‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 67 sur 110 · Zbid,,p · texte numérisé non relu

Zbid,,p

2. Chriemhild, aujourd’hui, me confiera, s’il lui plaît, sa première parole, » Hebbel.

s'oppose à lui, qui contraste avec son moi, et il ne le peut que par un retour sur lui-même, en constatant les liens qui l’attachent à ceux dont l'apparition l'avait d’abord frappé par son étrangeté. Il aime ses héros.

Lorsque l’on voit, comme dans ces deux exemples, la cristallisation poétique unifier et enrichir à la fois la réalité, la défigurer et la former, est-il encore besoin d’ajouier, qu'il importe assez peu que les nouvellistes aient trouvé dans les livres, dans un récit ou sous leurs yeux, l'embryon de leur nouvelle, et même qu’ils aient ou non été les acteurs de l'événement. Gottfried Keller écrivait RON sans une certaine fierté : « Je n’ai jamais encore rien produit, qui n’ait reçu la première impulsion de ma vie extérieure ou intérieure, et je continuerai à faire de même. » (1) Mais un autre écrivain aura droit de compter dans sa vie intérieure telle lecture qui se dressa plastiquement devant lui et devint substance de sa vie. Un événement personnel demeurera souvent stérile ; une lecture Pourra être créatrice. « Ein Ereignis ist noch kein Erlebnis. » (2)

Gœthe a vu le marchand, sa femme, le sage clerc, et

les à aimés tous les trois, parce qu'il les animait de sa vie.

1. Cf, Bæchtold. Gottfried Keller, II, p. 99-101. 2. Ludwig Fulda, Aus der Werkstatt. Stuttgart et Berlin, 190#p23:

Kleist transposa l'épisode de Montaigne, parce qu'il assistaitau viol de la jeune veuve, et que s’il avait compassion de la victime, il ressentait pourtant quelque sympathie pour le comte. L’attitude indécente d’une paysanne ivremorte faisait naître en lui le désir de la marquise. Où Gœthe aperçut-il les fauves déchaînés? Sans doute derrière les solides barreaux d’une cage ? Quand les ruines du burg ancestral n’eussent été que de froids et secs dessins, il y aurait lu, quand même, la splendeur du soleil, les espoirs du jour qui s’achève, vers l'avenir. (1) Mœrike a « vu » Mozart, en l’entendant, et lorsqu'on lui proposait tels ouvrages techniques pour se documenter sur le grand musicien, il se gardait de les lire. Annette de Droste a entendu raconter, autrefois, l’histoire du erime de Mergel. Longtemps plus tard, elle écrit Le Hêtre-aux-Juifs, et, après l’achèvement de l’ouvrage, les documents judiciaires lui tombent sous la main. Avec sa sincérité charmante, elle déplore de ne point les avoir lus plus tôt; elle se figure que l’œuvre y eût gagné, alors qu’en réalité elle vaut surtout par la vision individuelle, par ce mélange de large compréhension et de hantise démoniaque, qui lui est propre.

Que la vision procède d’une sensation visuelle, — c’est le cas le plus fréquent, — ou d’une sensation auditive qui la précède immédiatement, (2), elle sera le foyer, d'où

rayonnent la force et la lumière. Ce qui lui donne, dès le

1. Cf. Richard M. Meyer. Gœthes Art zu arbeilen. Gœthe- Jahrbuch, 1893, p. 193.

2, Hermann Bang, Aus der Mappe, cite le cas typique d’une nouvelle née d’une simple phrase entendue dans la rue.

EL mi

LA CONCEPTION DE LA NOUVELLE Gil

germe, sa valeur nouvellistique, c’est qu’elle enferme un contraste primordial, auquel viennent s’en ajouter d’au-

tres, qui ne font que le renforcer.

On peut supposer que la vision de Stifter, pour Brigitte, c’est l'apparition de cette femme à cheval, en costume masculin, au milieu de la lande. Les contrastes provoqués par cette vision singulière seront la vie cosmopolite de Stéphane sur la terre classique de l'Italie. La candeur de Conrad et de Sanna évoquera, tout en s’y opposant, la blancheur du glacier ; la cime solitaire de la montagne déterminera la création de ces deux vallées avec bourg et village, ombres qui font saillir le point culminant. La Noël inouïe contraste avec la Noël familiale. La fête de la Brigittenau souligne le délaissement du ménétrier, comme les détails terre à terre de Mozart mettent en pleine lumière cette vie qui semble une idylie tragique.

C’est de la vision première, que naissent nécessairement ces contrastes, parce que le principe dualiste de la Nouvelle s’y trouve implicitement contenu. Le chapeau de feutre « immense » des petits ne l’est pas pour eux; de même que leur immense odyssée n'était pour Simony qu’une excursion. Le contraste des enfants et des adultes, le mystère que n’éprouveraient pas les adultes (pourtant aussi menus en face de la nature que les enfants sous leur immense couvre-chef), et d’autre part, le contraste des

etits avec l’immensité de la nature, c'est-à-dire tous les P ,

éléments du conflit nouvellistique naissent de cette sensation première. Les gestes falots du violoneux, c’est le poids de la destinée qui les lui a enseignés ; de cette desli-

née, contre laquelle réagit toute la netteté de son vêtement.

La vision initiale n'apparaît donc pas immobile; il y a déjà en elle un duel, un geste de protestation, de défense, du héros, comme une bravade : (le costume et la position de Brigitte, par exemple), un duel contre un adversaire d’abord invisible, peut-être.

C'est ce qu'Otto Ludwig, qui cherchait à percer le mystère de la conception poétique, exprimait, lorsqu'il écrivait que pour lui l'embryon était l'apparition « d’une figure caractéristique dans une position pathétique quelconque. » (Eine charakteristische Figur in irgend einer pathetischen Stellung). (1)

Pour Æntre Ciel el Terre on pourrait supposer (2) que le nouvelliste aperçoit, en haut d'un clocher, deux hommes qui luttent, et que la contemplation, qui suit cette vision, provoque le contraste de la scène finale, où un des « duellistes » lutte encore, mais contre l'incendie et en même temps contre cette idée de remords, qui le torture depuis le premier duel. Cette première vision, si singulière qu'elle

apparaisse, peut naître, spontanée en apparence, d’une

1. Cf. O. Ludwig, VI, p.219, 2. Cf. Rud. Lehmann. Poetik, p. 25-26.

LA CONCEPTION DE LA NOUVELLE ht)

inconsciente réminiscence : d’une lecture des Deux Chévres de La Fontaine, ou simplement de ce que l’on est monté sur une tour, sur une montagne, de ce que l’on a traversé un ponceau et qu’on a eu, même légèrement, le vertige. On peut avoir pensé : Si quelqu'un me poussait.… Cette sensation-idée pourra dormir longtemps dans la subconscience, pour réapparaître devant les yeux du cerveau poétique. Que l’auteur d’ÆEntre Ciel et Terre ait eu d’abord cette vision du duel au sommet de l’église, rien ne le prouve, mais l'hypothèse paraît possible, et vraisemblable. Et quand même on posséderait là-dessus un aveu du poète, il manquerait toujours la preuve qui permît d’assurer que celte vision n'a pas été spontanée. On peut cependant, à ce point de vue, noter la concordance frappante de la scène dramatique dans Zntre Ciel et Terre avec cette autre scène dramatique où Heiteretei, du haut d’un étroit sentier, précipite son amoureux dans le torrent; deux formes d’une même action qu'on serait vraiment tenté d'attribuer à quelque expérience vécue du poète.

Les objections que l'on a présentées contre la théorie d'Otto Ludwig (1) en ce qui touche la conception dramatique — (elle ne serait d'abord qu’un certain nombre de ces visions sans lien logique entre elles) — disparaissent, s’il s’agit de la Nouvelle, qui est un événement inouï, une situation tragique, baignée d’un foyer de lumière unique. Lorsqu’ O. Ludwig écrit que cette vision première ne se confond pas ordinairement avec celle de la catastrophes, il

ne dit rien non plus qui contredise ce que nous avions pu

lbrdr pr27:

constater jusqu'ici, la Nouvelle consistant essentiellement en une réaction qui est pour ainsi dire son dénoûment à elle-même. La réaction peut être catastrophe, et la vision sera forcément celle de la catastrophe ; mais la Nouvelle n'étant pas le drame, peut se passer de catastrophe : elle

n’est qu’un ressort qui se détend.

C’est à la force lucide de cette vision que la Nouvelle doit son unité d'impression. Cette vision se découpe pour ainsi dire sur l'horizon ; elle s’en détache, parce qu'elle contraste avec lui, et par là même est caractéristique. Elle apparaît plastiquement, c’est-à-dire qu'elle forme à ellemême son cadre. Par la vigueur de cette vision caractéristique, c’est non seulement la nuance propre aux héros qui est donnée, mais celle de leurs actes et de la nouvelle entière. Le nouvelliste crée en partant de ce foyer de lumière, en ne montrant que les points touchés par ses rayons. D'où, pour reprendre l'expression de Paul Heyse, la forte silhouette de la Nouvelle. Elle n'est point une esquisse, certes, mais elle produit souvent l'effet de ces esquisses des maîtres de l’art plastique, pittoresque, où quelques traits caractéristiques suggèrent une image singulièrement vivante.

Il y a moins loin dans la Nouvelle de l’ébauche à la réalisation, que dans un autre genre. Un roman, dont l’idée sera profonde, peut ètre médiocrement réalisé. La Nou-

velle souffre moins de l’infirmité des réalisations artisti-

ques. La vision intense y a en quelque sorte le temps de s’exprimeravant que la force deprojection n’en soitépuisée. Le nouvelliste peut utiliser une force centrifuge qui manque au romancier, dont dispose rarement le dramatiste, et qui assure à son œuvre cette plénitude plastique. La nouvelle achevée présente à son tour l'avantage de produire sur le lecteur un effet centripète. Le poète peut atteindre par là une unité très forte ; et grâce à elle le lecteur jouira d’une impression d'ensemble parfaitement cohérente.

Dans cette «transformation dela réalité en une image » (1) — but de tout art, — l’image vient pour ainsi dire au-devant du nouvelliste. Il faut sans doute qu'il soit disposé nouvellistiquement pour en recevoir l'impression vibrante. L’ami de Stifter regarda sans doute les immenses chapeaux des tout petits aux joues rouges : il ne les voyait pas.

Sur cet état de l’âme, des nerfs, du cerveau, qui précède l'imprégnation de l’imagination créatrice, il serait difficile de donner des renseignements précis. Pour se laisser impressionner par l’inouï, peut-être faut-il dans le poète un je ne sais quoi d’indicible. Pour Grillparzer et Mœrike la musique fut le tonique. On nous rapporte (2) que l’auteur du Vieux Ménétrier se sentait un jour incapable de continuer un drame, Médée, commencé avec entrain. IL en avait oublié jusqu’au plan ; les semaines passaient. Un soir, il rend visite à Caroline Pichler ; la fille de la poétesse se met au piano, et voilà que plan et figures de la tragédie ressuscitent, plastiques, devant lui. La veille du

Page 1