent, suffiront pour noter cette dualité dans la technique caractéristique de Ludwig ; d’abord ce passage déjà indiqué plus haut: « Cependant M. Nettenmair se dirigea du côté où l’attirait une petite toux, par laquelle le compagnon-ferblantier lui témoignait douce-
ment son respect à sa manière, et il lui demanda s’il avait
1, Voir plus haut, chap. III, p. 162.
le temps de l’accompagner sur le toit de l’église de Saint- Georges où son fils travaillait. » Deux lignes plus loin M. Nettenmair répond à une objection de Valentin: « Il faut que je lui parle là-haut: il s’agit de réparation » et au bout de trois pages, le chapitre s'achève ainsi ; « Le vieillard avait dit qu’il avait à parler à son fils sur le toit de l’église, au sujet de la réparation. {l s'était exprimé ainsi à dessein, selon son habitude d'équivoque diplomatique. L'entretien devait avoir lieu sur le toit de l’église, et il s'agissait d'une réparation, mais non de la réparation à la toiture de l'église. » Est-ce l’auteur qui parle ici, ou n'est-ce point plutôt le chœur de la tragédie antique, ou le « prologos » qui, à Oberammergau, accompagne de son commentaire l’action du mystère de la Passion ?
La caractéristique, dans la Nouvelle, dispose enfin des moyens que lui procure le balancement du contraste et de ses diminutifs : ressemblance et dégradation de caractères. Quelle que soit du reste l'importance artistique de ce procédé technique, il ressortit encore à la caractéristique indirecte.
Du contraste, l'écrivain de génie peut tirer les effets les plus grandioses; le contraste est aussi l’un des plus usuels instruments de pensée à l’usage de ceux qui ne pensent guère. Tous les sentiments, toutes les sensations naissent
de lui, parce que l’homme est un individu et que tout ce
qu’il aime, désire, redoute, ambitionne, tout ce qu'il apprend, tout ce qu’il sent ou ressent, apparaît comme une conquête de son moi sur le non-moi, une victoire du nonmoi sur son moi.
Le contraste nouvellistique nous intéresse, parce qu'il est un moyen de caractériser par opposition, les personnages. Le contraste aura un aspect plus subjectif, si le héros s’oppose aux conceptions moyennes de l’humanité, c’est-à-dire aux lecteurs. Il revêtira un aspect objectif, lorsque les caractères des personnages eux-mêmes s'opposeront les uns aux autres. En se plaçant à ce point de vue, on pourrait dire qu'il existe des nouvelles monologues et des nouvelles dialogues ou « polylogues ».
Parmi les nouvelles que nous étudions, il en est deux qui se rangent nettement dans la première catégorie : Le Pauvre Ménétrier et Un Voyage de Mozart à Prague.Tous deux, artistes et géniaux à leur façon, leur caractère saillit en pleine lumière, parce qu’il fait un contraste violent avec la vie « médiocre » du commun des hommes; leur fantaisie ailée les rend impropres à marcher sur la rude terre.
Puis viennent ces ouvrages, où héros et héroïnes se détachent encore nettement sur le fond de l’humanité, mais reçoivent déjà quelques reflets des individualités qui se dressent autour d’eux. C’est La Marquise de O**,et c’est Cristal-de-Roche, où Sanna et Conrad ne forment qu'un seul caractère : L’enfant, avec sa confiance et sa simple audace. Et c’est encore ces œuvres où le contraste apparaît déjà plus objectif: Brigitte et Le Hôtre-aux-Juifs.
Sous une autre rubrique, il faudra ranger le Procurateur
et Entre Ciel et Terre, nouvelles déjà richement « dialoguées » au point de vue des caractères, mais où, cependant, il ya un héros, une héroïne, la femme du marchand et Apollonius, qui prennent une valeur indépendante, qui sont, si l’on peut dire : statues, tout en étant éclairés par les « valeurs » du tableau dont ils font partie.
Nous rencontrons enfin avec Le Tremblement de Terre au Chili et la Novelle, des ouvrages aux contrastes purement objectifs, et où le héros de la nouvelle n’est point tel ou tel individu, ni même un groupe de personnes, mais, à proprement parler, l’action tout entière. Le tissu en est composé de nuances et d’oppositions brutales ou délicates, qui se fondent en une synthèse où l’humanité a plus de part que les hommes. Partis de la nouvelle-monologue, nous arrivons dans ces ouvrages à la nouvelle collective.
Pour la caractéristique,le rôle du contraste mêlé et nuancé de ressemblances et de dégradations des caractères ne laisse pas d’être aussi très important. Un exemple frappant s’offre à nous dans Æntre Ciel et Terre (1). Le vieux Nettenmair s'oppose à Apollonius; ce dernier s’oppose aussi à Fritz; les deux fils contrastentavecleur père, et les différences flagrantes qui les séparent, servent à mettre en relief le trait commun qui les unit; les enfants de « l’Habit bleu » lui ressemblent dans la microscopie, cette dominante de leur caractère (2). Mais, dira-t-on, le vieux
Valentin (dans les veines de qui ne coule pas le sang des
1. O0. Lunwi6, VI, p. 142, «... le contraste, ce merveilleux mo-
deleur... »
2. L’art littéraire peut tirer parti de la polyphonie de la musique,
et faire « le contrepoint des caractères ». Zhid., p. 29.
Nettenmair, ne présente-t-il pas comme eux ce caractère méticuleux qui se trahit dans ses moindres actes? Le jour où l’on pense qu’Apollonius ne reviendra plus vivant, le fidèle serviteur resle seul à la maison avec Christiane. Son vieux maître dont l'attitude résolue lui avait rendu quelque espoir, vient de sortir Pour avoir au sommet de l'église cet entretien décisifavec Fritz. «II frappa ses mains l'une dans l’autre, en proie à une angoisse invincible. Mais quandil vint à penser qu’ilse trouvait dans le vestibule et qu'il était responsable de tous les commérages auxquels il Pourrait donner lieu en manifestant des imaginations deson esprit, ël fit comme s’il avait mis ses mains l’une dans l'autre pour les frotter à son aise (1). » Ce geste est digne de M. Nettenmair; et pourquoi? Parce que le vieux Valentin a ressenti, comme les deux fils, l'influence despotique de SOn patron, que ce trait caractérise.
Dans la maison aux volets verts tous ont subi cette sorte d'éducation de la part de l’aveugle qui nie son infirmité ; tous, sauf Christiane, qui garda toute sa spontanéité de jeune fille, et dont les actes sont mus par le sentiment. La présence de cette seule femme, bien femme, suffit, au point de vue nouvellistique, dans cet ouvrage. De la mère des deux jeunes gens l’auteur ne nous dit pas un mot. Sans doute,elle mourut jeune ? Le lecteur ne remarque point son absence, car en aucun des Caractères on ne trouve trace de son influence. Dans les liens étroits qui unissent les Prolagonisies, il n’y a pas de place pour elle. M. Nettenmair sert Pour ainsi dire de norme dans l'échelle