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B. —- LE POËTE CRÉATEUR

La Conception de la Nouvelle

Pour la plupart des ouvrages que nous considérions, nous sommes assez bien informés sur leur conception.

La source du Procurateur, et, quoiqu’on l'ait discutée, celle de La Marquise de O‘* sont connues. L'on sait comment naquirent la /Vovelle, Le Hétre-aux-Juifs, Cristalde-Roche, Le Pauvre Ménétrier, et l’on peut ajouter : Un Voyage de Mozart à Prague.

Si l'on s’en tenait à un point de vue extérieur,on pourrait ranger les nouvelles en deux classes, celles dont le sujet fut emprunté à une œuvre littéraire et celles dont l’auteur imagina la fable. Mais, si nous avions, au chapitre précédent, réussi à montrer combien apparaissait impor-

tant le rôle joué dans la Nouvelle par les conceptions

intellectuelles et morales de l’auteur, peut-être semblerait-il inutile de remarquer que cette distinction ne laisse pas d’être spécieuse. Que les auteurs en aient ou non imaginé le sujet, la Nouvelle ne peut valoir que s’ils ont « inventé » leur œuvre. Ils doivent ètre créateurs, c’està-dire, pour employer les expressions consacrées (4) par Spielhagen, « inventeurs » et non « trouveurs. »

Serait-il possible de saisir les progrès de cette invention, par quoi la Nouvelle revêt son originalité, et se rattache à son créateur ?

Du sujet, de l’action, des caractères, de l'idée, qu'estce qui se présente d’abord au poète? Freytag constate que, d'ordinaire, pour le dramatiste ce sont les caractères qui surgissent d’abord, et que l’action s’invente ensuite par le médium de ces caractères. (2) En va-t-il de même pour le nouvelliste ?

Si l’on songe à la caractéristique la plus visible du genre: l'événement inouï, on sera tenté de répondre que la question n’a mème pas besoin d'ètre posée, et qu'évidemment le sujet frappe avant tout l'imagination du poète. Admetlant provisoirement cette hypothèse, l'on pourrait avancer que la création de la Nouvelle suit les

1. A la seconde page de La Nouvelle sans Titre, Wieland avait déjà attiré l'attention sur ces expressions, en les mettant en italique: « Es sey also von einer JVovelle nicht zu erwarten, dass sie. den Zuhœrern eben denselben Grad von Anmuthung und Vergnuegen gewæhren kœnnte, den man aus gluecklich gefundenen oder sinnreich erfundenen und lebhaît erzæhlten Mæhrchen zu schœpfen pflege. »

2, Freytag. Technik, p. 219.

phases dont Hebbel indiquait la courbe, lorsqu'il écrivait que la création poétique en général partait du sujet, (Stoff) pour se résoudre en idée, et qu’à son tour cette idée se dessinait en une « Gestaltung », en une réalisation plastique, concrète, individuelle (1). Malheureusement les faits ne corroborent pas toujours cette observation du dramatiste. Si l’on rencontre des nouvelles, dont l’éclosion suivit cette marche qui semble assez rationnelle, il s’en trouve d’autres, où l’on montrerait aisément que l’apparition concrète et plastique, le caractère, au sens le plus large du mot, donnèrent naissance à l’idée, qui ne s’incarna qu’ensuite dans un sujet. Il existe aussi des nouvelles, où le sujet a bien été le point de départ, mais où l’idée ne fut que l'aboutissement, et vint après les caractères vus et réalisés plastiquement. L'observation de Hebbel présente, certes, un grand intérêt, mais si on essaie de la vérifier sur des œuvres poétiques autres que les siennes, elle apparaît nettement subjective.

Au contraire, ce que nous savons sur l’origine d’un assez grand nombre de nouvelles, nous permet de constater pour plusieurs, et de supposer légitimement pour d’autres, comme embryon, commun à toutes, une vision, soit réelle, soit suggérée par un récit, livresque ou non. Cette vision de l’auteur ne se confond point avec le sujet et apparaît d’abord dépouillée d’idée. Elle est avant tout, chez la plupart, une sensation visuelle qui frappe et captive l’œil de l'artiste. Parfois, une impression musicale

viendra la renforcer.

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