Brandes, p
L'IDÉE DANS LA NOUVELLE ol
du sujet, ne faut-il pas aussi constater qu’il est des nouvellistes impuissants à s’émanciper de la Nouvelle ?
À en croire les innombrables épithètes, accolées au mot Nouvelle, pendant le cours du xix° siècle, ce genre semblerait avoir subi bien des avatars.
Nouvelle humoristique, satirique, tragique, didactique, lyrique, épigrammatique, «Schicksalsnovelle », nouvelle historique, de l’histoire de la civilisation, politique, sociale, féministe ; nouvelle de satire littéraire, de critique littéraire, artistique; nouvelles rationalistes, protestantes, catholiques, juives ; nouvelles conservatrices ; nouvelles de génies: poètes, peintres, musiciens, comédiens ; nouvelles criminalistes ; nouvelles d'étudiants ; nouvelles de guerre ; nouvelles de terroir : berlinoise, munichoise, hambourgeoise, frisonne, thuringienne, zurichoise ; nouvelles exotiques, italiennes, byzantines, californiennes ; nouvelles cosmopolites; nouvelles de voyage ; nouvelles autobiographiques ; nouvelles avec arabesques ; «Novelletten. »
Le nom ne fait rien à la valeur de l’œuvre : Le Procurateur est une nouvelle ironique ; La Marquise, une nouvelle satirique; Le Tremblement de Terre se laisserait facilement classer sous la rubrique : «kulturhistorisch, » sous d’autres aussi du reste. La Vovelle, nouvelle symbolique, mériterait aussi le nom de lyrique; Le Hétre-aux- Juifs,nouvelle criminaliste, ou de terroir ; nouvelle exoti-
que, Brigitte; nouvelle enfantine, Cristal-de-Roche, ou
nouvelle montagnarde. Le Pauvre Ménétrier et Mozart auraient droit à la dénomination : nouvelles d'artistes, nouvelles de musiciens, et la seconde à celle de nouvelle du génie. Les ouvrages d'Otto Ludwig entrent dans la catégorie des nouvelles de terroir, ou de village, ou de petite ville. Les Mouvelles Zurichoises de G. Keller, les Nouvelles de la Renaissance de C.-F. Meyer ne sont pas indignes du nom qu’elles portent; les plus belles œuvres de Storm célèbrent le Slesvig ; tel récit d'Ebner-Eschenbach est une nouvelle de mœurs littéraires. A côté des nouvelles de guerre de Liliencron, on pourrait citer telle nouvelle sociale de Gerhart Hauptmann, ete... Mais qu’elles portent ou non une étiquette, une épithète chargée de les caractériser, les nouvelles ne valent que par l’heureuse synthèse du sujet et de l’idée qui en anime le récit; elles ne valent que par la valeur d’esprit et de cœur de celui qui les crée, « par la naïveté et par la connexion nécessaire du
poète avec son œuvre ». (1)
Iffland assurait toujours que les plus médiocres comédiens
étaient ceux dont la vocation avait été Le plus irrésistible (2).
1. Théodore Fontane, Von 20 bis 30, Berlin, 1898, 2e édit, Ces qualités, Storm, dans une lettre à Fontane (lundi de Pâques, 1853) regrette de ne pas les trouver dans le drame Francesca de Rimini, de Heyse.
2. Steig. Arnim und die ihm nahe standen, Stuttgart et Berlin, 1904, III, p. 452,
Ce paradoxe du célèbre acteur ne pourrait-il s’appliquer, en une certaine mesure, aux professionnels de la Nouvelle, assez nombreux en Allemagne? Si cette forme poétique nécessite de la part de son créateur, comme nous essayions de le montrer, une collaboration intimement personnelle, elle demeurera dans la vie de l’écrivain un événement important, dont il ne pourrait supporter trop souvent le choc douloureux. Ou il sera sincère, et sous ses émotions profondes et répétées, sa santé morale risquera de sombrer, ou la Nouvelle l’amusera comme un jeu, que, trop souvent répété, il exécutera bientôt avec tiédeur et faiblesse. On sait des exemples, où un nouvelliste génial mourut fou ; où un autre, après avoir produit d'abord une ou deux œuvres vraies, énerva vainement son talent dans des productions qui ne valaient plus que par le style. Le cas contraire aussi se présenta, d’un écrivain d’abord artificiel et sentimental, qui s’éleva, sur la fin de son existence, au tragique nouvellistique,et dont le chefd'œuvre demeure un récit écrit peu avant sa mort. Si, pendant près de vingt ans, à partir de 1815, l’on constate une sorte de lacune dans la liste des authentiques nouvelles, n'est-ce point qu'à cette époque sévissaient les hommes de lettres, et toute la « Belletristik » des « Taschenbücher », à côté du Romantisme qui produit dans un autre domaine : le conte, fantastique, lyrique, ou humoristique, des œuvres durables? Des auteurs que nous avons éludiés surtout, un seul, Stifter, peut être considéré comme un spécialiste de la Nouvelle. Il ne fut point du reste un de ces hommes de lettres, dont la profession est de n'en point avoir, profession qui, au dire de Gottfried Keller,
ne laisse point d’être dommageable aux écrivains allemands. (1)
La Nouvelle, nous tâchions de le montrer au chapitre précédent, est un genre mixte produit par une sorte de croisement ; mais, cependant, ou plutôt en vertu même de ce croisement, elle présente une vigueur et une vitalité originales, cette réaction qui ne prend toute sa valeur tragique que par la force avec laquelle le poète l’a vécue, l'a créée. Un grand nombre d'écrivains ont voulu mettre dans la Nouvelle des éléments d'intérêt dont elle n’a pas besoin. Ils introduisirent des matériaux étrangers dans son organisme et l'organisme se brisa. Les matériaux épars peuvent avoir leur intérêt; mais la beauté de l'œuvre d'art réside avant tout dans son unité, dans son ensemble plastique. Ce n’est point en juxtaposant un beau bras d’une statue, la belle tête d’une autre, que l'on fait une statue. L'idée créatrice de l'artiste, du rourñs dégage d’un seul bloc de marbre la statue qui ne sera pas seulement belle de sa beauté, mais de l'expression de beauté que lui aura donnée la seule volonté du sculpteur.
Jusqu'ici nous avons étudié l’œuvre réalisée dans la Nouvelle par l'écrivain, et l’idée qu'y exprima le penseur. Interrogeons l'artiste pour savoir comment naît en lui
l’idée créatrice.
1. Voir lettre de Keller à Storm où l'application de cette idée est faite à Tieck, Gutzkow, et, discrètement, à Paul Heyse; 20, XII, 1879. Kcster, 2° édit., p. 178.