II. — LA TRAGÉDIE
Elle a été surtoutmise en valeur par le théâtre de plein air dont M. Paul Mariëton a, le premier, assuré et préparé le développement. D'autre part c'est aux Symbolistes (au théâtre d'Art de M. P. Fort et aux chefs-d'œuvre de Maeterlinck), à la longue persévérance, l'intelligence extrême de M. J. Péladan qu'il faut faire honneur de la renaissance idéaliste qui nous a mené à la tragédie. C'est parmi les essais incomplets du théâtre symboliste et les tragédies d'hier, qu'il faut chercher des indications sur notre avenir dramatique.
La Victoire de Saint-Georges de Bouhélier, Phyllis et le Dieu Nouveau de Paul Souchon, L'Hydre de Charles Méré, Dionysos de 3. Gasquet nous montrent ce que sera ce théâtre historique, idéaliste, idéolc-
(i) Nous mentionnons hâtivement les tentatives du Théâtre de rCEuvre qui révèlent surtout des écrivains de la génération précédente, et celle du Nouveau-Théâtre qui joua le Rembrandt de MM. Virgile Josz et Louis Dumur. Cf. Saint-Antoine : X6 Théâtre Symboliste. L'Ermitage, 1894, tome 11,
gique, vivant conflit de sentiments éternels, différent néanmoins du théâtre classique.
M. Gabriel Boissy écrit :
«... D'une succession de faits, un fait majeur s'impose : les lettres françaises, sommeillantes ou vagissantes depuis l'époque romantique, entrent aujourd'hui en effervescence ; un nouvel âge se prépare par les efforts convergents d'un groupe nombreux d'esprits toujours jeunes ou de jeunes esprits. En eux seuls l'on sent cet idéal supérieur, ce besoin impérieux qui les unit malgré toutes les dissemblances de manière, malgré les rivalités individuelles et les pousse à une action commune et presque inconsciente pour constituer et imposer un Art grandiose et nouveau. Cet Art a choisi, comme principale expression, l'expression théâtrale et dans cette expression plus spécialement, la forme tragique (i).
«... Je rappellerai seulement les nombreuses représentations méridionales : à Orange, sous l'impulsion initiale de M. Paul Mariéton, puis de M"" Caristie-Martel et de M. Silvain ; à Nîmes, à Gauterets, par les efforts de MM. le D"" Meillon et Labruyère; je signalerai aussi les théâtres régionaux fondés par
(i) Nous devons à la tragédie la parfaite Iphigénie de J. Moréas, la troublante et profonde Sémiramis de Péladan. Cf. Préface de la Phyllis de Spuchon, Mercure de France, 1905, ia-18. — G. Boissy, Les chorégies cC Orange. La Chronique, septembre igoS. — La Tragédie., Mercure, août 1904. — • Grande Revue, août igoS.
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MM. Pottecherà Bussang (Alsace); Anatole le Bfaz, en Bretagne ; Gabriel Nigond, en Berry ; et enfin les tentatives de MM. Georges Dumesnil en Dauphiné ; P. Corneille, à la Motte-Sainte-Heraye (Poitou) ; Cloarec, à Ploujean ; Léon Le Clerc et R. de la Villehervé, en Normandie et le Théâtre Antique de la Nature d'Albert Darmont à Champigny la Bataille.
«... Parallèlement à ces réalisations, un grand nombre d'études, les unes théoriques, les autres critiques, ont été publiées ; des conférences ont été faites : ainsi s'est peu à peu étendue et essayée la Volonté novatrice qui, bientôt, régnera. L'une de ses dernières et non des moindres manifestations a été la série de spectacles donnée par le théâtre de l'Œuvre. L'Œuvre s'était consacrée jusqu'ici au drame Scandinave, drame idéologique, puissant mais froid, profond mais inesthétique. Avec une intelligence dont il faut le louer, M. Lugné-Poë s'est employé, puisque les lieux officiels ou boulevardiers restent ignares, dans le sens nouveau. Tandis que les autres théâtres s'obstinent aux banalités et aux redites, en un mois M. Lugné-Poë a offert à Paris trois œuvres de manières différentes, de nature éminemment originales, mais toutes trois exubérantes de la jeune et régénératrice sève : la foi en C idéalité des formes parallèles à l'idéalisme des pensées.
« .... Par ses poèmes, par ses nouvelles tragédies, M. Joachim Gasquet s'est imposé comme l'un des plus personnels et des plus hauts poètes de l'actuelle
Renaissance. A la tête de cette nouvelle et hautaine phalange, parce qu'il fut le premier et reste le plus original, marche l'auteur de la Promélhéide,d' Œdipe et le Sphinx, de Séniiramis et de Babylone, M. Pela* dan. Bien qu'il soit très italien, M. d'Annunzio a tant emprunté à la France qu'il participe, par les Victoires mutilées, à notre effort, accompagné d'une multitude d'autres poètes supérieurs ou remarquables : MM. Catulle Mendès, avec sa Médée (d'ap. Euripide) ; Jean Moréas avec Iphigénie et /l/ax(d'ap. Euripide et Sophocle) ; Suarès, avec la Tragédie d'Elektre etd'Oreste (publiée aux cahiers de la quinzaine) : Albert Saraain, avec Polyphème , Mecislas Golberg avec un Prométhée repentant : Ricciotto Canudo avec le Délire de Clytemneslre et le Bûcher d'Hercule ; Jules Bois avec Hippolyte couronné (que reprend l'Odéon) ; Louis Bertrand avec une Sophonisbe ; Gabriel Nigond avec Samson et Dalila et même M. RivoUet, adaptateur qui sait avec art réduire les belles œuvres : dans un ordre quelque peu différent, mais parallèle, voici MM. Edouard Schuré, le maître du Théâtre de l'âme ; Elemir Bourges avec la Nef; André Gide avec le Roi Candaule et Saûl Maurice Magre^ Valmy-Baysse, Gabriel Trarieux, Ernest Gaubert qui prépare une Electre, René Fauchois, Olivier de La Fayette, Arnyvelde, d'autres que j'oubUe, d'autres que j'ignore, d'autres enfin, qui attendent l'heure où se manifester... »
Dans le prologue de Dionysos J. Gasquet se ré-
clame de l'enseignement orphique et affirme son intention de renouer le drame philosophique et religieux. Au contraire M. Paul Souchon en avant-dire de Phyllis nous fait présenter son désir de créer une tragédie moderne . Ces tendances dissemblables , M. de Bouhélier, confusément, il est vrai, les avait pressenties et les mêlait en sa Tragédie du Nouveau Christ et dans la Victoire, œuvres inégales, manquées, énorme effort égaré dans le vide mais qui dénote une ardeur considérable, un tempérament audacieux.
En dehors de ce courant, il faut noter diverses tentatives qui n'ont pas trouvé l'impressario intelligent ou aventureux. Les cuirs de Bœufs et Compère Renartàe M. Georges Polti, l'auteur des 36 situations dramatiques qu'on a tant pillées depuis.