L — LE ROMAN PROVINCIAL
Il se pourrait queles études provinciales sauvassent le roman delà médiocrité où il tombe. Pour peu qu'on revienne aux belles et saines traditions de l'époque où l'on saluait l'apparition du Bomcassié et de la Fête- Voiive de saint Bartholomée-Porte-Glaive de Cladel, où l'on aimait véritablement le sol que l'on décrivait, le roman retrouvera une beauté simple, sans procédés et pourra éveiller en nous la curiosité de notre France que nous connaissons mal. Jacquoa le Croquant fut considéré comme un chef-d'œuvre, il y a cinq ans, lorsqu'il nous apporta toute la chaude saveur d'une province, lorsqu'il nous conta la vie d'un paysan qu'aucune influence n'avait détourné, arraché à sa terre et à ses morts. Ce livre de M. Eugène Le Roy, dont le premier roman le Moulin du Frau passa inaperçu, mettait en scène des individus
« semblables à ces personnes aux manières simples qui sans tant de politesse, montrent leur âme à nu ». C'était un repos, après tant de portraits parisiens compliqués ou qui veulent paraître compliqués. Jacquou le Croquant se relevait d'un accent âpre, d'un bouillonnement de révolte qui marquait quelque chose de nouveau, après les idylles de Ferdinand Fabre. Ce roman venait directement du grand mouvement fédéraliste ou félibréen. Par des termes du terroir, il renouvelait la langue victorieuse d'oïl. Certes le vrai roman provincial, seule la langue originelle le pourrait traduire et on connaît l'extraordinaire éclat, la couleur puissante du Valet de Ferme de Batisto Bonnet (traduct. Alphonse Daudet) du Bagafoiini de Valère Bernard (trad. Paul Souchon) ou du Coiirandier d'Hugues Lapaire, cependant fidèle à la fois à la tradition terrienne et à la suprématie française M. Eugène Le Roy composait des œuvres auxquelles rien n'est comparable, par la sincérité ou le style.
Inimitable, d'une harmonie uniforme qui confine à la monotouie, d'une exactitude faite de sobriété et de minutie, M. René Boylesve apportait au roman provincial (M'"' Cloque, la Becquée, VEnfant à la Balustrade) le style de la Princesse de Clèves, des dons d'analyse subtils et nombreux, une grâce souriante, une élégance faite d'ironie et d'émotion contenue, et surtout un cœur intelligent et indulgent.
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M. Emmanuel Deibousquet u'a pas suivi la coutume des jeunes provinciaux qui viennent gâcher à Paris leur talent naturel, en écrivant des études de grande ville pour lesquelles l'expérience fait défaut, M. Emmanuel Deibousquet a peint, avec un coloris, une puissance d'évocation digne de Villiers de l'Isle-Adam, de hautes fresques tragiques sur l'horizon des landes de Gascogne, son pays. Ce sont presque des romans lyriques que l'Ecarteur et Le Mazareilh.
M. Pierre de Querlon, a donné à son dernier livre, Céline^ fille des champs, le cadre des campagnes riches. Son talent le désignait pour rendre les émotions simples des paysans et les descriptions paraissent avoir dans Céline plus d'ampleur que dans les Joues cT Hélène et la Liaison fâcheuse.
La Vertu du Sol de Marcel Mielvaque est un des livres importants de ces dernières années tant par la fidélité des détails sur la vie d'une nouvelle M"® Bovary dans un pays de vignobles et de petites propriétés que par les idées qui se dégagent de cette intrigue et font de ce livre plus et moins qu'un roman, une sorte de manuel de sociologie et psychologie régionaliste d'une force et d'une portée considérables.
Le Servage d'Edouard Ducoté nous a appris que ce poète était aussi un observateur cruel. Cette vie d'enfant désenchanté et brutalisé, cette éduca-
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tioQ sentimentale d'une âme limide dans un milieu hostile est mieux observées.
Le Résultai diin Huis-Clos de Paul Mathiex, les Armures de cendres de Jean Poujade, la Toile d'araignée de A. Vidal (nouvelles) renferment des pages curieuses.
Citons encoreM. Edmond Jaloux avec lesSangsues, M. Antonin Lavergne avec M. le Maire ^ et Tantoune qui nous rappellent toute la cautèle hypocrite de la Province. Les nouvelles du pays bourguignon {Le Choix d'une Maîtresse) de M. Pierre Vernou savoureuses et chaudes d'une langue forte et simple, digne de Maupassant, les délicates, nerveuses, spirituelles, franches et colorées compositions de Léon Lafage qui est peut-être notre meilleur « nouvelliste ».
En résumé, le roman provincial peut sembler supérieur au roman parisien en ce qu'il n'emploie aucune habileté nécessaire pour atteindre le grand public. Le succès d un roman provincial est toujours de bon aloi puisqu'il ne résulte que du charme que l'on éprouve à lire une copie de la saine réalité. Ce succès reste à la louange de l'auteur qui aura dédaigné les procédés trompeurs, et du public qui aura aimé la beauté véritable.