X. — LE ROMAN EXOTIQUE
Nous connaissons mal notre littérature coloniale, et nous ignorons à quel point elle est abondante. L'Anthologie que préparent Marins- Ary Leblond comblera^ espérons-le, cette lacune. Ne serait-il pas excellent de distribuer ce livre dans les écoles ? Nulle œuvre ne saurait mieux exalter notre patriotisme : car c'est une des formes les plus belles du génie français que cet instinct colonisateur qui fut toujours chez nous une qualité non seulement essentielle, mais primordiale. L'étude de la littérature et de l'art des siècles écoulés le prouve d'une manière éclatante. Et ce sera sans doute le sujet de l'ouvrage qu'annoncent les Leblond : la Révélation de l'exotisme, où ils prétendent notamment établir que le romantisme fut beaucoup moins inspiré de l'Allemagne que provoqué par un désir d'expansion orientaliste.
Dans leur Anthologie, Marius-Ary Leblond rendent
un pieux hommage à leurs devanciers. Ils vantent particulièrement Fromentin, dont les livres sur l'Afrique sont des chefs d'oeuvres, et Pierre Loti qu'ils admirent bien qu'ils aient une vision opposée à la sienne, et moins fatale. Parmi les plus récentes productions, ils mettent au premier rang, le Sang des Races de Louis Bertrand qui est à leur avis, la plus substantielle composition sur les mœurs algériennes.
Pierre Loti, avec le Mariage de Loti, Ramuntcho, Madame Chrysanthème, Azyadé, le Roman d'un spahi, Vers Ispahan, est un des maîtres de l'exotisme.
Il faut aussi classer ici M. Félix Dubois, auteur de Tombouctou la Mystérieuse.
La place que mérite M.Victor Barrucand dans la littérature exotique est considérable non seulement par son roman occidental Avec le Feu, mais parce qu'il dirige VAkbar où il traite avec une grande force de dialectique les questions de l'assimilation des races en Algérie et de la pénétration française au Maroc. C'est dans ÏAkbar que par les soins de Victor Barrucand parurent les notes d'Isabelle Eberhardt, cette femme étrange dont la vie est un roman palpitant, qui vécut en Algérie sous le costume arabe et trouva la mort dans la catastrophe d'Aïn-Sefra. Ces notes forment un volume. Dans l'ombre chaude de llslam ou dans une zouïya marocaine, Isabelle Eberhardt est mise en scène. Beaucoup d'artistes exotiques connurent cette « vagabonde au grand cœur »
M. Arnaud, le poète des Feux dans la Brousse, M. Marival, auteur de Chair d'Ambre (1900) et de Le (70/" (1902) à propos des incidents de l'afTaire Margueritte, et le critique M. Mahaut, et le peintre des déserts, Maxime Noire,
En dehors de ce groupe, citons M. Jean Rodes, auteur d'Heures d'Egypte (OUendorff) et d'Adolescents [Mercure de France), le premier Français civil entré à Figuig et qui fut correspondant du Matin pour la guerre russo-japonaise ; M. Clia7.eray, qui écrivit L'Oued- M ehlhouf et une sorte de composition lyrique intitulée Le Potier d'argile. Sorte d'Erkmann-Chatrian algérien, il composa, soit sous son nom, soit sous celui de Phre Robin, une foule de contes et de dialogues pleins de finesse, de bonne humeur, d'ironie et de verve ; et enfin, M. Louis Bertrand, dont on n'oublie pas les solides et forts romans : Le Gardien de la Mort, La Cina^ Le Rival de don Juan, Pepete le bien-aimé. « Celui-ci se défend énergiquement de faire de l'exotisme et prétend rechercher à travers la complexité algérienne le type et la mentalité persistantes de la race latine dont il voudrait l'unification morale. Mais ceci n'est qu'une direction intellectuelle qui ne peut altérer en rien le talent du pittoresque romancier. »
M™* Myriam Harry qui est le seul romancier exotique qui rappelle Loti, dans Passage de Rédouins et Petites Epouses a publié récemment un roman d'une rare puissance, la Conquête de Jérusalem,
Et il ne faut pas oublier M. Paul Vigne d'Octon qui essaya — sans doute pour réagir contre l'exotisme de Paul Bonnetain qui n'était guère qu'une amplification du roman naturaliste — de mêler quelque lyrisme à ses nombreux volumes mi-pathologiques, mi-psychologiques : Chair Noire, Au Pays des Fétiches, Fauves Amours, l'Amour et la Mort, Martyrs Lointains, Terre de Mort, le Journal d'un Marin, etc., ni Francis Jarames, dont l'exotisme est spécial et touchant, ni André Gido qui a décrit Biskra et le désert, ni Claude Farrère dont les troublantes Fumées d'opium vont révéler le nom, et dont les Civilisés sont une œuvre des plus fortes et des plus personnelles, ni Paul Claudel enfin, qui rapporta de Chine des notes qui formeront une œuvre remarquable telle que nous devons l'attendre de l'auteur de la Connaissance de l'Est (i).
Quand nous aurons cité sans ordre, Jacques et Marie Nervat auteurs de Célina Landrot (mœurs calédoniennes), Georges Ducrocq auteur de Pauyre et Douce Corée , Paul Reboux, l'évocaleur de la Maison de Danses, nous reviendrons à Marius-Ary Leblond qui semblent s'être consacrés au roman colonial.
En effet les auteurs de l'Anthologie, nés aux colonies méritent une large place.
(i) Cf. Francis de Miomandre, VExotisme d'Aujourd'hui Revue Illustrée, 1906.
Leur dernier livre, les Sortilèges, est, certes, leur œuvre la plus coiiiplète. Il ne faut pas l'envisager conïme un ensemble de nouvelles, mais comme une étude divisée des quatre grandes races coloniales, présentée chacune dans un petit roman dont l'intrigue est caractéristique des mœurs quotidiennes. Chacune de ces parties présente un caractère qui est la synthèse d'une race : Moutousami, Talata, Compère et Cafrine. Le portrait de Compère n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre. Le Chinois, pris seul, est ici dessiné avec une habileté saisissante. Après la mélancolique destinée de l'Indien, les dramatiques irrésolutions de la Malgache, passionnée de jalousie, l'histoire de Compère est tragique, celle de Cafrine est joyeuse ; elles symbolisent l'esprit chinois et l'esprit cafre. L'optimisme, la joie ?aine et franche, c'est ce que Marius-Ary Leblond veulent réaliser dans le roman contemporain qu'ils ont raison de trouver trop triste. Les livres modernes poussent au découragement, à la lassitude, ils décrivent avec complaisance l'universelle neurasthénie. Le Zézère, la Sarabande ou les Sortilèges, font évoluer dans un décor de lumière des êtres heureux de vivre, même au fort des plus réelles souffrances sociales ou amoureuses.
Le fatalisme, qui plane sur les Sortilèges, ne traduit que l'instinct même du Chinois, du Malgache, du Cafre ou de l'Indien, qui se replient sur euxmêmes en présence des races étrangères. Il est le
malaise, la faiblesse ethnique contre quoi notre influence peut réagir. Il n'a rien de commun avec le fatalisme de Pierre Loti, qui n'exprime que sa propre résignation, individuelle^ devant la mort ? Pourquoi s'est-on désintéressé de l'exotisme ? Les Leblond pensent qu'il faut en chercher la source dans l'attitude des Naturalistes absorbés à réagir contre le clinquant oriental des fictions romantiques. Cantonnés dans les études de mœurs parisiennes ou provinciales, « ils ne veulent pas percevoir tout ce que l'exotisme a de social et d'altruiste en ce qu'il est une solidarité par la sensibilité avec les autres races, dites inférieures de l'univers ».
L'œuvre colonisatrice ne devient-elle pas admirable lorsqu'elle s'efforce à faire pénétrer le génie français dans les pays indigènes ? Ce génie, le plus large et le plus complexe, n'est-il pas le plus adaptable? Wells et Novicow se plaisent aie constater. Wells prévoit même — M. Gabriel Tarde l'avait prévu avant lui, — au cours de ses Anticipations^ le moment où la France aura conquis sur les pays européens la plus complète suprématie intellectuelle. Or, c'est de ces sortes de victoires que découlent la grandeur morale et l'importance géographique d'une nation. Comment cette influence ne s'étendrait-elle pas aux races coloniales qui sont, les unes, très profondément françaises, les autres prêtes à le devenir? Les Leblond affirment que l'assimilation de ces races
aux mœurs européennes est parfaitement réalisable et logique : le tout est d'employer à la faire pratiquement l'énergie dont on use pour attaquer les tentatives maladroites.
Le Français voyage peu. Il se désintéresse d'un extérieur inconnu. En dehors d'un cercle de villes où il a coutume de retrouver ses habitudes, il lui déplaît de s'aventurer. Nous nous félicitons de rencontrer des voyageurs comme MM. Georges de La Salle, Pierre Mille, Raymond Recouly, GifFard, Villetard de Laguérie, Ludovic Naudeau, Jean Rodes, qui rapportent les documents les plus précieux pour notre curiosité. Une des grandes nécessités de la colonisation est de forcer la France à prendre conscience de la complexité de l'univers. M. Maurice Barres distingue ime dissemblance entre deux races européennes {Au service de r Allemagne), et conseille aux Français de rester en Alsace pour imposer notre esprit et nos mœurs. Ne pensez-vous pas que cet esprit s'imposera à plus forte raison sur des races hésitantes, puisqu'il apportera les germes d'une civilisation ? A rester chez soi, à jouir de la fortune d'un pays, on laisse son cerveau s'ankyloser. L'exercice est nécessaire à l'intelligence comme aux muscles. La France est comme un cœur trop lourd, gonflé d'un sang riche qu'il faut laisser circuler librement par des artères nouvelles.