Gedanken O. Ludwigs, p
jugeons pas ces actes el ces héros singuliers, mais comme l'exprime indirectement une dame très cultivée dans Za Brodeuse de Trévise, nous éprouvons l'impression qu'à la même date, dans le même milieu, si nous n’eussions peultêtre pas agi comme eux, du moins n’aurions-nous Pas refusé la main aux héros. La Nouvelle nous fait vivre un épisode unique de la vie des personnages. Elle nous captive parce qu’elle nous persuade que les événements ont vraiment existé; mais que, plus jamais, il ne se reproduiront. L'effet se compose d’une jouissance historique et d’une vision où nous surprenons un aspect éternellement vivant et pur de la nature humaine. La singularité, grâce à sa vérité, met l'homme en relief. On en peut faire l’épreuve sur les plus remarquables nouvelles, à commencer par les plus singulières, comme le Procurateur ou La Marquise. Les habitudes artistiques, géniales, de Mozart, son époque, le style Louis XV dans lequel il se meut, tout ce qui, autour de limmortelle apparition, demeure
périmé ne sert qu'à exhausser la parfaite humanité du
héros.
Si maintenant l’on considère d'ensemble l'effet pittoresque de la Nouvelle, on s'aperçoit qu'il est aussi dû à une « abstraction», à un isolement plus ou moins rigoureux, c’est-à-dire à un contraste avec la vision moyenne du monde.
Cetelfet pittoresque estsubordonné,en partie seulement,
à la peinture du monde extérieur, à ce qu’on appellerait le décor, si ce mot n’évoquait l’idée de quelque chose de distinct de l’action. C’est ainsi qu’on trouve un décor très brillamment et classiquement peint dans nombre de nouvelles de M. Heyse,et même de Storm ; un décor impressionniste, dans Le Garde-barrière Thiel, qui ne semble point faire corps avec les personnages, mais être à côté d'eux ; cette peinture, ni ne les met en valeur, ni ne les subordonne ; le reflet des personnages ne la colore pas. Dans les nouvelles que nous avons étudiées, l’on remarque toujours une dépendance symbolique entre la nature et les héros. L’auteur n’a point choisi le milieu avant les personnages ; ni les héros avant le milieu. Comme on peut le voir, par l’exemple de Cristal-de-Roche, il s’est produit, au moment de ia vision première, de la conception, étroite cristallisation des deux éléments.
La peinture de la nature, du monde extérieur varie d'importance avec les sujets. Si l’événement inouï est très fort et intéresse essentiellement l'intimité du héros, comme dans le Procurateur, La Marquise, Entre Ciel et Terre,la Nouvelle aura en elle-même un tel rehaut, ressortira si vivement, que pour un peu elle pourrait se passer d’un cadre, et d’ailleurs il lui répugnerait de peindre ce que les personnages, en un tel moment, n’ont ni le loisir ni le goût de considérer. Si l’élément inouï se trouve davantage hors des personnages, la nature occupera une place plus importante, jouera un rôle effectif, comme dans Le Hétre-aux- Juifs, Brigitte, Cristal-de-Roche.
Mais restreint ou vaste, l'effet pittoresque ne manque jamais dans la Nouvelle.
L’atmosphère de serre chaude du Procurateur, de La Marquise, d’'Entre Ciel et Terre est mise en valeur par une rapide échappée sur la mer, où l’activité, la hardiesse rendent bien illusoires les petits caprices sensuels; sur les troubles de la guerre où toutes conventions mondaines semblent détruites; sur la paix de la campagne à l'heure où se consomme sans doute le meurtre fratricide. Dans Le Hêtre-aux-Juifs la peinture du milieu s’adapte exactement au caractère du héros ; la nature, que Droste-Hülshoff excelle à peindre en ses poésies, n’y apparaît qu'avec discrétion. La description du monde extérieur semble plutôt un tableau de genre, où les paysans de ce coin de Westphalie avec leur façon spéciale de sentir, où le milieu qui influe sur Mergel tient plus de place que le paysage. Le récit du faux Johannes vient jeter dans ce tableau restreint un aperçu de l’histoire européenne et lui assigner ainsi sa valeur relative. De même dans la Vovelle, au tableau mouvementé de la chasse, de la chevauchée, de toute cette activité de petite principauté succède ce repos dans le soleil couchant, où, tout d’un coup, s’ouvre le vaste horizon. Le pauvre ménétrier porte pour ainsi dire en lui-même toute la beauté de la nature. A son intimité s’opposera donc la bruyante kermesse.
Dans d’autres nouvelles, Tremblement de Terre, Cristalde-Roche, Brigitte, la nature joue elle-même l’action inouïe etsymbolise en mème temps le déchaîinement des passions, ou les caractères; la pureté des enfants ; la laideur riche de beauté. Par sa durée impassible elle contraste avec les menues agitations humaines.
Jamais la nature, le paysage n’interviennent arbitraire-
ment. Gœthe eût pu dans le Procurateur utiliser les souvenirs de son voyage en Italie. Il ne le fit point, parce que l'effet de son récit ne l’exigeait pas. Comme Stifter, Mœrike, Gotttried Keller, Gœthe dessinait et peignait. L'on ne remarque rien dans leurs nouvelles d’inutilement pictural, et cela pour cette même raison de nécessité artistique, qui gardait Grillparzer et Mærike des mots techniques dont Tieck abusa souvent, et qu'ils eussent pu si facilement employer dans Le Ménétrier et Mozart.
« L'effet >» se compose comme nous venons de l'indiquer brièvement, d'une série d'effets humains et artistiques. Ils trouvent, lorsque l'œuvre est parfaite, leur plus haute expression dans ce que l’on pourrait appeler la tonalité poétique, le glacis de la Nouvelle.
La Nouvelle reçoit sa sève, sa force organique, de la conception intellectuelle et humaine qui lui donne sa forme et s’irradie dans toutes ses parties, jusque dans ses ramilles les plus frêles ; mais elle apparaît aussi comme éclairée d’une nappe de lumière qui s'épand sur elle, qui verdit ses feuilles, colore ses fleurs et la baigne d’une lumière caressante et vaporeuse. C’est « l’effet » au sens où les peintres entendent ce mot, c’est la « Stimmung >» du vocabulaire allemand. Pour le lecteur, une jouissance artistique adoucie par le sentiment; une sorte de mélancolie sereine, où se mêle le désir nostalgique, l'amour
de cette attitude fugitive de Ia nature, de cet instant de
vie qui va disparaître, de ce mystère qui s’efface sans qu'on l'ait entièrement pénétré.
La Nouvelle s’est déroulée, représentée plastiquement devant nos yeux, mais elle ne se sépare point brusquement de nous, comme un drame sur lequel le rideau vient de tomber. L’impression surgit,quand la lecture est achevée:le mouvement de la Nouvelle se ralentit bientôt et s'arrête dans notre souvenir, pour y laisser une image que notre imagination complète. Le nouvelliste ne nous a indiqué que les aspects saillants d’un événement, mais cette extériorisation de sa vision, en raison même de la manière symptomatique et forcément analytique dont elle est présentée, nous suggère une vision contemplative, synthétique, des événements, où le détail caractéristique s’atténue, Cette nouvelle, composée avec un soin minutieux, jamais improvisée, jamais écrite d’un trait, nous ne songeons plus à en admirer le détail, ni à la façon dont elle a été élaborée ; ou si nous y pensons encore, c’est que le nouvelliste est un écrivain et non pas un poète.
Cet « effet » poétique ne concorde pas forcément avec l’événement inouï de la Nouvelle. Assez souvent, il forme comme l’atmosphère dans laquelle vivent les héros, Le fond de toile livide sur lequel se détache la netteté morale d’Apollonius, la lumière toute dorée (le vernis-martin) dans laquelle évolue le génie de Mozart. Ou bien c’est la fuite mystérieuse du temps (Cristal-de-Roche) qui demeure surtout en notre souvenir ; ou (/Zêtre-aux-Juifs) cette forêt de Brede dont le fourré et les clairières sont toutes vibrantes de crimes. Le Tremblement de Terre, si dramatique au
premier abord, apparaît comme une élégie, comme cette
Mise en Liberté de Victor Hugo, où l’énorme main de l’oiseleur n'ouvre la cage que pour envoyer à la mort l’oiseau éperdu.
« On peut résoudre entièrement un problème psychologique par la voie de la vision (Anschaung),et de la représentation plastique, sans avoir proprement besoin des analyses prosaïques. » (1) Les nouvelles les plus parfaites vérifient cet axiome d'Otto Ludwig ; que l’analyse ait ou non servi à leur composition, on ne l’y aperçoit pas. Elles existent comme un organisme vivant et provoquent dans l’imagination du lecteur une sorte de création, suscitée par < l'effet >» poétique. De l'œuvre de l'écrivain, le lecteur abstrait une image où elle se résume toute, avec sa lu-
mière et ses nuances particulières.