Émile Faguet. Revue Latine, 1906, p
SOnnages, mais s’il nous les montre clairement, c’est qu’il les comprend et les a ressentis. Ce qui ne pourrait être que triste et pitoyable, ce qui pourrait n’être qu’une matière devient par son génie inventeur une « action » tragique ; ce qui pouvait n’être que général s’incarne, par lui, en des individus qui vivent ; grâce à lui, la Nouvelle s’'émancipe du < sujet, » puisqu'il en a fait une création de l’art que Bacon définissait : « homo additus naturæ. » Ce faisant, le nouvelliste, lui aussi, s’oppose, le plus souvent, à une force générale, à l'opinion de la masse : que pense la foule du viol? A peu près ce qu'en pensent médecin et sage-femme dans Za Marquise, ou Voltaire, lorsqu'il dit en plaisantant qu’il n’y a pas besoin d’être hérétique pour savoir ce que parler veut dire, et qu’un viol est « aussi difficile à prouver qu'à faire. » Que pense la multitude du pauvre ménétrier ? Grillparzer l'a indiqué. Quelle pensée et quel acte provoque parmi le peuple le tremblement de terre ? L'idée d’une mesquine vengeance, bien digne de « ces hommes les plus brutaux », dont parlait Gæœthe. Sous les oppositions extérieures, le nouvelliste pénètre jusqu’à ces conflits intérieurs, qui, s’ils n’assurent pas à l’homme le succès, du moins l’élèvent au-dessus de cette masse, qui ne sait que suivre ses penchants, sans même en être consciente.
Le nouvelliste ne modèle pas, néanmoins, des personnages idéaux. Malgré l'énergie déployée par la plupart d’entre eux, les héros de la Nouvelle sont faibles. Tous se trompent; que les causes de leur erreur soient intellectuelles : préjugés, fausses associations d'idées; qu’elles résident dans les illusions de leur Perception, ou qu'elles
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soient morales : inclinations, passions, volonté, habitude. L'idée d’un acte possible souvent leur suggère qu'il est nécessaire : ils croient agir par volonté, avec intelligence, quand le sentiment, l'imagination les mène. Timides, « liés en dedans (1) », ils se croient pleins d'initiative. Leur vie est un paradoxe et ils en admirent la logique; leur sentiment personnel leur semble le véritable critère de la vie, et rien ne saurait les détourner de cette conviction. Ils ont raison dans leurs rapports avec l’un des personnages, et ne se doutent pas qu’ils font tort à un auire. Sans doute, ils ne confirment pas tous comme le ménétrier ou les enfants dans Cristal-de-Roche cette identité du destin et du « Gemüt », célébrée par Novalis, et que la plupart seraient impuissants, non seulement moralement, à réaliser. Ils se leurrent, mais le poète ne raille pas spirituellement, comme Tieck aime à le faire, leurs auto-suggestions. Il montre qu’en les déviant un peu, ces passions, qui apparaissent indispensables aux personnages et provoquent leur erreur, les sauveraient au lieu de les pousser à la catastrophe. IL fait comprendre que malgré les liens qui les entravent, ces héros luttent pour maintenir leur indépendance, et qu’il est des défaites triomphantes à l’égal des victoires. Tandis qu'un romancier pourra, par exemple, noter l’influence qu'exerce sur ses personnages le relâchement des mœurs, le nouvelliste réagit contre l’avilissement des caractères, en faisant agir
ses héros.
Dans la situation tragique où un hasard vient les pla-