III. — INDÉPENDANTS
M. Georges Pioch, le violent et succulent auteur de la Légende blasphémée^ Instants de Ville, Toi, la Bonté d'aimer a su trouver des accents ardents, souvent amples, parfois forcés, toujours éloquents.
M. Psi\x\Kuhert {Verbes Mauves, Aux Tournants de la Roule), a la vision des guarigues en flamme et des vignobles d'or sous le soleil de midi, sous le poudroiement du crépuscule. Ses lumineuses évocations du pays natal ont la sincérité, l'éclat, le parfum.
M. Henry Bauquier, critique des poètes, est un poète païen.
M. Fernand Hauser [La Maison des Souvenirs, Le Château des Rêves) fut un poète délicat et quelque peu précieux, avant de devenir l'infatigable journaliste que l'on connaît.
M. André Tudesq, dans la Vie, tout en demeurant fidèle à la technique parnassienne, donne pourtant une inquiétude hasardeuse, une fièvre bien d'aujourd'hui à la muse antique, aux formules immobiles de la tradition.
M. Pol Lœwengard fait précéder ses Fastes de Babylone d'une lettre de l'auteur sémite à Maurice Barrés, nationaliste. Il ranime le nationalisme
juif, sinon le rêve sioniste d'Ephraïm le Hongrois. Exilé, loin de la colline crayeuse de Moriah, où rien ne subsiste du temple de Schlemô le Sage, parmi l'uniforme laideur de nos villes grises d'Occident, il reprend la lyre des Nabis d'Israël. Suivant le rite voulu par « sa Terre et ses Morts », il exalte les voluptés ensoleillées de la Judée sanglante des Rois et des Prophètes. Malgré l'abus fréquent de la couleur et le trop de « Princesses de luxure », venues davantage de Jean Lombard que d'Ezéchiel, il faut lui reconnaître un emportement, une fougue trop rares désormais.
C'est parmi les Indépendants ( i) que nous citerons trois des meilleurs poètes.
M. André Rivoire a pour lui la tendresse presque féminine et les états d'âme extrêmement nuancés de les Heures pensives, le Songe de l'Amour, les Cendres des Heures :
Regarde, la pitié des choses nous accueille, Et, comme nous dolente, en ce pâle décor, La sensibilité d'un lac frisonne encore Le long des bois flétris qui meurent feuille à feuille. Un peu de vent tressaille aux pentes des coteaux : Il fait froid. Dans le gris du ciel qui s'y reflète Ainsi qu'un arbre mort qui mire son squelette. Veux-tu que nous penchions notre aube sur cette eau ?
(i) Depuis se sont révélés MM. Abel Bonnard {les Familiers 1906). — A. Arnoux {V Allée des Mortes), etc..
Il a dit avec un charme nuancé les caresses :
Nous ne mêlerons pas nos deux enchantements, Et nous ne serons pas ensemble des amants Trop enivrés tous deux pour songer l'un à l'autre ; Mais le plaisir de l'un tour à tour sera nAtre ; Nos corps épuiseront le bonheur de savoir Tour à tour seulement donner ou recevoir. Des cris silencieux empliront nos deux bouches ; Mais nous ne serons pas emportés ni farouches ; Nous saurons nous contraindre à l'effleurant baiser Qui domine sa hâte et craint, parfois, d'oser, Et, tardif à dessein, prolonge en ses paresses L'espoir toujours accru des prochaines caresses. Nos mains lentes auront des caprices rôdeurs ; Nous nous posséderons de contours et d'odeurs, Et, plus que des amants, nous serons les complices Du même efifort d'extase et des mêmes délices.
M. André Dumas, (Paysages) possède un talent très délicat et très sûr, sobre, en demi-teintes, une âme d'automne finement mélancolique.
Novembre, dans le parc jaunissant, se précise. Les sentiers sont déserts. Seule, une femme assise Sur un vieux banc de bois que la mousse a verdi Kêve languissamment dans le soir attiédi. Chaque feuille qui tombe avec un lent bruit d'aile A l'air d'éparpiller un peu d'ombre autour d'elle. Et la tiédeur du parc, le charme agonisant De l'automne et la paix de la nuit qui descend Lui versent tant de trouble et de mélancolie Que, perdue en un rêve indicible, elle oublie... Le soir qui la remplit d'une molle torpeur S'incline lentement, par degrés, et, de peur D'interrompre le cours de son extase douce. On dirait qu'il s'applique à tomber sans secousse.
Et l'ombre cependant s'étend sur le jardin Les dernières clartés se fondent, puis soudain, Gomme pour mieux marquer la fin du crépuscule, Une brise s'éveille, et frissonne, et circule, Bruissante, à travers le parc silencieux. Et la pâle rêveuse alors, rouvrant ses yeux Qu'avait clos la langueur exquise de l'automne Voit que la nuit s'est faite autour d'elle, et s'étonne.
M. Henri Barbusse est ainsi jugé par M. Mendès :
« C'est plutôt un poème, ce livre, un long poème, qu'une succession de pièces, tant s'y déroule visiblement rhistoire intime et lointaine d'une seule rêverie. Les Pleureuses viennent l'une après l'autre ; tous leurs yeux n'ont pas les mêmes larmes, mais c'est le même convoi, qu'elles suivent, le convoi, dirait-on d'une âme morte avant de naître... C'est bien une âme, oui, plutôt même qu'un cœur, qui se désole en ce poème, tant tous les sentiments, l'amour, les désespoirs, et les haines aussi, s'y font rêve... Les Pleureuses pleurent en des limbes, de souvenance où se serait reflété le futur. Et en cette brume de douceur, de pâleur, de langueur, rien qui ne s'estompe, ne se disperse, ne s'évanouisse, sans disparaître délicieusement... Pas de plainte qui ne soit l'écho d'une plainte qui fut un écho. Et c'est le lointain au-delà du lointain... »