‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 71 sur 110 · Deutscher Novellenschatz, t. 24, p · texte numérisé non relu

Deutscher Novellenschatz, t. 24, p

poète met au service des événements et des personnages, existe cette autre psychologie à l’usage des lecteurs, par laquelle il excite, dirige et captive leur attention.

Il ne suffit point qu'événements et personnages soient intérieurement vrais et que l’action qui résulte de leurs rapports réciproques présente une rigoureuse unité, une trame solide. Il faut concentrer l’attention du lecteur, et pour cela concentrer le récit, c’est-à-dire le « composer », grâce aux procédés de la technique externe. Cette composition semblera peut-être d'autant plus belle, que, produisant tout son effet, le lecteur en éprouvera l’action bienfaisante, sans se rendre clairement compte des moyens par lesquels elle fut réalisée. Dès que le nouvelliste commence à s’objectiver ce qu’il a vu, ressenti, pensé, il suit forcément les suggestions de la psychologie à l’usage du lecteur, ou, plus exactement, obéit aux lois de l’imagination créatrice. Il est le premier lecteur de sa nouvelle; en extériorisant sa vision interne, il la forme, et parfois s'étonne, comme Annette de Droste-Hülshoff, de l’aspect qu’elle revêt.

Dans la conception née d’une sensation, il a vu, comme le dramatiste et le romancier, le «tout », avant d’avoir commencé à rédiger le récit, mais il a vu, en nouvelliste, les rapports qui unissent le foyer lumineux, — la vision embryonnaire, — avec les points touchés par ces rayons, les plans qu'il éclaire diversement. Cette vision synthétique, il ne peut la rendre qu’analytiquement, par des mots, des phrases qui se suivent. Il faut à un récit un ordre chronologique, flexible du reste. Il faut à une nouvelle un intérèt qui ne faiblisse pas comme les rayons, à mesure

qu'ils s'éloignent du foyer. Les phases de la conception

poétique de la Nouvelle ne peuvent pas, comme souvent celles d’une poésie lyrique, correspondre aux parties successives de l’ouvrage. La vision du nouvelliste est d’ordinaire le centre idéal, mais non point nécessairement le centre technique de l’ouvrage. La technique externe a ses nécessités, que la technique interne ne connaît pas.

Si, par gageure, l'écrivain voulait faire coïncider l’ordre de son récit avec les étapes de sa conception, il ne le pourrait que si la vision première s’exprimait à la fin de la nouvelle. Il luise rait alors possible de raconter tout à reculons, comme on fait souvent dans la vie quotidienne (1). Qu’on prenne par exemple Le Hêtre-aux-Juifs, et qu'on retourne le récit, en commençant par la pendaison de Mergel… Le récit remontant de l'effet aux causes serait cohérent, ei même scientifique; il ne formerait plus une œuyre d’art, ni une nouvelle; ce n’est pas la progression, (elle n’est pas rigoureusement indispensable à ce genre), mais la concentration, qui ferait défaut. Et il faut noter, que ce trajet à reculons qui nous semblerait fastidieux comme récit, c’est précisément celui que la Nouvelle nous incite à faire, lorsqu’elle est profondément belle. La Nouvelle

suit une voie qui ne semble proprement ni déductive, ni

1. Exemple: Un ami vous rencontre et vous dit : « Qu’avez-vous? Vous êtes tout pâle. » Vous répondez : «Je suis encore tout ému. Figurez-vous ce qui vient de m’arriver. Tout à l'heure, je rencontre M. X** avec qui depuis longtemps j'étais en froid, à la suite d’une querelle entre mes parents et les siens autrefois, etc.. M. Hermann Bang explique le mécanisme d'une de ses nouvelles : Cadeaux de Noël, qu’il a conçue inductivement, par une sorte d'imagination

régressive. Cf. Aus der Mappe.

inductive, mais, si elle atteint son but, elle exigera que le lecteur, après l'avoir lue avec un intérêt artistique, la relise pour ainsi dire dans son souvenir, inductivement. La fin de la Nouvelle, de la création poétique réalisée, devient pour les lecteurs le point de départ de leur vision intellectuelle.

Si l’on rencontre d’excellentes nouvelles qui font l’effet d'un impromptu (1), il ne faut pas se hâter d’en conclure qu’elles soient une improvisation. Que l’auteur en trouve ou en invente le sujet, du moment qu’il songe à une nouvelle, du moment qu’il songe à l'écrire, il commence à organiser ; il ne copie pas ce qu’il vécut dans son cœur ou son intelligence ; ce n’est pas la mémoire qui joue le rôle essentiel, mais bien l'imagination poétique, (2) qui consiste précisément dans la faculté de concevoir d’autres rapports, un autre ordre que celui donné par lamémoire. (3)

Lorsqu'Otto Ludwig dit: « La situation la plus pénible

1. Lettre de Mœrike à Kurz, p. 15, à propos d’une nouvelle de ce dernier.

2. C'est sans doute ce que veut exprimer O. Ludwig, lorsqu'il écrit, VI, p.100: « La loi du récit c’est l'imagination sous la forme plastique du souvenir, » Peut-être serait-il plus juste de dire : La loi du récit, c'est le souvenir sous la forme plastique de l’imagination.

3. Cf, Wilhelm Wundt : Væœlkerpsychologie, tome II, 1re partie,

pour moi, c'était quand une figure pâlissait, quand un motif m’échappait. Il m'est impossible en effet d'inventer un seul détail. L'ouvrage entier sort de moi tout organisé et demande à naître comme l’enfant à terme», (1) il exagère la portée et la durée de la conception passive, subjective. Un nouvelliste ne raconte pas ce qui se passa en lui ; il le représente sous une forme plastique, objective, et c’est de cette transposition que naît pour lui la libération du conflit qu’il a intimement ressenti.

Cette organisation de l’œuvre repose avant tout sur le don qu’a le nouvelliste de choisir. Nous avons vu combien ce choix lui est facilité par la vision première, qui est déjà en elle-mème ce « phénomène mystérieux d’une sélection inconsciente, essence propre de l’activité artistique. » (2)

Cette sélection va se poursuivre ensuite d’une manière plus ou moins consciente, plus ou moins réfléchie, pour réaliser la concentration indispensable à l'unité de la Nouvelle. Cette concentration a, naturellement, pour résultat l’accentuation, la mise en valeur de l’essentiel et l'élimination de l'accessoire ; pour conséquence: la caractéristique symptomatique du récit. Si ses nouvelles ne prouvaient le contraire, l’on serait tenté de prendre pour un paradoxe l'opinion de Tieck affirmant qu’au nombre de ses prérogatives, la Nouvelle compte Le droit d’être « bavarde et de s’égarer toul à fait dans la représentation

des choses accessoires (3) ». Loin de justifier l’indolence

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