III. — THÉÂTRE SATIRIQUE ET PHILOSOPHIQUE
C'est le théâtre dit injouable, parcejqu'il paraît trop plein de pensées ou de paroles neuves et éternelles aux frivolités de notre public. Nous ne partageons pas pourtant l'opinion des gens de théâtre qui condamnent à l'avance la réalisation sur la scène de ces œuvres. Les drames de Shakespeare et de Wagner au point de vue métier — comme on entend ce mot aujourd'hui — présentaient des difficultés autrement ardues.
M. Paul Claudel défie l'analyse : M. André Gide le juge ainsi : « M. Claudel a-t-il songé peut-être à cet étrange et beau titre à « l'Arbre de la Croix » ?
— Il se dresse à l'extrémité de ses drames. Il forme centre du quinconce. On est tout stupéfait, de quelque côté et par quelque chemin qu'on y vienne, de se retrouver à son pied. Ces chemins mènent tous à Rome. Mais ces chemins sont étrangement beaux.
— Nous connaissions depuis longtemps déjà Tête d'Or et La Ville ; une version très différente, de ce dernier drame avait paru plus récemment dans Le Mercure] L'Echange avait paru dans L'Ermitage, l'an passé ; La jeune Fille Violaine et Le Repos du Septième Jour, inédits encore, malgré d'admirables parties, sont moins bons. — Réunis d'un coup en volume, ces cinq drames manifestent un travail et une puissance d'invention considérables. — Aucune analyse, si détaillée soit-elle, ne peut donner aucune idée de ces cinq drames ; ils ne i^appelent quoi que ce soit, et l'on est étonné qu'ils existent ; ils semblent palpiter et vivra avec des organes nouveaux, agiter des bras inconnus, respirer avec des branchies, penser avec les sens, et sentir avec les objets ; — mais ils vivent pourtant ; ils vivent d'une vie rouge et violente, pour étonner, rebuter et exaspérer le grand nombre, pour enthousiasmer quelques-uns.
La Dame à la Faux de M. Saint-Pol-Roux, constitue un drame étrange, éloquent, le plus com-
plet chaos des métamorphoses, au-delà et au-dessus des formules admises, en plein ciel d'émotion de pensée que M. Degron admirait : « La Dame à la Faulx, c'est la Mort, — ha « Vendangeuse aux doigts d'Octobre, » Bravée, menacée, elle prend sa revanche, mettant son plaisir âpre à torturer ceux qui s'approche d'elle. Laide d'abord, belle ensuite, elle est l'attirante .. Et c'est ainsi que Magnus, l'homme — la Beauté, la Perfection, la Vie — tombe à ses pieds, tranché par son coup de faulx, après avoir donné tous les baisers d'amour à sa vierge aimée, à Divine^ pâle fleur de lis qui meurt, elle aussi, peutêtre parce qu'elle ressemblait trop à rAurore !
Depuis l'Aube des temps je plane sur la vie. Tel un oiseau de proie aux serres de démon. L'humanité, qui va sous mon signe asservie. J'en saccage à mon gré les troupeaux de limon.
Mon appétit sans borne a pour gueules les tombes Dont les fines et mobiles dents sont des vers. Il me faut chaque jour d'énormes hécatombes, Je mange tous les soirs un morceau d'univers...
« Voici la Dame à la Faulx qui parle : « Enfin, écoutez l'amante, Divine, soupirer à son amant :
Maître, N'es-tu pas ma raison d'être?...
Prends-moi devant les hommes, prends-moi devant Dieu! Couche-moi sur l'enfer, couche-moi sur les cieux ! Je suis l'esclave entière à ton service Et qui sera selon ta chair et qui sera selon ton âme ; Et mon âme et ma chair veulent ce que tu veux,
Que tu daignes m'aimer saintement à genoux
Ou traîner dans la boue l'or ingénu de mes cheveux !
Cherches-tu la sagesse? cherches-tu le vice?
Commande!
Je me ferai ton ange ou me ferai ta chienne,
Et, tienne.
Je consens à soufiFrir et consens à mourir Dans l'holocauste heureux de mon être asservi, Si la souffrance de mon âme doit t'orner de joie, Si la mort de ma chair doit te garder la vie 1
« Que VOUS dirai-je déplus?... Les côtés admirables du livre ? Cortège de la folie, Mort de Divine. Entrée de la Dame dans le palais de Magnus, la Mort de Magnus; Beautés poignantes, Scènes d'angoisse et d'amour, qui vous ravissent et vous bouleversent, hurlantes d'humanités !... »
Le Roi Bombance de M. F. T. Marinetti, a la truculence de couleurs, d'odeurs et de sens d'une kermesse flamande. C'est tour à tour la Fête du. Village de Téniers, l'Enfer de Dante et le fouillis archaïque, sinistre, mélancolique et profond d'une composition d'Albert Diirer et le rire énorme de Rabelais. Satire des éternels retours de l'appétit populaire, satire des vices, des désirs de la foule, satire des meneurs d'homme, le Roi Bombance grouille d'une vie innombrable et puissante. Les dons fougueux du poète de Destruction et de la Conquête des Etoiles s'y épanchent avec une libéralité sans mesure, mais quel amphithéâtre suffirait à un tel déroulement symbolique et précis des passions de l'estomac universel.
M. Riccioto Canudo est difficile à classer. Ses idées très originales, son lyrisme philosophique transportés au théâtre [Le Délire de Clytemnestre), sont à retenir. Il veut représenter l'idéal méditerranéen avec plus de souci de pensée que d'action dramatique !
L'Antonia de M. Ed. Dujardin, les Flaireurs de Van Lerberghe, Madame la Mort de Rachilde datent, en dehors de notre étude.
On déclare également injouables : le Satil de M. Gide qui n'a pas été joué et le Roi Candaule qui le fut. De la première de ces pièces on peut affirmer qu'elle est un chef-d'œuvre ; de la seconde qu'elle plut à un public d'élite, malgré les erreurs de l'interprétation. Théâtre moral, parfaitement possible devant un vrai public, d'un intérêt plus soutenu qu'on ne peut l'avouer, Sau/ elle Roi Candaule seront jouées régulièrement quelque jour et lors, on s'étonnera de l'inintelligence de notre critique actuelle. Les tragédies morales de M. Edouard Ducôté (Circé, le Barbier du Roi Midas, etc.), s'apparentent à celles de M. André Gide. Elles ont des qualités parallèles de clarté, de style net, de grâce, de pensée souriante. Celles de M. H. Ghéon (Le Pain, Y Eau de Vie sont plus âpres. Citons encore VHypalhie, Pigmalion et Daphnéde M. Gabriel Trarieux, Les Amazones, les Amants d'Arles de M. Henri Mazel, ce défenseur obstiné de la gloire latine.