C’est Sealsfield qui parle
mondiale, sont respectueusement dédiées par l’auteur à la nation allemande pour qu'elle prenne conscience de sa force et de sa dignité. Puissent ces tableaux lui servir de miroir pour se contempler et se recueillir. »
C'est une sorte de Germania multiple, que ce nouveau Tacite présente aux Allemands de l’époque particulariste. IL veut dérouler devant leurs yeux de vastes tableaux panoramiques, où se détachent au premier plan quelques figures saillantes. Son objet, et le titre de ses œuvres le prouverait, tend à donner une impression totale et vaste, à montrer des ensembles : Zmages transatlantiques ; La Vie des Planteurs ; Les Gens de couleur ; Le Vice-Roi, ou le Mexique en 1812 ; « Das Kajütenbuch » ou Caractéristiques nationales, etc.
La peinture de Sealsfield est donc proprement épique, par la largeur du tableau d’abord, et aussi par ce duel dont tout son œuvre ne fait que retracer les phases: la lutte entre l’esprit européen, la culture et la hiérarchie romaines, l’Ancien Régime, et le retour à la Nature, à la république idéale, où rien, sinon la conscience morale, n’entrave le libre développement de l'énergie et de la responsabilité individuelles.
L'opposition foncière qui se retrouve dans toutes les grandes créations épiques, d’ Homère à Victor Hugo, l’antagonisme de deux principes, de deux conceptions de la vie humaine, politique ou sociale, donne à l’œuvre de Sealsfield sa résonnance. Ce n'est pas tel ou tel héros qui est en lutte contre une force inouïe ; mais l’individualisme
américain contre une civilisation qui à l’auteur semble
périmée.
Cette vue foncière de l’auteur revêtira dans le détailun double aspect ; ou plutôt cette tendance se manifestera dans: la vue optimiste du poète, et le didactisme de ses ouvrages. La colère qui l'anime contre le Vieux-Monde est causée par sa vision idyllique-épique de l'Amérique. Il enseigne, parce qu’il veut convaincre ; il ne le fait pas sine irä et studio, car il veut amener au bien ceux qui vivent mal ; la vue de l’Amérique l’empêche de désespérer de l'avenir de l’humanité.
Étant donné la tendance épique, optimiste, didactique (1) de l’auteur on peut prévoir que ses personnages apparaitront plus typiques qu'individuels, et qu’ils auront surtout une valeur représentative. Ils vaudront par l’extension. Quelque caractéristique que soit par exemple Nathan, ou dans le Kajütenbuch, l’alcade, on ne saurait dissimuler qu'ils se ressemblent étrangement, et que leur personnalité typique nous intéresse beaucoup plus que leurs actes qui
n'ont rien de singulier (2). L'auteur nous peint plastique-
1. « Je donnerais volontiers dix de mes meilleurs bœufs, pour que Bob n'ait pas commis ce crime, » Pourquoi faut-il que l’auteur ajoute : « Il faut savoir qu’au Texas on compte tout par bœufs... on paie ainsi médecins, maître d'école, avocat, »
2, Cf. Laube., La Suisse Saxonne. « En peignant un Polonais, on les peint tous ; ils n’ont pas d’individualité exclusive ; c’est aussi la raison de leur grandeur : Ils imposent comme un seul homme. Il en est de même pour tous les peuples à demi civilisés; leurs besoins, fautes, qualités, les situations où ils se trouvent sont simples, Aussi ne sont-ils intéressants qu'en masse ou comme représentants de la masse; à part ils deviennent vite ennuyeux, parce qu’il leur manque cette perfection, cette complexité de la culture intérieure qui, lorsqu'on fait plus ample connaissance avec quelqu'un, décou-
ment leur constante fermeté d'âme, et ne nous les révèle point, ne cherche du reste pas à nous les révéler par des actions uniques. Ce n’est pas la nudité de l'humanité qu'il nous montre en eux, mais une humanité invariablement vêtue d’américanisme.
Leur vie nous intéresse plus que tel événement, pourtant dramatiquement conté, de leur existence. Lorsqu'on lit dans Vie de Planteurs l'épisode : Le Blockhaus sanglant, on ne peut s'empêcher d'admirer la sûreté du conteur, qui rappelle ici celle d’un auteur contemporain, de Mérimée, dans L’'Enlèvement de la Redoute. Mais ce combat n'intéresse point intimement la vie du Régulateur. Elle n’est qu’une de ces aventures dont son existence offre bien d’autres exemples. Il n’en est pas plus le héros que la femme héroïque d’Asa.
Lorsque Paul Heyse et Laistner voulurent faire, un peu tardivement, à cet admirable poète, les honneurs de leur Neuer Deutscher Novellenschatz, ils furent contraints de découper dans un roman un assez long épisode : La Prairie du Jacinto, et malgré l’habile plaidoirie de lintroducteur, nous ne sommes pas tout à fait convaincus par sa démonstration. Un personnage assez terne s’égare dans l’immense prairie, dans ce paradis américain, où bêtes, arbres, fleurs et fruits vivent, grandissent en toute liberté ; le tableau estadmirable, saisissant. La petitesse, la fragilité de l’homme y apparaît dans un contraste frappant ; nous attendons un événement inouï, où se manifeste la néces-
vre toujours de nouveaux aspects. Aussi ne puis-je jamais comprendre, comment un Européen, penseur libre, peut avoir la nostalgie de cette liberté ennuyeuse et mesquine de l'Amérique du Nord. »
sité qui relie ce voyageur égaré à cette nature magnifique qu'il adore, et où il pense trouver la mort; mais le héros disparaît à peu près. Un autre vient prendre sa place : un bon brigand, le meurtrier sympathique des romantiques français, en qui le conteur, avec virtuosité, va incarner le remords. C’est le début de Cristal-de-Roche, aboutissant au dénoûment du être-aux-Juifs. Sans doute, l’antithèse entre l’admirable indifférence, l’innocence paradisiaque de la nature et le remords qui torture l’assassin ne manque pas de grandeur, mais nous sentons un peu trop l'intention optimiste de l’auteur, qui veut nous éclairer sur ce sentiment de justice bien « hinterlændlerisch », pour employer une épithète dont Sealsfield caractérise un peu trop souvent ses personnages. Quelque soin qu’il ait pris de relier le remords de Bob à la peinture de la prairie qui précède, ce remords nous apparait tout à fait typique, très caractéristiquement rendu, il est vrai, mais assez peu original. Bob semble une simple variation du thème « américain ». Il tient sa place, sans plus, dans ce grand poème épique, où le peuple, et non les hommes, est et demeure toujours le héros.
Même si l’on fait abstraction des remarques, explications, commentaires didactiques où, en note ou dans le corps même de l'ouvrage, Sealsfield nous instruit, la tendance optimiste, idéaliste que manifeste partout ce grand réaliste l'empêche d'être un nouvelliste. Si, par un certain mépris du public, il ressemble à Mérimée, ilne sait pas comme le maître français, borner rigoureusement un récit; faire d’une nouvelle,une sorte de tableau« convexe » ayant
ses limites naturelles. Ses œuvres sont sans fin ration-