Haumant. Tourquénief, p
cer, il n'y a pas pour eux d’alternative ; il faut qu'ils prouvent, qu'ils affirment leur existence par des actes. Le hasard, qui dans le roman, comme le remarquait Gœæthe, peut légitimement tenir une assez grande place, Le hasard, événement extérieur, point de départ de la Nouvelle, n’intervient plus guère dans le développement de l’action, du moins pour y jouer un rôle efficace. Les héros ne doivent compter que sur eux-mêmes ; ils n’attendent plus, comme les héros épiques, l'intervention de quelque divinité, de l'une de ces puissances qui, chez Homère, ainsi que le remarque Jean-Paul, s'interposent soudain entre adversaires, «unvermittelte vermittelnde Gewalten » (1) ? Si le hasard intervenait au cours du récit, la Nouvelle pourrait amuser notre curiosité, produire un effet de surprise, ou choir assez facilement dans le comique, comme si souvent chez Tieck, mais elle dépouillerait sa valeur tragique, qui repose sur la nécessité de l’action, sur la nécessité de ces actes qui, comme nous l’avons vu, semblent spontanés. La fatalité, même sous la forme adoucie du hasard, détruirait la vérité unique du caractère ; il ne semblerait plus d'un seul jet. La fatalité n'intervient pas davantage au dénouement de la Nouvelle, pour y produire l'effet d’une sorte de Némésis, qui viendrait punir « l’hybris » du héros, et rétablir l'équilibre du monde troublé par lui. Nous avons vu que l'énergie agissante des héros de la Nouvelle nous laissait toujours apercevoir une faiblesse de leur cœur ou de leur jugement. Ce sont eux qui ont, sans leur faute, perdu leur équilibre moral et qui cherchent à le rétablir. Si le
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dénouement marque aussi leur catastrophe, une de ces actions « égoïstes » l'aura causé. Il est l’affirmation de l'individualité, qui combat, avant tout, pour soi, et quelquefois, en même temps, contre soi.
Le dénouement de la Nouvelle individualiste est tragique ; rarement, comme dans Le Tremblement de Terre, àla fois tragique et dramatique. Que le héros reste en vie ou qu’il périsse, la fin nous le montre vaincu, en tant qu'individu. Ce qui donnait à ses actes leur apparence de spontancité, de nécessité, de justesse est anéanti par l'erreur qu’ils contenaient ; la tension par où se révélait leur vitalité est rompue. Ils peuvent conclure avec la vie un compromis el continuer à vivre en renonçant à ce qui faisait leur fierté, ou leur originalité. Pour employer des expressions littéraires, qui recouvrent des idées et des sentiments humains, ils cessent d’être des héros nouvellistiques pour devenir des personnages de roman. Leur caractère nouvellistique se dénoue, leur « individualisme » se brise, comme s'ils prenaient conscience de ce qui séparait leur idée de leur sentiment, c'est-à-dire de l'erreur causée par celui-ci sur celle-là, comme s'ils se rendaient compte que leur idée ne valait que par la force du sentiment qui la soutenait. Ils sentent que quelque chose vient de mourir en eux. Ils ont enfin vu clair en eux-mêmes ; et cette lucidité ne pourra les mener qu'au renoncement sous toutes formes: mort lugubre, mariage heureux, négation brutalement pessimiste de tout idéal; résignation, « forme adou-
cie du désespoir » (1), résignation à la médiocrité; ou
1. Expression d'Erich Schmidt. Charakteristiken, t. U, p. 306.
même essor mystique ou philosophique vers une conception donnée de l’idéalisme. Le dénouement, l’avenir des personnages, Gœthe en a donné la formule: « Ueberwinde Dich selbst. » Toi qui prétendais surmonter les obstacles, surmonte-toi toi-même.
De là vient que le dénouement matériel de la Nouvelle ne présente qu’une importance relative. Les héros ne valant que par la tension de leur caractère, dès qu'elle est brisée, ils cessent d’être ceux à qui nous nous intéressions. Le lecteur fait abstraction du dénouement postiche, que Kleist ajoute à La Marquise. L’Heiteretei d'Otto Ludwig, l'Arrabiata de Paul Heyse, La Coquette du village, de Spielhagen, n'exercent leur empire sur le lecteur que jusqu’au moment où elles abdiquent, et ces trois nouvellistes le savaient bien, et ce n’était point non plus, comme on le lui reproche, affectation dela part de Mérimée, si, parfois, il laissait ses nouvelles sans dénouement concret.
Si nous ne possédions l’aveu de Gœthe pour la Vovelle, si nous ne savions les rapports évidents entre les plus fortes nouvelles de Kleist et les idées essentielles de sa vie ; Sinous ignorions que dans presque toutes les œuvres dramatiques de Grillparzer se retrouve celeitmotiv de la résignation, les plus belles nouvelles nous mèneraient quand même à cette conception profonde, idéale, de la vie, qui les hausse au
dessus d’elles-mêmes, et sous l'artiste décèle le penseur.
Selon leurs tempéraments divers, les nouvellistes appuieront davantage sur la témérité du héros à braver l’adversaire, ou sur son renoncement; el leur préférence nous montrera qu'ils prennent activement part au conflit auquel sont en proie leurs personnages ; On sent, à lire les nouvelles, qu'il en est d’écrites avec une sorte d’entrain, et d’autres avec lassitude.
Mais toutes reposent sur un fond commun : l'idéalisme du caractère individuel. Dans ce désarroi où l'événement nouvellistique jette les personnages, —comme l’approche de la mort qui surprend toujours celui qui va mourir et son entourage, — ils agissent sans feinie, sans peur, el, quelle que soit leur faiblesse, manifestent la vérité de leur nature. S'ils se trompèrent, leur erreur fut belle. Les héros
des nouvelles les plus remarquables sont des aristocrates.
Les auteurs dont nous avons analysé les œuvres se rencontrent encore dans ce que l’on pourrait appeler la « catharsis » de la Nouvelle, l'effet produit sur le lecteur et qui constitue une nouvelle émancipation du sujet.
Tandis que le roman éclaire le lecteur chemin faisant, tandis que dans le drame une sorte de phare projette, dès l'exposition, sa lumière sur tout ce qui sera le développement de l’ouvrage,la Nouvelle,comme le remarquait finement Auerbach (1), s'éclaire pour ainsi dire à rebours, de
la fin au commencement. La curiosité nous a intéressés