‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 29 sur 44 · LES ROMANCIERS · texte numérisé non relu

LES ROMANCIERS

Dans cette brève revue des genres où nous avons omis le roman psychologique et le roman de la vie moderne, a le roman » sans sous-titre, nous avons oublié de nombreux auteurs. D'autres n'ont pas été suffisamment caractérisés qui cultivèrent plusieurs genres. Nous allons essayer de définir les principaux de ces écrivains. // est évident que nous ne mentionnons point ceux dont la réputation est antérieure aux limites de notre travail.

René Boylesve. Romancier et conteur léger, il débuta par des pastiches, des « Novelle ». Il a été un des premiers à ne plus écrire des pages psycholo-

giques, mais il a animé ses personnages d'une mimique — un peu compliquée — et telle qu'il est facile pour le lecteur de déduire, à cause d'elle, le caractère de ces personnages. Les livres de M. René Boylesve, comme la Becquée, le Parfum des lies Borromées, Mademoiselle Cloque, Le Bel Avenir ou l'Enfant à la Balustrade, survivront sans doute. On a souvent dit que M. Boylesve présentait ses héros à la façon de Balzac et qu'on les voyait trop bien pour les oublier. Dans son dernier livre, ÏEnfant à la Balustrade qui n'est qu'un recueil de sensations enfantines, on peut s'étonner de l'ironie savante dont fait preuve un jeune observateur aux jugements si rapides et si exacts. Le héros n'écrit-il pas : « Cette pudeur soudaine à prononcer un nom est une nuance sentimentalequeles enfants saisissent très bien, etc. . .» (p. 189) . M. Boylesve a pressenti la critique qui devait lui être faite.

Très érudit, très curieux, tout en esquissant des portraits typiques, en racontant une intrigue quelconque — volontairement banale et qui bouleverse des existences. — M. Boylesve a symbolisé les angoisses d'un enfant devant la vie, son désir d'un idéal, et son cri douloureux et puéril vers la statue qui domine les foules, est la conclusion nécessaire, profonde et ne prouvant rien.

Camille Mauclair. Après avoir tenté les formes les plus audacieuses et jusqu'au lyrisme dans l'Orient

Vierge et aux contes philosophiques et légendaires {Les Clefs d'Or), M. Camille Mauclair a écrit les Mères Sociales qui est un excellent livre — et que l'Académie Concourt n'a pas couronné. — L'intelligence de M. Camille Mauclair le pousse à soutenir des thèses, à développer un sujet par arguments plutôt qu'à le raconter (i). Il est trop rapidement séduit par les Idées, voilà ce qui explique le chemin accompli depuis Eleusis. De la cité intérieure il est allé à la cité future. Dès le Soleil des Morts, on pouvait prévoir l'évolution finale de cette intelligence souple, riche, subtile. D'où ses contradictions plus apparentes que réelles. Il aboutit au socialisme. Luimême ne peut affirmer qu'il s'y maintiendra. N'importe, M. Camille Mauclair peut se vanter d'être un des plus dévoués « serviteurs de la Beauté » et pour parler avec Nietzsche, il demeure plus « inactuel » qu'il ne pense.

Robert Scheffer est de la génération symboliste. Si nous l'avons rangé parmi les jeunes, c'est que comme Camille Mauclair et René Boyiesve, il est resté l'homme des jeunes revues et l'ami de la jeunesse. C'est là une qualité, et nous ne leur en faisons pas reproche. Leurs noms sont assez estimés aujourd'hui pour qu'ils n'aient plus besoin de solliciter

(i) « Est-ce que le règne des conteurs est passé ? » se demande avec jubilation M. J. Ernest-Charles, adversaire du roman. (Samedis, V série, Perrin.)

la jeunesse. C'est donc une belle sympathie qui les attire vers les générations nouvelles.

Robert Schelïer est un écrivain compliqué. Il n'a jamais été simple. Il a beaucoup de talent et il en aurait plus encore s'il n'obéissait pas à son style. Ses livres n'émeuvent pas. Ils dépeignent, avec élégance, des choses factices. Le Péché Mutuel et 71/'"® Larme sont des tours de force. Robert Scheffer est un déformateur prestigieux. Cependant sa dernière œuvre, les Frissonnantes , est un recueil de nouvelles fortes, harmonieuses , vivantes et colorées. Néanmoins Grève d'Amour et Le Prince Narcisse nous paraissent caractériser mieux ses goûts et sa manière discrète, souriante, voluptueuse, affable et compliquée. C'est du dix-huitième siècle avec une pointe de « chinoiserie » .

André Couvreur. Lorsque Bourget fait parler ses héros, il nous explique selon la méthode psychologique, par des déductions lés paroles prononcées. Mais toutes les déductions sont réfu tables. Les personnages de Couvreur nous sont présentés différemment. Nous les connaissons soudain par une description rapide qui saisit les traits principaux du visage, l'aspect sain ou maladif des individus, et qui est le commentaire d'un diagnostic. Dès lors, nous devinerons leurs instincts, et leurs gestes nous avertiront de leurs pensées. Ils sont esclaves d'un tempérament. Cette littérature est trop directement influen-

ces de Moreau de Tours, et plus près de nous, de Raymond, Dejerine ou Grasset. M. André Couvreur, dans las Dangers Sociaux, a fait souvent œuvre de conférencier. I! le fait d'ailleurs avec autorité, et son style, qui semble s'être allégé ces temps derniers, n'a jamais manqué de force. Son dernier livre, Caresco surhomme, est une débauche d'imagination. Gela reste un peu vague comme portée.

Henry Bordeaux : Il est déjà officiel et célèbre. On lui a reproché sa monotonie qui n'était qu'un excès d'harmonie. Après le Pays Natal, il a montré par le Lac Noir qu'il pouvait, tout comme un autre, prétendre à la couleur. C'est un écrivain honnête dans tous, les sens. Il a le respect de la tradition morale et littéraire. Oa peut d'abord ne pas apprécier toute la force contenue de son talent. Il vous oblige à le relire. Il a quelques-uns des dons de Fromentin, avec moins de chaleur. Le critique est notoire. M. Henry Bordeaux est un des maîtres de ce soir.

Paul Brulat : M. d'Alméras nous a raconté les débuts de M. Paul Brulat. Celle existence, a.«sez tumultueuse, est bien celle que devait vivre l'auleur de l'Eldorado.

Malheureusement engage dans la débâcle romantique et dans l'erreur naturaliste, M. Brulat est capable d'une œuvre supérieure à la Gangue, celte réalisation de la préface de Lucrèce Borgia.

Saurait-on reprocher à M. Paul Brulat d'avoir été souvent d'une sincérité trop crue dans ses peintures?... M. Paul Brulat est un artiste violent. Il ne sait se contenir, et il nous a révélé dans l Eldorado l'évolution de sea croyances sociales. M. Paul Brulat fut un peu anarchiste. 11 se rit aujourd'hui des rêves utopiques qui proclament l'égalité de tous les hommes, et, certes, c'est une idée bizarre et poignante que celle de ce vaisseau abandonné en mer, livré aux vagues furieuses d'un orage, et dont les passagers deviennent égaux devant la mort. Toutes les morales disparaissent. Les mauvais instincts seuls font agir les hommes. La force brutale terrifie et domine en despote. Le bateau devient une île où se meut un monde primitif. Et c'est un symbole énorme, exagéré, d'un stupéfiant relief.

Ceux-ci sont déjà en dehors de la « jeunesse littéraire ». Ce sont des cadets, sinon des aînés. Celui qui devait indiquer une voie nouvelle et qui disparut trop vite est :

Jean de Tinan. « Ce fut un vrai jeune homme que ce Jean de Tinan qu'une mort prématurée enleva aux lettres sans qu'il ait eu le temps de leur donner l'œuvre que promeltait son talent précoce en espérances qui, déjà se réalisaient...

... Il ne partageait des contemporains d'Hernani ni leur exaltation, ni leur intolérance, ni leur tru-

culence, ni leur mélancolie. Il n'était ni satanique, ni byronien,ni moyenâgeux, ni clair de lune... Jean de ïinan, au contraire, aimait la vie quoi qu'on ai* pu dire d'elle, et bien résolu à ne point la prendre sur sa mauvaise réputation et à l'éprouver par luimême, en jeune homme, quitte ensuite à la juger en homme (i), cet amour de la vie le poussa à réagir contre le romantisme. Il fut le créateur d'une sorte d'ironie sentimentale et d'un style trop rapide, mais si exact à évoquer les éphémères de l'âme et de Paris. Penses-tu Réussir et l'inachevée Aimienne ont eu des imitateurs ! Il aurait fait école...

Pierre de Querlon : « mort si prématurément le 7 juin 1904 à l'âge de vingt-quatre ans, laissa la matière de trois volumes... « Vivre peu, vivre bien, intensément, se condenser en un art très pur de fond et de forme, très humain, mais aussi élégant que possible (car il n'avait pas le temps de commettre des fautes de goût), telle était la religion de cet écrivain charmant. Et près de lui, la main sur son épaule on devine la petite Livia, une silhouette légère, aussi vivante, aussi souple^ aussi naturellement danseuse qu'il était naturellement poète. On la voit comme la fille de son cerveau ; elle sort de sa petite maison où demeure un escabeau mystérieux, siège toujours vacant offert aux haltes funèbres de la

(i) Henri de Régnier, Figures et Caradères {Mercure de France, 1904),

trahison... ou de la mort. La grande traîtresse est en effet venue s'asseoir au foyer de la petite Muse, la folle du logis qui dansait s'est couchée sous des linges blancs, fleur gisant dans la neige, et le poète n'est plus. Ils sont partis pour le pays de l'éternel hiver... ou de la gloire, cet éternel printemps (i). »

M. Pierre de Querlon s'est complu à observer l'humanité par le gros bout d'une lorgnette. Et il a ri des gestes diminués, des pensées diminuées, des décors diminués. Doucement ironique, il copia le paysage japonais qu'il aperçut. Il le fit avec talent, avec beaucoup de talent, se joua des phrases jolies qui donnent aux sentiments profonds des allures d'écoliers en maraude, et nous conta une petite histoire qui n'avait lair de rien, et qui était toute la vie.

M. Pierre de Querlon était d'une originalité précoce.

J. A. Coulangheon. M. Jules Claretie a dit de lui dans le Temps: « J'avais vu couronner ce jeune homme au Concours Général. J'avais lu ses premiers vers {U.^^ Bartet les possède). II avait écrit une excellente étude des mœurs des petites villes, Les Jeux de la Préfecture. Il rêvait de faire, comme on dit, du théâtre, et ses premiers essais annonçaient un observateur, des succès futurs. Beaucoup de mélancolie, une sensibilité douloureuse, des traits à

(i) Rachilde, Romans [Mercure de France, loi, I, igoà).

la Flaubert, un pessimisme attendri caractérisaient ce jeune homme. Anatole France lui dédiait une des nouvelles de son dernier volume, Riqaet, celle qui vient après Crainquebille. La jeune littérature peid une force. » J. A. Coulangheon — qui a subi l'influence d'Anatole France, — laissa trois volumes, V Inversion sentimentale^ Les Jeux de la Préfecture et Le Béguin de Gô. Ce dernier parut neuf jours avant sa mort. C'était un esprit fin, ironique, assez âpre parfois et saturé de littérature. Ses ouvrages sont pleins de talent, et il n'est pas douteux que bientôt sa personnalité se fût aSranchie et qu'il eut donné des œuvres très remarquables.

Jean-Louis Talon, est mort le i4 mai igo4 au Sanatorium de Dienne (Calvados) . Un livre lui valut une réputation, La Marquesita. C'est un roman d'une puissance étrange d'évocation. Toute l'Espagne moderne avec son aspect bigarré, ses joies bruyantes et populaires, ses haines tragiques, revit ici. M. Ernest La Jeunesse, en termes émus a salué la disparition d'un bon romancier poète.

G. Binet-Valmer : Il fut le fondateur d'une excellente revue : La Renaissance Latine, qui essaya de reprendre, hélas ! en vain le grand programme de Castelar, au point de vue éthique, littéraire et politique. Il a donné deux romans que l'élite a fort vantés, Le Sphinx de Plâtre, et le Gamin Tendre. Ce

dernier obtint à la fois la faveur publique et l'atlention des philosophes, comme M. Tarde, des universitaires, comme M. Faguet. Depuis deux ans M. Binet-Valmer n'a rien publié. Il n'imite pas la hâte dangereuse des jeunes gens. Souhaitons que son prochain livre, les 3Iétèques, soit une belle oeuvre. Il récompensera son attitude sans concession, sa dignité d'écrivain, à une époque veule, lâche et désordonnée.

Marcel Boulenger : Il suffit de se reporter au chapitre La Critique pour connaître les théories d'art de M. Marcel Boulenger. M. Marcel Boulenger est un heureux. La chance lui a vite souri. Le succès est venu à lui, — et c'est justice.

M. Marcel Boulenger est un « jeune », et bien que ce qualificatif ait été jusqu'alors employé pour désigner les inconnus quelque vieux qu'ils fussent, M. Marcel Boulenger a trente ans. Il a publié quatre romans délicieux où ne se trouve nulle métaphysique compacte — ce qui dénote de la modestie — et qui ont le rare mérite d'être écrits en français. M. Marcel Boulenger, qui connaît notre belle langue et l'étudié tous les jours, ne s'est jamais montré critique tendre à l'égard des solécismes d'autrui. Peut-être eut-il tort : il est des romanciers qui doivent ne pas trop songer à la forme, mais achever leur œuvre, si énorme qu'elle puisse être. Cependant il faut féliciter M. Marcel Boulenger de se soucier du style assez pour nous donner des livres parfaits à ce point de

vue et qui permet d'en présager d'autres semblables. La différence entre Le Page et Couplées est frappante. Les fâcheuses assonances qui émaillaient ce livre-là ont disparu dans ce livre ci, et la tournure des phrases est maintenant plus aisée et plus alerte.

Saint-Georges de Bouhélier : on sait que M. Saint-Georges de Bouhélier est le dernier chef d'école et qu'il compte de fervents disciples. L'école naturiste a produit d'excellents artistes, parmi lesquels MM. Maurice Le Blond et Eugène Montfort. M. Saint-Georges de Bouhélier débuta fort jeune et causa une révolution dans les lettres. Son audace^ sa franchise et peut-être aussi son orgueil, lui valurent de nombreux ennemis, mais il faut reconnaître que le chef des naturistes répondit chaque fois aux attaques par de nouvelles œuvres, et il faut louer cet écrivain tenace et laborieux. Ses romans, un peu confus, ont de l'intérêt, de l'émotion, de la sincérité. Lucie, fille perdue et criminelle, est le meilleur.

Charles-Louis-Philippe : avec une large pitié fraternelle, un cœur infiniment troublé, une sensibilité riche d'images neuves et de perpétuelles associations d'idées et de mots originales, se faisait l'historien des âmes craintives, des existences perdues et désemparées : Bubu de Montparnasse, le Père Perdrix^ Marie Donadieu : Il faut le citer.

« — Ah I petite Margot, tu es charmante et douce. Tu as l'une des âmes les plus belles, parmi les femmes que j'ai rencontrées. Tu ris avec ta petite bouche et tes jolies dents. Tu embrasses les hommes comme du bon pain. Tu fais tout ce que l'on veut. On peut te dire des paroles touchantes, car tu as l'air de les sentir. Tu as des petits seins fermes et ronds qui me font penser aux seins de mes petites amies d'autrefois qui avaient seize ans. Tu es si petite que l'on ne te prend pas au sérieux. Petite Margot î petite Margot ! Petit jouet, petite femme, voici quelle sera ta destinée.

« Et j'ai pensé à toi avec de la pitié. Tu es semblable à la brebis qu'un boucher mène à l'abattoir et qui, ne sachant pas où elle va, est heureuse de marcher. Petite Margot, ton boucher est un gros boucher rébarbatif qui s'appelle : la Société. Il attache des petites femmes à sa grosse corde et les conduit à la mort. Il leur tond leur pauvre laine chaude, il les soulève, il les couche et il les tue. Et quelque jour» sur une table de dissection, des carabins, en ricanant, ouvrent leur ancien corps vivant de petites Margot de quarante sous... »

Marins- Ary Leblond : Dira-t-on les frères Leblond comme on dit les frères Rosny ou les frères Margueritte, comme on a dit les frères Concourt? Ce sont surtout des romanciers coloniaux et ils sont en passe de compter parmi les meilleurs romanciers co-

loniaux français. Nous les étudions plus spécialement dans le chapitre réservé à l'exotisme. L'Académie Goncourt ne leur a pas donné son prix, malgré l'opinion de l'élite qu'une enquête nous a fait connaître, enquête qui leur valut l'unanimité des suffrages et qui permit à M. J.-F. Raffaelli d'écrire cette belle page :

« Je me suis enivré à la lecture du Zézere, des frères Marius-Ary Leblond, et de leur Sarabande. Le premier de ces livres me semble un petit chefd'œuvre I

« J'ai beaucoup réfléchi sur le Beau et j'ai cru pouvoir conclure que toute beauté se codifie sous la forme d'un rythme : nous avons du génie si nous avons, à quelque moment, créé un rythme, en art, en littérature, en morale, en tout. — Et si ce rythme est en harmonie avec le rythme des mondes qui s'évitent, c'est-à-dire avec l'ordre éternel.

« Les Marius-Ary Leblond, créoles, nous ont apporté un rythme inconnu chez nous. Ce sont des créateurs. Leur forme, la couleur de leurs sentences, le mouvement de leurs phrases nous laissent dans l'esprit un rythme nouveau qui est un progrès acquis par nous et que nous leur devons.

« Mon vieil ami Edmond de Goncourt; à la mémoire duquel je garde tant d'affectueux respect, aurait aimé se retrouver physiquement dans le plus grand des frères Leblond et retrouver son frère dans le plus jeune. «

Charles Henry Hirsch : NousavonsvuM.IIirsch, romancier symboliste. Nul ne pouvait croire qu'il atteindrait au succès près du grand public. Or, il a publié Eva Tumarche, La Demoiselle de Comédie , Le Tigre et Coquelicot, Pantins et Ficelles, des romans réalistes et ironiques qui apportaient du nouveau. Il a vu les milieux dits excentriques avec le regard d'un Nietzschéen, et il nous les a présentés simplement avec un humour ingénu, bien français et bien personnel. Ça ne paraissait pas littéraire tout d'abord, et puis on s'aperçut que c'était de la littérature très habile et très complexe. Dans un quotidien du matin qui fut jadis littéraire, M. Charles Henry Hirsch reste un des derniers littérateurs.

André Lebey. Le précoce enfant des lettres, des Premières Luttes est surtout un historien, du moins il semble;, après son Essai sur Laurent de Médicis et son Connétable de Bourbon, qu'il doive se consacrer surtout à l'histoire. Ce n'est pas que ses romans n'aient de fort remarquables qualités, l'Age où l'on s'ennuie et les Pigeons d'Argile sont des livres qui ne pouvaient passer inaperçus. La critique a été unanime à reconnaître leur originalité, et l'harmonie de leur style. Mais précisément parce que M. André Lebey apporte dans l'histoire ses qyalités de romancier et qu'il sait « présenter » ses personnages et les faire se mouvoir dans des décors habilement reconstitués, c'est parce que c'est

un merveilleux évocateur que nous souhaitons qu'il se consacre exclusivement à l'iiistoire.

Eugène Demolder après cette éblouissante, ardente et puissante évocation de la Hollande de Rembrandt, la Route d'Emeraude nous a donné un roman excellent, le Jardinier de la Pompadoar.

M. Eugène Demolder a décrit des coins de province d'un réalisme archaïque et délicieux. Tiennette Lampalaire, la tante Monneau, et le pittoresque Agathon Piedfin sont d'extraordinaires silhouettes.

Certaines pages sont troublantes et la crudité des phrases paysannes n'est pas déguisée, mais quels savoureux Noëls M. Demolder a dénichés dans les chansons de jadis ! Et puis la fin est d'une mélancolie poignante... M. Demolder nous fait presque regretter que nos pères aient fait la Révolution puisqu'ils ont détruit tant de croyances légères et de mœurs précieuses, comme ils ont tué nos amis Jasmin et Martine... Il faut lire le Jardinier delà Pompadoar, on revit toute l'ancienne élégance et tout le charme du passé.

Pierre Villetard : On avait aimé le premier livre de M. Pierre Villetard, M. et M'^^ Bille, on s'étonne aujourd'hui de ne pas l'avoir assez remarqué. La Maison des sourires montre tout à fait ses belles qualités que l'on avait seulement devinées. Le livre

de M. Pierre Villetard est d'une enveloppante suggestion. Il s'en dégage une volupté spéciale, un peu mystérieuse. Pas d'audaces blâmables... Un très bon livre, d'un style harmonieux et souple encore que dominé par quelques influences. Mais nous verrons bientôt M. Pierre Villetard, romancien personnel, nous donner l'œuvre que nous sommes en droit d'attendre et qui le classera parmi nos meilleurs écrivains,

A. Gilbert de Voisins : C'est un des stylistes les plus précis de la jeune génération. Sa phrase, un peu complexe, se balance avec une harmonie particulière. M. A. Gilbert de Voisins est surtout un artiste. La partie psychologique de la Petite Angoisse paraît faible à côté des évocations savantes de Pour l'amour du Laurier. M. A. Gilbert de Voisins est un peintre, un « descriptif », c'est aussi un ironiste. Sa dernière œuvre est, dit Rachilde, « un tour de force ». C'est peut-être là son défaut. La littérature de M. A. Gilbert de Voisins est encore trop de la Littérature, mais les admirables qualités qu'elles décèlent nous font espérer l'œuvre digne de l'écrivain que M. A. Gilbert de Voisins doit être

P.-J. Toulet: P.-J Toulet est l'un de nos écrivains les plus spirituels. Il anime des fantoches de telle sorte que nous les voyons évoluer et qu'il semble que chacun d'eux ait été par instants notre compa-

gnon de route. Nane est une délicate et futile compagne. On n'ignore pas que c'est un jouet et on lui donne quand même Un peu de son cœur, et voici que l'on se prend à souffrir et qu'on raille cette souffrance pour avoir l'air « bien parisien ». Soyons Parisiens à l'exemple de P.-J. Toulet et nous pourrons soutenir ce vieux renom d'esprit particulier et de finesse qui nous a valu la complaisante admiration des deux mondes. Rachilde affirme que vouloir citer les jolis mots de P.-J. Toulet, c'est vouloir recopier ses livres. Conseillons donc au public de lire, aux heures de lassitude, Tendres Ménages ou Mon Amie Nane de P.-J. Toulet. Ils y puiseront une douce philosophie^ et lorsqu'ils auront compris que la femme est une enfant capricieuse et encombrante, ils réfléchiront aux dangers du sentimentalisme, ils penseront que l'ironie est seule consolante — et ils partiront, hélas ! à la recherche de la troublante Nane,parce que Toulet en la raillant l'a dotée de l'inconstance, de la souplesse, du mensonge, de la niaiserie et de la grâce qui sont les grands charmes féminins.

M. Albert Boissière [Une Garce, Les Trois Fleurons de La Couronne^ M. Duplessis veuf) continue la grande tradition de Maupassant et de Flaubert. C'est un naturaliste non pas attiédi mais discipliné. Il y a de l'humour, de la vie, de la couleur et de la force dans ses romans.

M. André Beaunier a publié Les Trois Legrand et cet inoubliable Roi Tobol. C'est un normalien qui se défend d'être sensible.

M. Paul Reboux, avec Maison de Danses, roman de couleur précise et de composition habile. M, Albert Erlande, avec la Tendresse (i) et Jolie Per- 5onne,Valentin Mandelstamm, avec l'Amoral, Sazannah, Mémoires d'un Grand de la Terre, et surtout Jim Blackiuood Jockey, Delbousquet, avec le Ma' zareilh, Georges Pioch, avec V Impuissance d'Hercule ont pris une belle place dans la littérature nouvelle.

Il va sans dire que, si nous ne nous sommes pas attardés aux noms de M. Georges Lecomte , G. Eckhôud, Hugues Rebell, Beaubourg, etc., c'est que

(i) u La Tendresse. Vnetelle passion est d'un maniement fort délicat, or ce sont des âmes faibles que nous présente l'auteur. Animées d'un sentiment franc elles eussent été heureuses, mais, chez un être que la maladie ou l'analyse rongent, la tendresse n'est qu'une source de liquides sanglots. — Voilà qui est très joli, mais les romans où de pareils sujets sont développés ont, à l'ordinaire, le défaut d'être ennuyeux comme la grêle en hiver. Comment M. Erlande a-t-il pu, par un trait de singulière audace, intéresser son lecteur et, plaisamment, le divertir avec le spectacle de cette intrigue qui se noue et se dénoue, élégante comme le fil de fumée grise d'une cigarette ? Je vais vous le dire : l'auteur nous fait, en un beau style, un récit bien vivant... 11 n'en faut pas davantage pour commander aux rires et aux pleurs. Mon Dieu ! ce n'est que l'histoire d'une femme délaissée et qui meurt dans un beau jardin, c'est tout! mais on n'achève que les yeux humides ce marivaudage dans la pénombre d'une tombe. » A. Gilbert de Voisins, (La Renaissance Latine, igos).

nous considérons que leur réputation, venue au lendemain de l'enquête de Jules Huret, est déjà trop lointaine pour que nous considérions leur» talents comme représentatifs de l'esprit contemporain. Nous les avons groupés néanmoins dans le classement que nous avons fait et qui est peut-être trop libre et trop rapide à notre gré.

M. Paul Léautaud ne peut se réclamer que de quatre devanciers : Jérôme Cardan, Jean-Jacques Rousseau, Restif de la Bretonne et Stendhal. Il est surtout plus près des Mémoires de M. Nicolas et on dirait qu'il a voulu refaire à l'envers La Vie de mon Père. M. Léautaud a fait crier au scandale et au chef-d'œuvre. A juger sainement, il semblerait que, dans un temps où les femmes s'obstinent à vouloir être sincères, l'auteur du Petit Ami n'ait pas voulu leur laisser le monopole de la franchise. Cette franchise dans Le Petit Ami et dans In Memoriam est complète sinon excessive. C'est une confession qu'on devine absolue et sans retour, parce qu'on sent que l'auteur s'y intéresse. Un style négligé avec Correction et intention y traduit des aveux tels que le XVIIP siècle les eut aimés, mais que notre époque d'hypocrisie romantique les goûtera difficilement. A de telles audaces naturelles correspond une grande aristocratie d'intelligence.

Nous citerons encore La Souillure de Louis Payen, étude âprement sincère et délicieuse tour à

tour, Le Consolateur de M. Henry Ghéon si simplement étrange et d'un slyle si nu et si net, le Détroit de Jean Madeline, et de M. Charles Regismanset, un roman qui vaudrait par son audace tranquille d'être rapproché du Petit Ami. La femme à VEnfant de M. Régismanset envisage l'enfant au point de vue de l'émoi instinctivement sexuel. Ce n'est point un livre obscène ou curieux, c'est une œuvre trouhlante et douce. Pas même le regard de Stendhal amoureux de sa mère Henriette Beyle « alors qu'elle saute par-dessus le lit de son fils pour atteindre plus vite le sien » ou de sa tante M™® Camille Gagnon dont il avait entrevu, alors qu'elle descendait de voiture, « la peau blanche à deux doigts audessus du genou ». M. Régismanset a composé un roman plus subtil, plus équivoque et plus profond.

M. Albert-Emile Sorel paraissait continuer les théories naturalistes dans Pour l'Enfant, mais depuis semble vouloir revenir au roman psychologique.

En igoS, l'Académie Concourt donna son prix à M. John-Antoine Nau, romancier bizarre, original, dont la Revue Blanche avait donné quelques nouvelles exotiques, pour sa Force Ennemie., étude de psycho-physiologie morbide. Depuis, il a publié le Prêteur d Amour, singulière confession de faiblesse et d'ardeur, création d'un type nouveau de névrosé, alors qu'on devait croire qu'il n'y avait rien à découvrir en ce domaine.

M. Henri Malo nous amuse avec Ces Messieurs du Cabinet, très curieuses révélations sur l'entourage immédiat d'un ministre. M. G. de la Rochefoucauld dont V Amant et le Médecin a dû son succès autant à sa valeur propre qu'à la notoriété historique et mondaine de son auteur. On lit les romans honnêtes, un peu gris, mais si émouvants et si tendres et d'une composition si habile de M. Jacques des Gâchons ; les pamphlets sous forme romanesque de M. Fernand Kolney ; cette admirable Initiation au Péché et à l'Amour d'Edouard Dujardin, l'auteur trop oublié des Lauriers sont coupés, petit livre qui donnait la vraie formule du roman moderne et qui n'a pas d'analogue dans notre littérature. Margot d'Eté et Chonchon de Charles Merki, Terre Promise d'Eugène Morel.

M. Marcel Batilliat : romancier mystique et sensuel, d'une sensualité débordante, vibrante, mortelle et musicale. De la tendresse, de la névrose, du sadisme parmi l'écho d'un orchestre v\ragnérien. Chair-Mystique, la Beauté, Versailles aux Fantômes, la Joie sont des romans d'une intrigue simplifiée, mais d'une volupté absorbante et complexe. M. Gourmont a parlé de « religiosité sexuelle... » Le style de Chair-Mystique, gâté de néologisme, est allé en s'épurant.

M. Claude Anet a écrit Les Bergeries. M. Romain Rolland est l'auteur de Jean Christophe, une

œuvre inégale et puissante encore inachevée mais qui annonce « quelqu'un » qui pourrait bien être celui qu'on attend.

N. B. — Nous n'ignorons pas qu'il nous eut été possible d'obtenir peut-être un classement de la plupart des écrivains d'aujourd'hui en tenant compte de leurs goûts ou des influences subies. Malicieusement observerait-on — d'autant plus qu'ils sont jeunes — que beaucoup parmi ceux dont nous avons parlé ont souvent beaucoup lu et beaucoup trop retenu. Ce classement serait possible qui diviserait ainsi les romanciers; par exemple : La Suite de Mérimée^ la Suite de Stendhal, V Ecole de Gérard de Nerval, les Lecteurs de Restif de la Bretonne, La suite de Flaubert, etc.. De pareilles divisions ont l'avantage de manifester autant l'érudition et la perspicacité du critique que le manque d'originalité des auteurs. Notre âge nous interdisait de tels procédés qui peuvent amuser un Aristarque moins jeune et plus désabusé que nous...

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