‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 56 sur 110 · Moltke. Les Deux Amis, p. 23-24, édit. Reclam · texte numérisé non relu

Moltke. Les Deux Amis, p. 23-24, édit. Reclam

feste avec une nuance toute moderne de responsabilité individuelle : c’est la marchande quand ses yeux sont dessillés ; c'est la marquise, et Brigitte et Apollonius ; Mergel lui-même a confusément ce sentiment. Ils s’aperçoivent que d’autres usurpèrent leur moi, l’aliénèrent. Leur réaction apparaît comme une protestation de leurs droits d’individu humain contre cette force étrangère qui en a disposé. Leur âme a été violée. « Le viol est un véritable crime, même indépendamment de toutes les idées d'honneur, de vertu, attachées à la chasteté. Elle est une violation de la propriété que chacun doit avoir de sa personne ; c’est un outrage fait à la faiblesse par la force (1). »

Chez les personnages que nous venons d'indiquer, la conscience de la responsabilité individuelle forme l’élément prédominant de leur réaction. Il s’y mêle aussi un sentiment, presque une sensation, que l’on retrouve dans la plupart des héros de nouvelles.C’estla sensation qu'éprouve Peter Schlemihl, un manque d'harmonie en eux ; quelque chose leur fait défaut.

La marquise, Mergel, Apollonius ont perdu leur ombre. Les enfants, sur la montagne, se sentent transportés en dehors de toute leur petite expérience. Leurs yeux ne voient plus, ou de prodigieux spectacles qu’ils n'avaient jamais vus; leurs oreilles entendent des bruits inouïs auxquels ils ne peuvent croire; les sons terrestres ne vibrent plus pour eux;ils ne savent sur quel sol mystérieux

résonnent leurs pas. Quant au ménétrier et à Mozart, ils

1. Note de Condorcet-Decroix dans l'édition de Kebhl, citée par Moland, Œuvres de Voltaire, t. XXX, p. 567,

vivent en dehors de la vie, et le sol qu’ils foulent n'existe que pour eux; la sérénité de leur âme ne peut les empècher de sentir que sous eux la terre est mouvante et qu’ils côtoient l’abime.

Le contre-coup de la force extérieure, réaction de l’instinct, protestation du moi humain, peut enfin prendre la forme violente de la révolte. L'effet en étant plus fort, plus actif, se traduisant par des faits patents, cette révolte présentera l’aspect le plus tragique. Le plus remarquable exemple en est le personnage de Michael Kohlhaas, qui demeure nouvellistique au milieu d’un roman de mœurs historiques. De tels héros ne se trouvent pas seulement, comme ceux des autres nouvelles, dans une situation, dans un duel tragique. Ils sont tragiques et nous font l'illusion de héros de tragédie. Leur caractère semble vraiment leur destin : 006 ävôpwrw Jatuwy. [ls ne sont pas de « ces hommes faibles qui reçoivent leur destin, mais de ces vaillants qui se le créent (1) ». Leur fidélité intransigeante à ce qu’ils croient leur droit les élève au-dessus de leur entourage. Ces prométhides triomphent jusque dans la catastrophe qui les anéantit. Ils nous font oublier jusqu'où va leur droit, où commencent leurs devoirs, c'est-à-dire les droits de la collectivité, de l’organisation du monde. De tels héros, Gœthe ne les trouvait pas sans raison anarchiques (2). Ils ne vérifient pas seulement l’axiome que Hebbel exprimait dans une métaphore...

hardie : « Le danger pétrifie les lièvres et engendre des

1. Expression de Gœthe, citée par R. M. Meyer. Gœlhe, 3° édit. p, 970.

2, Cf. Hebbel. T'agebuch, n° 1838.

lions (1) >»; ils nous donnent un temps la sensation qu'ils seront, qu'ils doivent être vainqueurs des forces conjurées contre eux. Tout ce qui manque à la société qui se dresse devant eux, les défauts de l’organisation sociale nous apparaissent d’autant plus, que ces héros pèchent par excès, et que leur faute ne provient pas d’un manque, mais d’une affirmation exagérée de leur caractère. Le point de départ de leur action est une idée juste, « mais quand les idées sont devenues des passions, le malheur qu'elles ont, c’est qu’elles nesont plus justes (2).» Ils égarent notre jugement, en captivant notre sentiment, qui dès lors confond l’idée avec la passion dont elle semble le vêtement. Pendant le cours de la nouvelle, ils ne nous laissent pas le temps de penser, que, selon le mot d'Horace Walpole : « Life is a comedy to those who think, a tragedy to those who feel. »

Le nouvelliste, lui, sent et pense. Il ne dit au lecteur ni sa compassion, ni l’idée qui l’a guidé ; mais son ouvrage atteste qu'il n’a point pu ne pas prendre parti. Dans ce duel entre la nature et l'individu, l’auteur est arbitre; il voit l’ensemble et il juge; mais, il est, comme homme, intéressé à cette lutte inégale. S'il n’y prit point part lui-même, il aura été au moins le témoin, le répondant d'un des combattants .Le dénouement de la Nouvelle, souvent tragique, comme la situation principale qui l’est toujours, le force à manifester indirectement sa pensée. Il est au-des-

sus des errements de sentiment que présentent ses per-

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