‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 28 sur 44 · XI. — ROMANS DE FEMMES · texte numérisé non relu

XI. — ROMANS DE FEMMES

Le vieux pêcheur des Noces Corinthiennes n'a pas tout à fait tort de s'écrier :

« La femme est avide et fertile en paroles ! »

Ne faut-il pas rechercher l'origine de l'envahissement des lettres par les femmes dans une décadence passagère de roman, venue

1* De l'industrialisme ;

2° De l'abus des descriptions mondaines, légères, élégantes, ironiques, etc.

La force étant absente des romans actuels , les femmes devaient être tentées d'en écrire. Elles y réussirent tout aussi bien que la plupart des écrivains à la mode, et elles hâteront peut-être la rénovation du roman en ceci qu'elles en écriront ellesmêmes d'excellents, et qu'elles obligeront les romanciers à chercher une autre forme plus énergique et plus puissante. D'ailleurs, les femmes ont de tout temps envahi la littérature. Voici, à titre de document, les noms àes principales femmes de lettres de i8ooà 1900 :

« M»* de Genlis. — M"'^ de Slael. — M'"^ Cottin. — M'»^deMontolieu. — M"'^ Sophie Gay.— M"'<^dc Duras. — M°* d'ïiautpoul. — M"^ de Krudener. —

M"" Georgette Ducrest. — M'"" de Souza. — La Contemporaine. — M'"^ la duchesse d'Abrantès. — George Saud. — M'"" liortense AUart. — M'"" Mélanie Valdor. — M""" Jenny Bastide. — M'""' Dupin — M»"' Emile de Girardin. — M"*^ H. Armand. — M"" Charles Reybaud. — M""^ Ancelot. — M'"'' Desbordes-Valmore. — M'"** Ulliac-Tremadeure. — M'"'^ Elisa Volart. — M™«AmabIe Tastu. — M™^ la comtesseMerlin.— M^'^d'Aboville. — M"« la comtesse Dash. —M'"'' Jane Dubuis&on. — M°*" Eugénie Eva. — M'"* Sophie Panier. — M"*^ Hermance Lesguillon. — M'"° Sophie Crombach. — M"® Aiida de Savignac. — M""® Aurélie de Soubiran. — M"»^ Edmond Adam.

— (JuUette Lambert). — M"** Urbain Rattazi, (princesse Marie de Solms). — M""^ Clémence Badère.

— M"® Roger de Beauvoir. — M"^ Gustave Haller. M'"^ Gyp (comtesse de Martel). — M""^ Rachilde.

— M""' Henry Gréviile. — M"''' Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau). — M"'^ Marie Lafon. — M""® la comtesse Rostopchine. — M""" J. de la Vaudère. — jyjme Marni. — M'"^ Judith Gautier. — M""^ de Peyrebrune. — M'"^ V. Laya. — M""* Gabrielle Réval. — M^^Bentzon. — M"»^ Marc de Montifaud. — M^'^'Caro. •— M'"^ Camille Perl. etc. (i)

Que de noms oubliés déjà figurent dans cette énumération si incomplète. Nous ne pourrons étudier

(1) Cf. Philibert \uiehr&nd, Romanciers et Viveurs, Calraann-Lévy, 1904.

chacune des romancières nouvelles. Elles forment une majorité dans les lettres nous ne nommerons encore que les principales .

« Ce qui fait, — dit Stendhal — que les femmes, qiiand elles se font auteurs, atteignent rarement au subhme, c'est que jamais elles n'osent être franches qu'à demi : être franches serait, pour elles, comme sortir sans fichu. » Ceci n'est plus vrai de nos jours. M"^^ Rachilde, la première, osa être sincère. On l'a suivie. Le succès actuel de la littérature féminine n'est dû qu'à la franchise — on aurait dit jadis l'impudeur — avec laquelle les femmes se représentent. Lorsque les psychologues s'attardaient à dépeindre une héroïne légère ou perverse, on se révoltait contre ce parti pris, ce manque d'indulgence.. . Certes Stendhal exagérait volontiers son dédain pour les femmes artistes, et les pensées réunies par les soins de M. Jules Bertaut sont à ce sujet un document curieux. Mais quand il déclare : « La fidélité des femmes dans le mariage lorsqu il n'y a pas d'amour, est probablement une chose contre nature » ou « la seule chose que je voie à blâmer dans la pudeur, c'est de conduire à l'habitude de mentir... » il exprime la thèse que développent le plus complaisamment nos femmes de lettres.

Nous avons déjà cité M"^ Rachilde, la comtesse de Noailles M™^ Nervat. Les femmes qui écrivent ont une tendance à se raconter ou à faire croire qu'elle se racontent que la littérature objective n'est pas faite

par les femmes. Leur incurable romantisme, que M. Maurras leur reproche tant, les en éloigne. La Nouvelle Espérance et la Domination de M"' de Noailles affectent l'allure de confessions.

M"'' Claude Ferval (baronne de Pierrebourg) a tenté le roman philosophique dans Le plus Fort. Elle l'a tenté avec succès. Ce livre, bien qu'écrit un peu lourdement, mérite de retenir l'attention. Une manque pas de puissance, et la lutte psychologique qu'il étudie est d'un éternel intérêt. Le dernier roman de M""" Claude Ferval : Vie de château, « est des plus hardis » avec son héros dont l'honneur « conjugal » ne devient chatouilleux qu'après fortune faite (i).

M™' Marcelle Tinayre, qui écrivit i/e//é et l'Aventure de François Barbazange, tient surtout sa réputation du succès de la Maison du Péché.

M"* de Régnier (Gérard d'Houville) est l'auteur de deux romans, Y Inconstante et Esclave.

L'inconstante, — Gillette — est un caractère parce qu'elle n'en a pas. Elle est, au fond, très séduisante, très femme, et elle constitue un type gracieux, bien observé, qui n'est pas loin d'être parfait. On sent exister Gillette dans V Inconstante, on voit moins les autres personnages.

(i) Georges Lecomte, Enquête sur le prix Goncourt, Presse, 6 décembre 1904.

Défaut féminin. Les femmes ne peuvent guère mettre en relief plus d'un personnage. Elles composent leurs romans avec maladresse. Celui-ci nest pas tout à fait sans harmonie, mais il y a des longueurs. Le chapitre où les deux femmes, à la campagne, se confient leurs amours est trop étendu et trop en dehors du sujet. L'histoire rétrospective de Gillette ne paraît pas non plus à sa place. Mais l'écriture est souple, large^ cadencée, prenante. Elle fait prévoir ce second livre, où Ton voit la femme sous un autre aspect, ce livre plus profond et plus humain, plus douloureux aussi, Esclave.

Esclave est un des meilleurs livres publiés récemment. Il a le mérite d'une grande audace et d'une véritable originalité. Il est écrit dans un style limpide, imagé qui apparente M""® de Régnier aux plus purs écrivains classiques. A force de s'exclamer que l'opinion est favorablement disposée envers les femmes du monde, on se croit obligé de diminuer leurs œuvres en les plaisantant. Certes, on aurait tort de considérer £^5c/aye comme un roman, mais c'est une nouvelle qui, un peu moins développée, eût été parfaite. Les livres parfaits se comptent ou plutôt ils ne se comptent guère... Ecoutons les femmes disserter sur l'amour et chérissons ces silhouettes gracieuses que dessine M"^ de Régnier : elles portent au visage le reflet d'une âme véritable.

M""* Judith Cladel a débuté par les Confessions

d'une Amante qui sont à rapprocher des meilleures pages de M"® Marni.

M"^ Colette "Willy dont on sait la collaboration aux œuvres de son mari a réuni en volume les plus exquis dialogues de Bêles. Ce livre pourrait bien être un chef-d'œuvre.

Les bêles, dans ces dialogues, s'expriment en un langage délicieux et coloré. Qu'elles paressent quand le dîner est en relard, ou qu'elles songent devant le premier feu, qu'elles s'effarent pendant le voyage ou qu'eilos échangent de puériles sentimentalités, elles disent les choses les plus exquises et les plus émouvantes. Je ne sais pourquoi nous eûmes envie d'étudier ce livre avec le plus grand sérieux. Mon Dieu ! peutêtre parce qu'il s'en dégage une philosophie douce, une mélancolie pénétrante et parce que certaines pages sont admirables. Voici comment Toby-Chien voit sa maîtresse : « Elle s'assied dans le mouillé, regarde en avant d'elle comme si elle dormait ; ou bien se coucIkî à plat ventre, siffle, et suit uue fourmi dans l'herbe ; ou arrache une poignée de serpolet et la respire ; ou appelle les mésanges et les geais, qui ne viennent jamais d'ailleurs. Elle porte un arrosoir lourd qu'elle verse en mille fils d'argent glacé, qui mo donnent le frisson, sur les roses ou dans le creux de ces petites auges de pierre, au fond du bois. Tout de suite je m'y penche pour voir la tête du buUbringé venir à ma rencontre, et pour y boire l'image

des feuilles... Quelquefois, accroupie, acharnée, elle gratte la terre, peine, sue, et je m'anime tout autour, dans la joie d'une besogne utile qui m'est si familière.... Qui m'expliquera le peu de fermeté de ses desseins ? Voilà qu'elle tombe sur son derrière, brandissant une herbe à racine chevelue, et s'écrie : « Je la tiens, la rosse I »

M™^ Claude Lemaître, {Le Cant, L'Aubaine, Cadet Oui-Oai] garde, en ce temps de confessions réalistes, une sentimentalité nuancée, délicate, un art très sincère d'analyse et de composition.

M""* Georgette Leblanc, a pris une excellente place dans la littérature féminine, dès son premier livre. Le Choix de la Vie c'est la simple histoire de la rencontre de deux femmes : l'une élégante et lettrée, l'autre un peu primitive, jolie, naïve et malheureuse. Transformée, « civilisée », cette jeune paysanne reprend conscience d'elle-même et devenue « indulgente » pour la beauté des autres, admiratrice même de cette beauté et par conséquent délivrée du souci d'être mal jugée, indépendante enfin, armée d'une conception de l'honneur plus personnelle et plus fière que celle qui lui était imposée, elle connaît des bonheurs'insoupçonnés, une quiétude profonde et douce.

On peut reprocher à M"^ Georgette Leblanc d'avoir choisi une héroïne trop banale et chez qui il ne pouvait être intéressant d'éveiller une personnalité. Mais M™® Georgette Leblanc répondra sans doute

que, comme Jean-Jacques Rousseau le pensait pour les hommes, « toutes les femmes sont nées naturellement bonnes », que les conventions seules les ont habituées à de la méfiance ou à de l'envie, et qu'une tendresse continue doit faire renaître tous les bons instincts qui sommeillent en elles. Elle répondra aussi que le fait d'être sans caractère constitue un « caractère » spécial, et que tous les personnages sont intéressants lorsqu'ils dégagent de la beauté.

Mlle Yvonne Vernon, auteur d'un émouvant, enthousiaste, lumineux et harmonieux recueil d'impressions {Terres de Lumière), a repris le roman provincial dans Claire Maret Minutieusement, avec ui^don d'analyse très pénétrant qui la fait originale parmi les femmes qui écrivent, elle sait se garder du lyrisme inopportun et noter les seuls détails caractéristiques.

Les rares souplesses lyriques, le don d'images nettes, qui sont représentatives de M"* Renée Vivien poète, revivent dans La Dame à la Louve et Une Femme m" apparut avec son mépris pour la force vii ile et sa même piété pour la Vénus de Mytilène. L'Impossible sincérité de M"»" Hélène de Zuylen de Nyevelt marque un poète douloureux et humble devant l'éternel mystère des âmes étrangères l'une à l'autre. Il faut mettre hors de pair, Hiésous de Pierre Nahor (Emilie Lerou). M"^ Paule Riversdale a donné VEtre Double. On n'a pas assez remarqué 1'/naccessible, un inquiétant aveu sur le mystère de la

volupté et l'énigme des sens ? C'est peut-être le plus féminin des romans modernes, le plus amèrement sincère, l'appel le plus désespéré qu'a jeté M"'" Bertrand de Jarzé.

Nous n'avons pas prétendu citer ici toutes les femmes romancières, si nous nous souvenons de M'"« J. H. Garuchet, dont Y Ensemencée prouvait une observation aiguë et nerveuse, de M"'° Danielle d'Athezqui écrivit d'aimables romans, que de femmes oubliées au cours de cette étude qui ont peut-être du talent et certainement du génie.

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