‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 20 sur 44 · III. — LE ROMAN HISTORIQUE · texte numérisé non relu

III. — LE ROMAN HISTORIQUE

Plus que l'exemple de la Thaïs d'Anatole Franc'è, de Salammbô ou du Roman de la Momie, le succès imprévu d' Aphrodite a décidé depuis dix ans la renaissance du roman historique. Certes les œuvres nemanquaient pas avant celle de M. Pierre Louys qui évoquaient les fastes du passé, mais M. Pierre Louys a apporté du nouveau qu'on a beaucoup imité: ce que M. Rémy de Gourmont appelle : le romanesque sensuel (i). Ni le sobre et clair épisode du Vieux delà Montagne de M""" Judith Gauthier, ni les rutilantes fresques de M. Léon Gahun qui égale Elémir Bourges ne respiraient cette atmosphère de mort et devolupto

(i) R. do Gourmont. Le /" livre des Masques.

qui flotte autour des amies de Ghrysis. Il manquait, pour plaire à notre époque, dans les ouvrages précédents, ce symbolisme clair, cette nervosité, cette inquiétude et cette ironie qu'on trouve à chaque page d'Aphrodite. Nous voulons retrouver sous la khlamyde dorienne ou l'armure espagnole, des âmes et des cœurs d'aujourd'hui. Trop froids ou d'une énergie trop haute nous paraissaient des héros de M™* Gauthier, descendants directs des créations de Chateaubriand, Dans Salammbô nous n'admirions guère que la prodigieuse maîtrise du styliste et l'art achevé de la composition. Depuis Démétrios, les personnages du roman historique restent nos contemporains. La psychologie rétrospective, nous n'y croyons guère.

Mais il ne faudrait pas rapprocher le succès d'Aphrodite de celui de Qao Vadis. Ce dernier roman nous rappelle seulement que, si nous relisions Alexandre Dumas, nous y goûterions quelque plaisir et que nous avons tort de négliger les romans historiques des éditeurs catholiques. Ils sont pour la plupart, plus agréablement faux, plus ingénieusement compliqués, plus féconds en maximes banales, en mots historiques controuvés et en détails pathétiques que la traduction du polonais SienkieAvicz (i).

Les seuls romans qui essaient de rendre la manière de vivre d'une époque parmi son décor propre

(i) Toutefois les Chevaliers Teutoniques, livre infiniment supérieur à Quo Vadis intéressent par leur allure héroïque et guerrière.

sont ceux de M. Maurice Maindron {Saint-Cendre, Blancador l'Avantageux, M, de Clérambon). A l'attrait du pittoresque, au charme d'une langue riche et forte, ils ajoutent tout l'intérêt que leur vaut l'érudition sérieuse de leur auteur. Mais, bien que les épisodes en soient plaisants, les détails fort audacieux, ces livres ne sont guère dans le goût de l'heure et leur saveur est un peu forte pour les faiblesses d'à présent. Pour le public, il convient de le regretter. Mieux peut-être que notre affirmation, ce seul fait qu'ils n'ont pas suscité d'imitateurs, indique l'indifférence malheureuse où « les jeunes » de ce temps tiennent les recherches de M. Maurice Maindron. Par contre le ton à la fois ironique et moralisateur, la nonchalance sensuelle de M. Pierre Louys, son style lucide, d'une si insaisissable fluidité lui ont valu une suite nombreuse. De la Chimère de M. Louis Dumont à la Dernière Journée de Sappho de M. Gabriel Faure et au Péplos vert de M. Maurice Waleffe pour ne compter que les ouvrages où subsiste un souci d'art, la liste est longue des romans qui se souviennent à' Aphrodite. M"* Jane de la 'Vaudère et Félicien Champsaur le peuvent dire (i). Nous savons bien que dans cette reconnaissance du roman historique,il faudrait peut-être faire hommage à MM. J. H. Rosny de l'influence qui leur est due.

(i) Les romans de M">° Bértheroy continuent seulement le genre illustré par M""* Gautier.

us

Cette renaissance, ils l'avaient prévue, eux qui furent - - en un temps de naturalisme vulgaire — les seuls et derniers apôtres du romanesque et les créateurs du roman préhistorique.

Des tentatives parallèles de celles de M. Louys ou différentes au contraire nous ont donné toute une série de volumes dont on louera probablement encore, après même que la mode aura tourné, l'écriture. Ce sont les contes de Marcel Schwob, si pleins d'une atmosphère étrange de crypte souterraine, de fards milésiens, déjeunes corps amoureux, si ruisselants d'eaux, de miroirs, de gemmes, rappelant à la fois les encens du temple, les toiles de Rochegrosse et Gustave Moreau et cette angoisse qui flotte sur les ruines solitaires au crépuscule : les contes de Jean Lorrain, avec leurs gnomes, leurs fées, leurs éphèbes équivoques, leurs princesses d'ivoire et d'ivresse, leur frisson d'inconnu, leur ombre nostalgique et peuplée de fantômes luxurieux. C'est après les reconstitutions de Jean Moréas (/e^ Con^e^ de la Vieille France), la Messaline, de Jarry, d'une si subtile orfèvrerie de mots et de syntaxe précieuse ; la Nichina d'Hugues Rebell, plaidoyer contre la morale moderne, à la faconde Louys, mais avec en plus la truculence exaspérée du verbe et une brutalité énorme, les sobres et délicats romans de Pierre de Querlon : La Maison de la Petite Livia. — Les Amours de Leucippe et Clitophon [i]

i}\?.n coll. avec Charles Verrier,

les contes de M. A. Ferdinand Ilerold et ceux où M. Rémy de Gourmont a mis une perversité souriante et une morale anarchiste.

Si dans le XVII" siècle, où moissonne M. Henri de Régnier de si riches épis et compose des gerbes lourdes de froment français sont situés Le Bon Plaisir, La Double Maîtresse^ les Aventures de M. de Bréot, le XVIIl» siècle a trouvé dans M. Eugène Demolder, un peintre qui après avoir étudié la Hollande de Kqw.hramdt. (La Routed'Emeraude), excelle à reproduire la règne des élégances de Versailles dans un livre {Le Jardinier de la Pompadour) digne d'un Pierre de Nolhac qui serait romancier.

Si le Couvre-Feu de M. Constantin Photiadès, se réclame à la fois de M"* de la Fayette et de M. Henri de Régnier, la Philosophie Galante de M. de Valcourt, par Paul DoUfus serre davantage^encore le style et la morale des mémoires galants. Reconstitutions et pastiches nous entraînent par delà les âges, de Sparte (L'Amant légal du comte A. du Bois) à Mitylène {Sapho de Nonce Casanova) avec de longs détours dans la légende.

Page 1