‹ La Nouvelle Individualiste En AllemagneChapitre 93 sur 110 · ENT · texte numérisé non relu

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nelle, comme la vie des peuples ; partout apparaissent les pierres d'attente. Nous voyons des peintures caractéristiques, où la réaction nouvellistique ne se manifeste pas. L’antinomie se trouve hors des personnages et non pas en eux; ils s'opposent aux Européens ; ce n'est pas un moment de leur vie qui présente une lutte ; c’est toute leur vie, toute la vie de leur peuple. La Nouvelle suppose un fond de civilisation contre quoi, à un moment donné de son existence, se cabre égoïstement le héros. Les œuvres de Sealsfield dépouillent le contraste que présente toujours la Nouvelle. Ses héros sont trop forts et trop simples pour connaître le doute ; ils sont héros épiques dans un milieu épique ; leur caractère l'emporte de beaucoup sur leurs actes. Les événements de leur vie nous intéressent dans l'instant où ils se déroulent, sans que nous songions à leur passé, sans que nous doutions de leur avenir. Et ce n’est point certes diminuer la valeur de ce poète si original, que de dire qu’il n’a à peu près rien du tempérament nouvellistique, L'œuvre de Sealsfield est un roman aux cent actes divers, une « épopée subjec-

tive », comme eût dit Gœthe.

Karl Postl se métamorphosait en Charles Sealsfield ; il se consolait des Philistins par les Américains ; et de Metternich par Nathan. Ainsi Chateaubriand, qui promenait l'ennui de René parmi les Natchez. La nature primitive, ou

reconquise leur faisait oublier les dégoûts de la civilisation. E. T. A. Hoffmann ne se réfugiait pas dans l’idylle. Pour oublier la vie bourgeoise et ses laideurs, son âme s’adonnait à une pessimiste métempsycose ; las des hommes, il se muait en matou Murr,en maître Puce, et se donnait le régal de contempler de très haut, à vol de puce, à bonds de chat, les gestes falots des animaux humains. Quand il daignait reprendre pied sur terre, pour continuer son divertissement, il aimait à faire peur aux grands enfants: les revenants frappaient aux murailles ruineuses des vieux châteaux; des assassins sortaient la nuit des murailles les plus innocentes. Ou bien, il iransportait ces vertueux bourgeois, ses lecteurs, dans les temps fabuleux, dans les pays féeriques où l’on adorait la Beauté et l’Amour, sur ces monts où l’on chantait Dame Vénus: ou parmi ces villes italiennes qui savaient l’art du sang, de la volupté, de la mort. Parfois même, il montrait aux Philistins d’aujourd’hui les Philistins de jadis, ces Philistins qui ne l’étaient guère, qui vivaient dans des villes pittoresques, au milieu de meubles beaux, parmi les chefs-d’œuvre de cet art décoratif qui naissait sans effort, et s’adaptait à la vie. Et dans ces récits, parfois fantastiques, toujours fantaisistes, il savait dès l’abord ravir le lecteur dans un monde où régnait en maître son bon plaisir. Il disposait à son gré du hasard, versait malheur, bonheur, folie, dans des existences de rêve. Il se créait une biologie, où les influences les plus singulières, les rapports les moins attendus, les relations entre le monde terrestre et d’autres mondes semblaient le plus naturels. Il usait souveraine-

ment, magistralement, des droits du conteur, qui peut

narrer ce que bon lui semble, si seulement son conte nous attache, et nous transporte aux pays découverts par son imagination.

Quelquefois aussi, le grand pessimiste se décidait à regarder la vie réelle et contemporaine, et ce maître de l’humour tendait alors, naturellement, à la formenormale de la Nouvelle; l'individu n'apparaissait plus comme une marionnette aux mains du hasard, mais comme un homme qui défend désespérément sa personnalité.

Maître Johannes Wacht est l’une de ces authentiques nouvelles. Cet ouvrage nous présente un caractère rigoureusement nouveilistique,que la mortseuleempêcha Hoffmann de caractériser nouvellistiquement. L'œuvre, dictée sur son lit de moribond, demeure une esquisse géniale que le conteur, d'ordinaire si sûr de son métier, n’eut point le temps de parachever.

Comme dans un brouillon, l’on y remarque à chaque instant des mots provisoires, que l’auteur, révisant son texte, n’eût pas manqué de changer. Il accole des adjectifs dont la banalité frappe d’autant plus, qu'ils sont répétés souvent : « homme éminent ; honorable femme » ; il emploie, à plusieurs reprises, des mots d’aloi douteux, comme < rücksichts », mais l’on ne saurait lui tenir rigueur de ces négligences, pas plus qu’au typographe qui imprime des épreuves avec de mauvaise encre et sur du méchant papier. Certaines contradictions semblent aussi sans conséquence. Que le jeune chanoïne qui appelait Wacht un Verrina, soit encore un quart de siècle plus tard, le jeune chanoine, cela fait partie des bavures de la

composition.

L'imperfection technique choque davantage lorsque, au cours du récit, le conteur fait trop instamment appel à « l'aimable lecteur». Cette intervention subjective de l’auteur est tout à fait agréable et à sa place dans le conte, où l'écrivain, de temps en temps, nous interpelle pour nous dire : Fols ou tragiques, les événements que je vous raconte, ne sont qu’un jeu ; divertissez-vous done sans regret et aiguisez votre curiosité.

Malheureusement, nous avons affaire ici à une Nouvelle d'inspiration grave, en dépit de l'humour où baignent, Pour ainsi dire, les Personnages de second plan. Ces appels au lecteur masquent mal les lacunes de l’action psychologique : « cela s'expliquera par la suite », Ou “nous rencontrons un des préjugés déjà mentionnés plus haut », ou encore : « l’aimable lecteur apprendra plus tard, d’autres exemples de cette sorte ; pour l'instant il nous suffira d’en rapporter un. » Ce sont là notes marginales qu'un nouvelliste écrit sur son brouillon, et que Hoffmann, dans une rédaction définitive, aurait mis en œuvre. L'anticipation et le retardement objectifs eussent assigné à chaque trait sa place et sa valeur artistiques,

Et comment l’auteur nous peint-il le personnage principal, rèvenr-méticuleux à sa façon, qui se rebelle contre les juristes, parce qu'il croit que sa conscience suffit à lui révéler cette justice intime qui n’a que faire de la procédure et des basochiens ? Par une description ex cathedra, physique et intellectuelle, de son héros. Le plus adroit des Conteurs, s’il n’en vient pas tout à fait à mettre en italique comme l’auteur de l’'Hexaméron, les mots où se résume

l'observation psychologique, rappelle ici dans la réali-

sation technique, la charmante débilité de Wieland.

On ne saurait le rendre responsable de ces défaillances. Et l’on devrait plutôt admirer que cet homme, près de mourir, ait eu la force de concevoir, sinon d'exprimer, ce grand caractère nouvellistique, qui, parfait, eût pu rivaliser avec Apollonius, et avec Maître Antoine de Hebbel. Après avoir cherché dans la fiction et la fantaisie, dans le conte, un dérivatif à l’amertume de son âme, Hoffmann parvenu à l'instant le plus réel, le plus sincère, de l’existence écrivait son œuvre la plus immédiate, sa nouvelle la plus individualiste,un récit qui partait du plus profond de son être, tandis que souvent, dans ses autres créations, il avait pour point de départ un cadre pittoresque, dans lequel il plaçait ses fantasques ou fantastiques héros ; ou bien des événements bizarres qu'il attribuait à tel ou tel homme.

Si l’on voulait se rendre compte exactement de la diflérence entre le conte, récit poétique, et la Nouvelle, œuvre de poète profondément humain, l’on n'aurait qu'à comparer l’un des contes les plus parfaits de Hoffmann, Le Tonnelier de Nuremberg, avec Maître Johannes Wacht, la plus profonde idée de Nouvelle qu’il ait conçue. Là, un préjugé qui tient à la profession, et presque au costume de Martin, un préjugé comique, atténué par les jeux du hasard et la description habile, heureuse, du cadre; ici, un préjugé foncier, tragique, qui bouleverse une vie hu-

maine et met à nu une âme originale.

Dans cette nouvelle de Hoffmann, où le caractère principal donne l'impression de la profondeur, nous retrouvons celle conception du monde où se manifeste l’individualité du poète, et qui jaillit de son for intérieur pour s'exprimer dans l’œuvre d'art. Il y a là une véritable création, dont la puissance, la nécessité nous imposent plus que la virtuosité de ces œuvres qui s’eflorcent avant tout, d’être des peintures, souvent caractéristiques et même admirables, du monde extérieur. Sealsfield, par exemple, pensait d’abord à l’idée épique de toute son œuvre, avant de choisir les figures où il en incarnât quelque aspect.

Dans la Nouvelle Individualiste l’auteur va de son héros aux faits, sans idée préconçue ; il s'intéresse à ses personnages, sans les déclarer de prime abord : intéressants.

Beaucoup de nouvelles de la « Jeune-Allemagne » et quelques-uns des ouvrages de Paul Heyse nous apparaissent comme des contes «intéressants, » tout au plus comme des nouvelles réduites, où la conception du monde s'arrête pour ainsi dire à fleur de terre.

Un des personnages des Bandomire, de Laube, se sent soudain « frappé, attiré par la pensée, qu'il devait y avoir là une intéressante histoire de vie. » Dans les Nouvelles de Voyage le mème auteur écrit (1): « Hardenberg serait intéressant comme figure de roman ou de nouvelle. Ils’est occupé en homme et non en homme d’affaires, des choses de l’État; il gardait un cœur sensible, qui lui joua les meilleurs tours. » — Intéressant et sensible, voilà les qualités essentielles que Laube semble demander aux héros de nou-

velles. Tel passage de ses œuvres ne corrobore-t-il pas cette

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