L. Chap. XII, ad finem
des caractères. Nous situons au-dessus ou au-dessous de lui ceux qui l'entourent.
Mais quelque conscience qu’il garde de sa supériorité, ce vieillard ne nous apparaît pas idéalisé dans son rôle de tyrannique arbitre, car il est encore, dans cette nouvelle, une force dont l'influence décisive s’exerça sur le caractère des trois Nettenmair, et qui l’éclaire, comme la cause fait l'effet. C’est le métier, ce métier de couvreur qui force l’ouvrier à une attention incessante, à une prévoyance méticuleuse, et qui enfin fait de lui, pendant toute la durée de son travail, un solitaire. Un sentiment de responsabilité facilement exacerbé l’amènera aisément à cet orgueil issu du sentiment de l'honneur. Son métier lui paraît plus honorable, parce qu’il est plus périlleux ; il risque sa vie chaque jour, mais sans crainte, car il sait que le crochet du toit, où il va pendre sa nacelle, fut posé, il y a plus d'un siècle peut-être, par un ouvrier comme lui : un couvreur n'a pu qu'enfoncer solidement et à sa vraie place le crochet auquel il va se confier... M. Nettenmair, s’il semble un tyran, est aussi l’esclave du métier qui façonna son cerveau. Aussi les trois scènes dramatiques qui se succèdent à la fin de la nouvelle ont-elles lieu au sommet de l’église, dans le domaine du couvreur et comme en l'honneur de la puissance qui régit les caractères des trois hommes. Les caractères dans Æntre Ciel et Terre achèvent donc de s’éclairer par leur groupement.
Le caractère de la marchande dans le Procurateur semble aussi émerger par les contrastes qu'il offre avec ceux de son mari et du jeune homme, qui, tous deux raisonna-
bles à leur manière, ne se ressemblent certes guère. Fré-
déric Mergel subit l'éducation d’un père ivrogne, d’une mère bornée, d’un oncle voleur, et c’est au milieu de ces représentants misérables de l'humanité, qu'il nous apparait avec son caractère également pitoyable où se reflètent ces bassesses, L'activité virile du caractère de Brigitte ne prend toute sa valeur que grâce à la passivité mélancolique, féminine de Stéphane. En deçà comme au delà de la montagne où s’égarent Conrad et Sanna, les habitants des vallées mènent leur vie mesquine, régulière, gagnent leur pain, et ces médiocrités encadrent la sublime et désintéressée naïveté des enfants, perdus dans la solitude des glaciers.
Dans toutes ces nouvelles, la position des personnages secondaires illustre et précise la Caractéristique du héros. Qu'ils contrastent complètement avec lui, comme Fritz, au point de vue moral, avec Apollonius, ou Christiane avec Apollonius au point de vue intellectuel, qu'ils soient seulement les ébauches des caractères comme Johannes Niemand dans Le Hêtre-aux-Juifs, ou Valentin ; ils tiennent lieu de l’ombre qui rehausse la lumière et la rend vraie. Grâce à eux, nous apercevons dans son vrai jour le caractère du héros. Les dégradations de la lumière nous permettent de situer un objet et de le mettre à sa place exacte.
Le nouvelliste peut aussi utiliser le moyen artistique du contraste dans les actes mêmes de son héros, ou dans les situations au milieu desquelles il se trouve. Et par là nous n’entendons point les combats qui peuvent se livrer en lui entre deux passions, entre deux tendances, et dont
ilest l’acteur plus ou moins conscient ; ces antagonismes
de caractère seront étudiés un peu plus loin. Voici deux exemples de ces contrastes de situations. C’est le ménétrier jouant au milieu des quolibets dans la foule immense qui se presse à la Brigittenau, et c’est l’artiste en proie à la méditation musicale dans le sanctuaire solitaire de sa misérable chambre. C’est Mozart grisé par Le parfum d’une orange, ravi sous le beau ciel d'Italie par une réminiscence de chant populaire, évoquant Zerline et Mazetto, et dont la main distraite cueillele fruit doré ; etc’est l’auteur de Don Juan qui va faire passer le grand frisson de Ia mort dans l'assistance élégante et rieuse tout à l’heure. Avant de préluder, il se lève d’un mouvement presque instinctif
et souffle la lumière.
Parfois ces contrastes marchent de conserve avec des parallélismes, des ressemblances. Tantôt les actes ou événements répétés se ressemblent, mais tirent du milieu où ils sont faits, où ils arrivent, une résonance nouvelle ; tantôt la ressemblance apparente ne sert qu’à attirer plus vivement l’attention sur les différences foncières.
Déjà nous notions dans la Vovelle, à propos de la caractéristique indirecte des sentiments, le parallélisme de l'incendie raconté et du véritable incendie, des fauves peints et des fauves vivants. La traditionnelle fète de Noël sur laquelle s’étend longuement Stifter au début
de Cristal-de-Roche trouve son parallèle et son contraste
dans la nuit de Noël, blanche, inouïe, que passent les deux enfants sur les cimes solitaires. Le pauvre violoneux joue Pour la multitude, concession à un goût grossier, de la musique légère, sinon frivole, et pour lui-même, hommage à l'art, les créations immortelles des grands maîtres ; mais Pour toutes les oreilles, sauf pour celles de l’instrumentiste, les sons qu'il tire de son violon ne forment qu'une pitoyable cacophonie. Mozart rapporte à sa femme râteaux et bêches pour cultiver le jardin, que, depuis un certain temps déjà, ils ont cessé de louer; distrait encore, il s’étonne, sous la tonnelle, d’avoir cueilli l'orange. Comme le cadre différent change la valeur d’actes identiques, et rend comique la distraction d'autrefois, et charmante celle d'aujourd'hui !
Ce dernier exemple, ce parallélisme contrasté relève aussi de la caractéristique des personnages; l’auteur, il est vrai, l’obtient par des moyens pittoresques, les deux scènes formant un tableau nettement délimité.
Parmi les auteurs que nous mettons à contribution, Otto Ludwig surtout employa le plus souvent, et avec un rare bonheur, ces répétitions caractéristiques.
Le plus frappant des parallélismes dans Æntre Ciel et Terre, nous le trouvions dans les trois scènes dramatiques, au haut de l’église, dans ces duels entre père et fils, entre frère et frère, entre Apollonius et sa conscience. Le caractère de Fritz, précisément parce qu'il apparaît des trois Protagonistes le plus bas placé dans l'échelle morale, offre cette identité dans les actes, où se révèle l’indigence de sa Personnalité, et l’instinet qui le mène. La même bestialité anime cette première scène nocturne, où la petite Annette
est territiée par la vue de son père que la jalousie rend furieux ; la même bestialité, dans la seconde scène nocturne, tue l'enfant. Menteur et jaloux, Fritz ne sait trouver que le même mensonge pour exciter chez Apollonius et Christiane une jalousie qu’un tel mensonge ne manquerait point de provoquer en lui. Pendant le séjour d’Apol- Jonius à Cologne, il écrit à son frère : Christiane en aime un autre. Plus tard il dit à sa femme : Apollonius aime notre cousine ; et quand son frère est de retour : Apollonius aime Louise Wohlig.
Ce dernier exemple confirme clairement les résultats où nous amenait dans un précédent chapitre, l'étude de « l’action ». L'événement, au point de vue nouvellistique, n’a pas en soi de valeur. Il est neutre. IL ne vit que grâce à l'étroite corrélation des actes et des caractères. L’action, ou la parole qui veut être action, ou le geste même qui tend à l’action, doit être, comme ici, une forme du caractère.
Les actes de Fritz sont laids, mais médiocres ; les motifs qui le poussent n’apparaissent ni plus beaux ni moins rares ; ce qui nous intéresse, ce n’est ni ce qu'il fait, ni pourquoi il le fait, mais comment il le fait. Prendrez-vous, objectera-t-on, ce misérable pour exemple? Eh bien, que l’on pèse les actes et les motifs des héros de nouvelles, de la marchande du Procurateur, des amants ou de la plèbe dans Ze Tremblement de Terre, d'Honorio, de l'assassin
Frédéric Mergel aussi bien que de Conrad et Sanna, de Brigitte et de Stéphane, du ménétrier, d’Apollonius et de Mozart lui-même ; la valeur positive ou morale de leurs actes, certes, diffère beaucoup, mais elle importe peu au prix de la manière individuelle, vivante, unique, dont ils agissent ces actes, produits de la passion, de l'instinct, du génie, du vice, de la vertu... Les faits, on les trouve dans l’herbier de l’histoire, le pourquoi des faits dans les analyses ou les hypothèses de la philosophie ; ce qui captive dans la Nouvelle, c’est la palpitation propre à un moment
d’une vie humaine.
Nous avons constaté jusqu'ici dans ce chapitre avec quelle variété le nouvelliste s’efforçait de caractériser ses personnages, en leur prêtant des paroles, des actes qui semblent ne pouvoir appartenir qu’à eux, en les plaçant dans des rapports avec d’autres hommes ou dans des situations qui frappent, parce qu'elles apparaissent uniques. Tous ces moyens tendent à un seul et mème but: donner la sensation de l’individuel, de quelque chose de vivant. L'effet produit sur le lecteur dépend d’abord du choix rigoureux, instinctif ou conscient, que le nouvelliste fait des éléments caractéristiques du caractère en action ; et ensuite, de l’objectivité avec laquelle il nous montre le mécanisme des actes.
Sauf dans de rares exceptions, il ne définit pas ex
professo le caractère, ni ne nous explique les causes d’une
action. Il nous les montre par des détails symptomatiques, liés à la fois par une étroite nécessité au caractère et à l'événement singulier de la Nouvelle. Le nouvelliste use discrètement des richesses que lui offre la vie. Il se met des œillères. Il résiste à la tentation d'exprimer par de lon gues paroles l’âme abêtie de la mère de Mergel; une phrase d'elle et guère plus suffit à caractériser le rapport qui l’unit au crime de son fils. Stifter n’arrache à la lande hongroise que quelques accents décisifs, et Brigitte, l’héroïne, parle à peine. Il n’obéit point ici à cet amour de la description qui souvent l’entrainera si loin. Avec autant d'économie dans. un sujet où l’abus de la naïveté serait tentant, (Cristal-de-Roche), il trouve un mot, une façon d'agir, qui contraint le lecteur à donner foi absolue au poète. Les inconséquences du ménétrier, touchantes pu baroques, dont Grillparzer eût pu, si aisément, allonger la liste, sont réduites au strict minimum. Avec la même prudence Mœrike puise dans le trésor des créations musicales de Mozart.
Le nouvelliste concentre si bien notre attention sur l'essentiel, et cela par la synthèse des traits caractéristiques — et donc fragmentaires — qu'il nous suggère, que nous ne songeons point qu'il nous met, à nous aussi, des œillères. Il nous mène où il veut; et nous ne demandons pas, nous ne songeons même pas à voir ce qu'il ne nous montra point. Il nous charme, s’il lui plaît, jusqu’à la vue symbolique où se résout la ÂVovelle; ou bien nous fait connaître admirablement l'accent d’un caractère; il nous révèle les personnes sans que nous les « voyions ».
Quel est le physique de la marchande italienne, de son
mari, du procurateur, de Mozart lui-même, de Fritz Nettenmair ? Nous l’ignorons, parce que l’auteur en a décidé ainsi, et que nous ne trouvons rien à objecter aux caprices de son bon plaisir. Il dispose souverainement de la matière ; il la recrée, et nous croyons sa création, quel-
que originale, quelque limitée qu'elle soit.
Et cependant, le nouvelliste, maître absolu dans l'intérieur de son domaine, respecte toujours certaines frontières. IL existe des caractères, des phénomènes vitaux qui se présentent plus souvent que d’autres, et toujours se déroulent selon les mèmes lois. Pourrait-on, en considérant ce que les nouvelles offrent de commun, trouver un «type » du genre,et, par conséquent, les différences, plus ou moins profondes, qui le séparent des autres formes littéraires ?
En examinant la caractéristique des caractères dans la Nouvelle, nous étudions déjà l’un des effets produits par ce genre. En opposant ou en comparant la Nouvelle au drame et au roman, les contrastes et les ressemblances isoleront peut-être un autre effet du genre qui nous occupe. Comme le nouvelliste pour ses héros, nous pourrions nous servir de cette caractéristique indirecte à propos de laquelle Gœthe écrivait : < Au fond, nous entreprenons en vain, d'exprimer l'essence d’une chose. Ce sont des
cllets que nous apercevons, et une histoire complète de
ces effets embrasserait Peut-être, embrasserait sans doute l'essence de cette chose. C’est en vain que nous tâchons de dépeindre le caractère d’un homme; mais par contre, que l’on groupe ses actions, ses actes, et une image du
Caraclère alors se présentera à nous (1). »
Les deux genres littéraires les plus voisins de la Nouvelle sont le drame et le roman. Si nous considérons dans cè chapitre les rapports de ces deux genres avec la Nouvelle, c’est qu’il nous semble que les points de contact et les différences ne résident pas tant dans la forme que dans ce qui nous intéresse en ces œuvres, c’est-à-dire les caractères. Nous constations tout à l'heure que la Nouvelle nous captivait en nous présentant le « comment » des choses, en nous montrant des caractères dont nous sentions qu'ils agissaient selon leurs propres lois, en nous suggérant par la notation artistisque de leurs effets, la vision des « qualités premières » des caractères. Ce n’est point la forme qui crée la manière d'envisager « nouvellistique-
ment » les caractères, mais l’inverse.