XXXI II
Les végétaux, plus immédiatement dépendants que les animaux de la terre nourricière, pourraient, à meilleur titre qu'eux, paraître en être les produits. ^lais, ni pour les uns ni pour les autres, ce n'est là autre chose qu'une illusion. Dans la vie d'une espèce propagée par semence en une suite de siècles il faut distinguer deux principes qui peuvent se nommer la forme et la matière. Si l'on considère la matière, elle n'offre rien, durant ce temps, que la niasse des matériaux fournis et dépensés au profit des individus successivement produits au jour, pour la nutrition et le développement de leurs germes respectifs, et pour la croissance de leurs corps. On peut imaginer ces matériaux réunis en une masse de composés chimiques de toutes sortes : qu'ils soient pris séparément ou ensemble, ils n'ont aucun rapport avec une plante ; ils se sont trouvés réduits à de fai])les proportions, dans ces intervalles de la vie d'un individu de cette espèce à la vie d'un individu semblable durant lesquels l'existence de l'espèce entière a été renfermée dans une simple graine, et dans moins que cela encore. En elfet, si l'on considère les germes qui, de génération en génération, ont été nécessaires pour la continuation de cette vie reproduite et multipliée, il y a deux points à examiner : la forme ou idée^ comme que l'on veuille la nommer, disons la puissance, contenue dans ces germes, et ce qu'il peut y rester de matière pour représenter le passage d'un individu sensible à l'autre individu sensible, la transmission empirique de la vie. Or, cet inconnu, qu'on appelle aussi en termes abstraits le principe dirigeant des phénomènes vers une certaine
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fin, ne peut en aucune théorie se classer sous le chef de la nutrition, ou se décrire comme ajouté ou communiqué. xNi la matière mise en œuvre pour la transmission, et qui n'a point de rapport à la chose transmise ou reproduite et à l'acte de la reproduction, ni le symbole clierché pour tenir lieu de la chose ou de Tacte, n'ont rien d'ohservable. 11 faut s'arrêter à une cellule où l'on n'en discerne rien.
On voit à quelle immensité de phénomènes s'étend la fonction totale des monades servantes^ et en même temps le peu qu'elle est, le peu qu'est et que fait la matière dans l'établissement de la vie. Il n'est pas impossible d'imaginer que l'existence de toutes les espèces végétales qui se sont produites sur là terre dans le cours des âges se trouve réduite, à un moment donné, pour chacune d'elles, à une simple semence, tandis que tous les individus développés seraient anéantis. En imaginant ensuite le réveil, par l'œuvre de la germination, de ces êtres vivants qu'aurait pour ainsi dire endormi le retrait de leur matière assimilée, mais dont les conditions de développement sont réunies d'après l'hypothèse même, on ne fait autre chose que synthétiser dans le moment présent la résultante des développements que ces semences ont reçus à mesure que l'état du sol et de Fatmosphère et le règlement de la lumière et de la chaleur ont secondé leurs puissances.
Otons la condition du temps et les conditions externes qui l'accompagnent, réduisons les semences aux germes insensibles par lesquels leurs puissances nous sont représentées, nous aurons défini l'état de la vie sur la terre au moment oii, selon la manière commune de parler, la vie n'y était pas encore apparue.
La doctrine des monades et de l'harmonie préétablie ne permet pas de regarder la terre, au moment où la vie y fut suscitée, comme un théâtre de phénomènes qui put avoir été préparé pour leur développement suivant un plan du monde approprié aux relations que cette
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doctrine embrasse. Les éléments étaient en grande partie, sinon totalement, dissociés, à Fépoque de la formation du globe, et la force, soit mécanique soit calorifique, dans un état avec lequel Forganisation et la vie étaient incompatibles. Si nous ne voulons pas élever la question au-dessus de ce monde lui-même, et de la nature des forces qui s'y déployaient, nous ne pouvons nous faire aucune idée de Torigine et de la cause du système des monades et des harmonies de la vie. Et si nous regardons ce monde comme une création, ce qui est riiypothèse la plus conforme à Tidée universelle de Tordre (art. lxx et suivant), nous ne pouvons pas le tenir pour l'œuvre immédiate du Créateur, parce que les choses n'y étaient point disposées de manière à mériter le nom d'œuvre bonne eu égard aux fins poursuivies par les créatures. L'attribut de bonté comme celui de puissance est inséparable de l'idée de l'auteur des choses dans une doctrine d'harmonie.
Il faudrait donc imaginer que le Créateur a entendu produire une œuvre mauvaise tout d'abord, ou en ellemême, (;'est-à-dire indépendamment du but qu'il lui assignait; qu'il a voulu faire naître sur luie terre ingrate des créatures neuves, inexpertes, qui n'avaient en rien mérité de souffrir, afin qu'elles arrivassent, elles ou d'autres, après des âges incalculables, à travers des maux infinis, à un résultat, sans connaître lequel. Et il faudrait supposer qu'il a placé dans ce monde, à dessein misérable, une puissance incompréhensible de développement de ses phénomènes successifs, pour tirer constamment du mal non pas le bien mais un moindre mal. Ou bien on penserait, plus vraisemblablement, qu'il est lui-même fauteur de cet incessant progrès qui va de l'inférieur au supérieur, et que tous les effets de sa providence ne sont autre chose que sa création continue. jNlais alors on abandonnerait le concept de la création, et c'est à un système d'évolution qu'on passerait.
Ces hypothèses étant contraires à la dortrine des monades et de Tharmonie préétablie, il ne reste (pTà admettre que la terre, an moment oii la vie y apparut, n'était point la création, ou une partie de la création, un monde créé, mais la ruine d'un monde créé, un monde détruit qui conservait les germes de reproduction des créatures et portait en lui et en elles les moyens de relèvement de leur chute. Le problème capital de la monadologie sera dès lors la recherche et l'explication du rapport des deux mondes l'un à l'autre et à leur fin commune, qui est la fin de la création.
Le cours des choses dans l'ordre de production de la vie terrestre n'est pas l'évolution continue d'un tout, mais le passage à l'acte des puissances spécifiques préordonnées. Deux points sont à considérer dans la succession des êtres : cette succession elle-même, en tant que généalogique, avec l'hérédité des caractères, d'oii la ressemblance des descendants aux ancêtres; et les variations des caractères dans le cours des générations successives. Ce sont deux lois qui s'opposent. Dans l'idée empirique qu'on se fait de Yespèce il entre les deux éléments : la ressemblance, parce qu'on Fobserve continuellement dans la propagation des races; l'hérédité, autre rapport, dont on étend l'application autant qu'on le peut, en remontant aux générations antérieures, qu'on ne connaît point. L'expérience ne peut atteindre les origines. Les naturalistes, cherchant des définitions de théorie, ont accordé plus ou moins d'importance, les uns à la descendance, les autres à la morphologie. En fait, ils se sont généralement entendus sur ce qu'une classification doit regarder comme un caractère spécifique, mais la question fondamentale est demeurée. Elle se pose surtout entre l'hypothèse de
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l'existence des espèces naturelles, invariables en certains caractères essentiels, et l'hypothèse d'une descendance unique, toutes les différences actuelles pouvant être en ce dernier cas attribuées à des modifications successives des caractères divergeant de génération en génération et se ramifiant en un certain nombre de lignes déterminées. Mais on peut admettre certaines variations, même d'une grande importance, et ne pas les supposer produites par degrés, sans hiatus; on peut en envisager la production à certains moments de la série des générations d'une race donnée, et ne se pas croire obligé pour cela de rattacher tous les êtres terrestres à une forme primordiale unique, soit à un très petit nombre de telles formes.
Si l'on s'en remettait à l'expérience toute seule, on aurait le droit de dire, et l'argument aurait de la force, qu'une induction à tirer de faits bien confirmés de l'histoire de la nature est jusqu'à présent impuissante à nous présenter deux époques du développement d'une seule et même suite naturelle de générations, végétales ou animales, au cours de laquelle il se serait produit des individus dilJérant les uns des autres à un degré qui puisse passer, dans une classification morphologique^ pour une différence spécifique. Mais les hypothèses restent possibles, et il y en a une qui va jusqu'à la négation de l'espèce naturelle.
Les naturalistes ont trop longtemps, d'un accord presque unanime, admis V invariabilité de l'espèce, pour que, en l'absence de toute observation positive portant sur la transformation spontanée, graduelle, d'une espèce donnée, au delà du degré où se produisent de simples variétés^ on puisse attribuer à une autre raison que l'influence d'une doctrine extrascientifîque l'adhésion actuelle d'un si grand nombre d'entre eux à l'opinion diamétralement opposée aux anciennes vues. Ce système est celui qui réunit l'évolulionisme et le transformisme, et dont le principe s'étend jusqu'à bannir de l'origine et du fondement de la vie l'idée de l'existence
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des espèces vivantes, pour ne [)]iis ti'aitcr la science; de la nature que comme Fliistoire hypothétique du développement d'une simple matière. La passion métaphysique de runité est sans doute la cause de; ce manquement à toute méthode expérimentale; mais l'unité sans la diversité n'explique rien, et on ne saurait tirer d'un sujet les rapports qu'on a exclus de sa définition. Les savants qui suivent ce système sont réduits à prendre dans les propriétés physico-chimiques des corps le principe de l'organisation et de la vie, et ils méconnaissent par là le caractère essentiel de la vie, en même temps que, par le mélange arbitraire et obscur d'idées hétérogènes mal définies, ils se montrent infidèles au véritable esprit de la science.
La monadologie, partant de la donnée des semences spécifiques à la surface terrestre, n'a à s'occuper que de leur développement. La succession à admettre dans la révélation de leurs puissances n'est que celle des conditions physiques à la faveur desquelles elles ont pu passer à l'acte. Il ne s'offre à nous d'abord aucune difficulté sur le mode de cette procréation, aucune question qui s'impose touchant des apparitions indépendantes ou des variations d'espèces, les apj)aritions ayant été possibles tant qu'il ne s'est agi que d'espèces dont la production n'impliquait pas, pour la naissance ou pour le développement des individus, l'existence d'individus développés antérieurs, leurs parents. Or tel est le cas en ce qui concerne les grandes divisions inférieures du règne animal. Ce sont donc des questions d'histoire naturelle, non de monadologie, de découvrir, s'il se peut, les âges respectifs d'apparition des classes d'animaux les plus distinctes, comme aussi de décider par des hypothèses plus ou moins vraisemblables quelles espèces ont pu en continuer généalogiquement certaines autres, fossiles ou vivantes.
Le système de l'évolution implique sa propre hypothèse générale pour se démontrer. Ses partisans pré-
tendent dévoiler un lien généalogique là même où il y aie plus d'apparence qu'il n'en existe aucun, et où son absence a presque toujours semblé hors de question; et ils supposent que, s'ils viennent à bout d'affaiblir cette apparence défavorable, ils auront cause gagnée. Ils ne peuvent rien de plus que diminuer, grâce à des découvertes et à des rapprochements, les intervalles qu'il s'agirait de combler entre les espèces. Ils signalent des intermédiaires pour midtiplier les degrés, comme si, partant des propriétés communes de l'organisation animale, qui sont nécessairement des traits de ressemblance, mais dont on n'oserait encore rien conclure, et ajoutant seulement certaines sériations, toujours possibles de leurs modifications, on se donnait le droit de regarder comme prouvée l'existence d'une série unique de descendance. Et définitivement ce n'est encore qu'un moyen de rendre le problème des origines, insolu])le pour cette méthode. Toutefois, la loi de l'action des milieux et celle de la sélection par l'effet de la concurrence vitale sont, pour le système de l'évolution, quelque chose de plus que des hypothèses gratuites, toute réserve faite sur les limites de l'application de ces lois aux transformations de la vie. Les naturalistes peuvent y prendre pied pour expliquer un établissement de séries généalogiques plus ou moins étendues qui remplaceraient d'anciens groupes juxtaposés d'espèces séparées et classées, à caractères nettement définis. Ce sont des hypothèses d'ordre scientifique, auxquelles on peut objecter seulement que leur vérification parait tout à fait impossible, et leur composition de plus en plus arbitraire à mesure qu'on la fait porter sur des groupes d'une plus grande généralité. La science proprement dite trouve là une borne.
Pour la monadologie, les grandes différences caractéristiques au point de vue morphologique, là où elles se rencontrent, font foi jusqu'à preuve contraire, pour des distinctions originaires. Il s'agit en premier lieu des
divisions infVu'ieurc'S de l'an imniilé. On conçoit qiriin germe, à l'état insensi])le (Ta bord, se dévfdoppe, sous Faction de causes physiques seulf^inent, pour devenir un (x'id', comme il est d'expérience qu'un (x-ufse développe jusqu'à l'éclosion, sous cette même et unique influence. Le cas est tout semblable, alors qu'il ne peut point encore être question de séparation des sexes et de fécondation nécessaire. Puis l'individu éclos possède, entre autres facultés, celle de conduire, par une fonction de son organisme, à l'état d'cxnifs pareils à celui dont il est sorti les germes dont il a été constitué le porteur. L'inclusion des germes les uns dans les autres n'offre qu'une difficulté apparente, les dimensions n'étant que des rapports indéfiniment diminuables. Et on doit écarter l'objection que les observateurs naturalistes firent valoir avec succès contre les premiers auteurs de l'hypothèse de 1' « emboîtement des germes », quand ils reconnurent que le développement de l'œuf est une épigcnèsc, et non point l'agrandissement de l'échelle des proportions de l'animal qui se forme. En effet, le passage de l'état d'organisation latente ou virtuelle du germe à l'état d"organisme constitué n'est pas une opération de géométrie, mais l'œuvre d'une cause finale. Rien donc ne fait oljstacle à l'imagination que nous nous formons d'une primitive existence séminale passant à l'état sensible, sous les conditions appropriées aux fonctions de l'individu; puis d'une division des sexes, qui n'est point une variation spécifique, mais une désintégration de l'individu dans l'espèce, et qui laisse toujours subsister dans les sujets divisés les traces de leur unité antérieure; enfin d'une suite de générations sexuelles d'êtres mortels dont la première semence enfermait les semences.
La succession des individus d'une espèce donnée entraîne, en vertu de la loi de l'hérédité, des similitudes physiologiques et j)sychologiques, mais n'implique point que les germes successivement développables ne
reçoivent pas des influences, des modifîcaâons de leurs puissances, par le canal des organismes au travers desquels ils se transmettent héréditairement, et à Foccasion des actions que les individus font ou subissent dans le cours de leurs vies. Ces germes ne restent donc pas identiquement conformes à leur premier type institué. De là les altérations des races, les variétés, enfin la place et la raison d'être des variations de l'espèce par des causes d'ordre commun, autant qu'on en pourrait admettre d'après des méthodes scientifiques.
Il est impossible de définir les limites des variations de cette nature entre parents et descendants immédiats. La spéculation sur les sélections naturelles est forcée d'en admettre certaines qui dérogent à la a loi de continuité ». Pour la monadologie, toutes ces différences individuelles sont des faits dont la mesure d'amplitude, petite ou grande, ne rend pas l'explication plus ou moins facile. Seulement, il y en a qui n'obligent pas à une violation formelle des conditions antécédentes, et qui peuvent s'accumuler de génération en génération, tandis que d'autres apportent des puissances nouvelles et sont des révolutions survenant dans une espèce donnée.
11 s'en impose de ce dernier genre, quand l'existence terrestre de l'individu parent est supposée pour la production ou pour la nourriture du descendant; car, en ce cas, l'espèce dans laquelle ce caractère capital classe le descendant ne peut pas être l'une de celles qui sont nées du développement spontané des premières puissances séminales, mais a dû se produire au sein d'une de celles-ci et s'en écarter de manière à devenir lui-même une condition de la génération de ses descendants, qui ont à leur tour conditionné celle des leurs. De tels changements se présentent quand le mode de fécondation des germes, après la parfaite séparation des sexes, exige l'œuvre individuelle d'un parent adulte, ou encore quand les œufs, ou quand les petits, après l'éclosion, ont besoin des soins des parents. Il en est
ainsi pour les vertébrés et pour certaines classes des
divisions inférieures.
Le cas le plus important est fourni par la classe entière des mammifères à cause de la formation placentaire du fœtus, puis de l'allaitement. 11 s'est donc introduit à un certain moment, dans l'œuvre de la génération, une loi nouvelle portant sur la liaison, devenue plus étroite, des descendants aux parents. Pour Thomme, engendré sous cette condition, la liaison s'est encore resserrée en prenant de nouveaux caractères par suite des soins multipliés et prolongés que réclament la nourriture et l'éducation de l'enfant. Une des grandes différences de l'humanité d'avec l'ensemble de l'animalité, différence morale, s'accuse ainsi dans le même sens de solidarité que marquait, pour la classe entière, le grand trait physiologique de la viviparité, par lequel se montre le plus clairement la nécessité où l'homme a été de naître à la vie terrestre au sein d'une espèce animale. Aucun animal n'est plus soumis que lui aux conditions générales de la classe à laquelle il appartient, et aux conditions particulières que lui font sa race et ses ancêtres immédiats. Mais aucun non plus ne forme une espèce tranchée par une différence de même nature que la sienne, ou comparable à la sienne.
Le caractère psychique de l'animal humain n'autorise logiquement aucune assimilation à celles des fonctions mentales des mammifères d'un ordre élevé. On essaie souvent d'en faire le simple degré supérieur de ces fonctions. On prend pour des degrés des traits entièrement originaux qui supposent, il est vrai, un même fond de pouvoir représentatif, — et c'est de là que vient Terreur, — mais qui le dominent et n'y sont en aucune façon réductibles (art. xl). Deux dons opposés et complémentaires constituent pour l'homme un principe d'individualité souveraine en regard de la masse des faits dont il subit la solidarité. La naissance de l'animal rationnel, porteur du libre pouvoir mental, est la
venue à Pacte, en certains individus de Tordre des mammifères, de la puissance génératrice profonde déposée et préordonnée dans les germes. Cette révolution da?is L'espèce est Favènement de V espèce que Fhypothèse de la continuité absorbe dans Têtre universel.
Parmi les idées qui ont été proposées sur Forigine terrestre de la vie, il y en a une qui a au moins l'avantage d'échapper au matérialisme avoué ou latent du point de vue physique le plus commun : c'est l'hypothèse météorique^ suivant laquelle les germes des êtres vivants auraient été projetés sur notre globe par une chute d'astéroïdes. La monadologie substitue luie vue sérieuse à cette supposition arbitraire, qui, étrangère à toute finalité, fait de la production de la vie sur la terre un simple accident. La vie actuelle est la suite de la vie des monades, de leurs organismes, et de la vie humaine, commencée dans un monde antérieur, par l'acte de la création. Le plan de l'enchaînement des deux vies, liées par la plus profonde des lois composant l'harmonie préétablie, impliquait une prédisposition de puissances dans les germes survivants au monde détruit, et destinés à renaître, qui fût en rapport avec les phases du nouveau développement. La loi de la génération sexuelle étant la loi adoptée pour l'apparition des êtres humains sous les conditions terrestres, en des organismes animaux, établissait une communauté entre ces êtres, qui étaient des personnes, et l'une des divisions de l'animalité destinée à les engfendrer sur la terre. Mais une telle disposition exigeait que la communauté fût rompue à d'autres égards au point d'avènement de l'homme, qui devait, il est vrai, rester un animal, mais déployer une puissance mentale entièrement nouvelle et caractéristique, hors de proportion avec les variations communes que la loi de l'hérédité souffre entre deux générations successives. Avant ce moment qui était marqué dans le développement de l'ordre des mammifères, l'organisme animal
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avait subi, comme on vient de Tindiquer, par des sauts plus particulièrement relatifs aux fonctions de la génération, Fun surtout d'une importance capitale à l'origine des vertébrés, d'autres en certaines classes des divisions inférieures, des changements trop profonds pour n'être attribués qu'à des variations accidentelles. Ces modifications et celles, de caractère morphologique, qui les accompagnaient répondaient sans doute à des liaisons spéciales des êtres du monde terrestre à d'autres qui en avaient représenté les analogues dans le monde antérieur. Les germes constituant Tunique relation organique établie entre ces deux mondes ont pu seuls être les sièges de ces puissances appelées à venir à l'acte à des époques déterminées.
La continuité, dont les preuves sont recherchées avec tant d'ardeur par les partisans de l'évolution, pour expliquer les sauts entre les espèces, et aussi pour établir, contre les plus fortes apparences, un lien généalogique entre les grandes divisions du règne animal : vertébrés, articulés, mollusques, radiaires, — les plus élémentaires des êtres vivants devant eux-mêmes descendre de quelque forme mal déterminée, on ne sait s'il faut dire vivante ou sans vie, — cette continuité est, selon le point de vue, une fiction métaphysique, ou une illusion et, pour le philosophe, une puérilité. Si on la prenait en un sens mathématique strict, en supposant un devenir par degrés infinitésimaux dans les actions subies et dans les changements de propriétés, au passage de chaque génération à la suivante, il faudrait aller jusqu'au bout, regarder comme nuls les degrés considérés séparément, qui s'ils ont une valeur constituent la discontinuité : on tomberait alors dans la contradiction de l'infini actuel (art. xvii). Mais c'est la continuité simplement physique et sensible qu'on poursuit, ce sont des degrés qu'on veut définir dans les propriétés ou caractères, d'une génération à l'autre, de manière à ce qu'il ne s'en trouve que de la même nature entre les
divisions, les classes, les ordres, les espèces, les individus; et on ne tient nul compte des virtualités apportées par les germes, comme s'il était évident qu'ils ne sont eux-mêmes que des produits des causes présentes. Quelle va être alors, pour le naturaliste, la mesure de dissemblance ou de ressemblance qui lui paraîtra acceptable à titre de degré de la continuité prétendue ? Grande ou petite, la différence, la divergence des caractères, dès qu'elle existe, est le même fait, inexplicable dans un système qui semble n'en vouloir aucune , et nécessaire, en vertu de la loi qui offre à l'observation des espèces morphologiques données, là ou l'on cherche des rapports de succession par hérédité. Philosophiquement, il n'y a pas de difficulté opposable à des variations surpassant, à de certains moments, celles qui distinguent les générations communes. Ces dernières, dont nulle génération n'est exempte, sont la condition formelle de la loi de la concurrence vitale. Elles sont nécessairement reconnues et mises à profit dans la doctrine de l'évolution, où l'on ne pourrait, sans les poser en fondement, expliquer par la siirçiçance des indwidus les plus aptes ces changements d'espèces qu'on regarde comme n'étant que le produit de leurs accumulations.
Les variations plus importantes, les révolutions exigées par notre monadologie sont survenues à des moments climatériques de la durée de quelques espèces; elles ont été les actes de puissances préétablies pour des vies sujettes à des lois nouvelles. Les différences les plus grandes n'ont pas empêché pourtant qu'il n'ait subsisté, sous l'aspect biologique, des traits communs et des ressemblances entre les espèces qui devenaient profondément séparées malgré le lien de parenté; et ces traits permettant les rapprochements, dissimulant les distances, ont favorisé la fiction des degrés multipliés pour servir d'intermédiaires, là même où se trouvent des intervalles impossibles à combler
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logiquement. La révolution produite dans Tespèce au sein de laquelle a été conçu riiomme lui a conservé les grands traits physiques de sa classe, de même que tous les mammifères sont restés par tant de traits semblables à leurs prédécesseurs, encore nos contemporains, de rentière division des vertébrés. L'homme ne s'est même écarté que peu, quant à son organisme, de Tordre des quadrumanes, et son caractère mental, entièrement nouveau, n'a pas laissé d'impliquer la conservation du mode fondamental de l'intelligence animale, la mémoire, l'imagination et l'association (arl.xxxviet xxxviii .
L'avènement de germes porteurs de la puissance mentale humaine a ainsi produit dans Fespèce parente, pour le cours des générations qui devaient suivre, une variation spécifique qui a ramené, qui ramène au jour les hommes du monde primitif, en vertu de la loi de leur destinée terrestre. Ce n'est point dans Tunité d'un Adam, tel qu'a dù Fimaginer la légende religieuse, qu'ils y sont venus, mais en des lieux divers de la terre, en un certain nombre de types physiques et de caractères variés reconnaissables encore dans leurs descendants. On se refuse souvent à l'aveu de la polygénie : c'est tantôt par un motif théologique, tantôt sous Finfluence du système auquel la facilité qu'on s'y donne pour expliquer l'établissement des différences caractéristiques par des variations continues, qu'on n'observe point, recommande l'adoption de la monogéaie. ^lais la pluralité d'origine n'est nullement particulière à l'espèce humaine; c'est la principale raison que la monadologie a de Fadoj)ter. Elle se conçoit d'abord sans peine, quand il s'agit de la modification spécifique survenue à un moment donné dans une race animale, parce qu'un certain nombre d'individus, et non pas un seul de cette race, ont pu en apporter la puissance dans l'acte de la transmission de la vie; mais l'idée apparaît dans toute sa force en s'appliquant aux premères origines terrestres.
Les semences spécifiques n'ont pas dû, en effet, se trouver à Fétat de simple unité pour chacune d'elles, à la surface du globe, lors de Torigine de la vie. Si Ton était porté à le penser, ce serait sous Finfluence de cette ardeur métaphysique de Funité — métaphysique, non pas cependant particulière aux métaphysiciens — d'où naissent les systèmes qui expliquent toutes les formes de la vie par les transformations progressives d'une seule forme élémentaire. Mais les semences développables au cours de la vie terrestre proviennent du monde primitif. Elles y étaient liées, quoiqu'en des rapports actuellement bouleversés par la ruine de ce monde, à des individus réels, pour leur survivre après sa dissolution. C'est donc en vertu d'une loi naturelle qu'elles ont du venir au jour; chaque espèce a pu reparaître en des semences qui renfermaient ellesmêmes d'autres germes individuels, suivant la prédisposition générale des animaux destinés à peupler la terre; mais il n'y a aucune raison pour que tous les individus possibles de chacune aient été renfermés en germe dans un seul organisme individuel.
Ce ne sont pas des questions qui importent beaucoup à la philosophie, ou qui intéressent les vues les plus profondes sur la destinée humaine, ces questions obscures de géologie et de paléontologie, en grande partie livrées à l'hypothèse, sur les époques et les révolutions de la nature, sur la réalité même de ces révolutions, ou des phénomènes physiques qui en auraient tenu lieu, sur les grands moments d'apparition des différentes espèces végétales et animales, enfin sur les progrès de l'organisation. Pour l'ordre général de notre monadologie, il doit nous suffire de penser que le globe terrestre, après sa formation, est resté, pendant
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une longue période, impropre au réveil de la vie; que les puissances séminales y existaient sous des formes insensibles d'organisation virtuelle ; qu'elles n'y avaient pas leurs origines; qu'elles s'y sont développées à mesure que les moyens de leurs fins, les conditions d'existence des individus ont été réalisés; que les continents se sont couverts de végétation; que les animaux ont assimilé à leurs organismes la matière déjà élaborée par les végétaux, et beaucoup d'entre eux la matière d'autres animaux, et tiré ainsi leur alimentation et leur vie de la mort les uns des autres; que. beaucoup d'espèces des plus basses des deux règnes, y compris celles qui sont nuisibles aux espèces supérieures, se sont conservées après l'avènement de celles-ci; que la terre, couverte par les eaux dans la plus grande partie de sa surface, n'a été habitable pour l'homme qu'en de certains lieux, et misérablement dans la plupart, au milieu des ruines que le jeu des forces brutes a accumulées, et qui opposent de grands obstacles à ses établissements.
L'ordre et le désordre, l'harmonie et les perturbations sont à titre égal, sous l'aspect physique aussi bien que sous l'aspect moral, les grands caractères de l'histoire de la vie et de son état présent sur le globe. L'ordre, c'est cette vie elle-même, avec ses conditions nécessaires préparées, ses fins réalisables ; c'est l'esprit, dans le vaste ensemble des relations qu'il constitue ou qu'il embrasse; ce sont les jouissances attachées aux simples satisfactions du désir et de l'activité; chez l'homme, à l'amour, à l'exercice de la pensée et de la volonté; ce sont les innombrables marques d'accord entre les moyens fournis par la nature et les fins du plaisir, de l'intelligence et de Tart. Ajoutons la beauté ou la sublimité des spectacles du monde physique. On trouve aisé de séparer les sentiments esthétiques qu'ils font naître, de la pensée, quoique si motivée, des dangers et des maux recouverts par de splendides apparences; et l'on conçoit d'instinct la possibilité d'un
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ordre de choses où le beau et le bien ne seraient pas séparés.
Le désordre règne au fondement de la nature empirique, car il est cela même qu'on entend par V ordre régnant^ contraire à Tidéal de la nature heureuse et morale. Au-dessus des harmonies de Funivers, deux faits d'entière désharmonie s'étendent sur les rapports des êtres organisés entre eux et avec la matière inorganique. Les monades inférieures et les résultantes de leurs actions, les grandes forces naturelles auxquelles tout obéit, sont presque totalement soustraites au gouvernement de ces êtres et sont mal adaptées à la conservation et au développement normal de la vie supérieure. La vie est difïicile et précaire, opprimée, chez les individus, par les forces mêmes qui sembleraient devoir être à leur service. Le résultat pour tous est la nécessité de la mort. Elle résulte de la condition même d'une évolution individuelle, qui constitue le sujet évolutif à l'état de dépendance matérielle de certaines lois impliquant, après son organisation ascendante, sa désorganisation, progressive ou précipitée. Tel est le premier fait.
Le second consiste en ce que les vivants opèrent directement ou indirectement, inconsciemment d'abord, puis sciemment et savamment, selon leurs facultés, pour se donner cette mort les uns aux autres, ou pour la hâter. En chacun des deux règnes, végétal et animal, la lutte pour l'existence est la condition de l'existence. Les animaux sont armés tout particulièrement pour se la disputer et se détruire; et il n'est pas jusqu'à la matière inorganique qui ne recèle des principes hostiles à la vie, de même que beaucoup de plantes et de bêtes ont leurs poisons et leurs venins pour l'atteindre dans ses sources, comme si la guerre, loi universelle de ce monde, y était matérialisée pour étendre son empire plus loin que les besoins de la conservation et les passions de la lutte ne peuvent la motiver.
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Indépcndaiiiiiieiit clc cette partie subversive de Torganisation, le grand désordre régnant est rinsulïisance des ressources pour Tentretien de la vie. Les places à occuper sur la terre et les moyens d'alimentation des divers organismes sont partout en très petit nombre comparativement à ce que chaque espèce peut fournir d'individus, ou des espèces différentes réclamer pour s étendre, quand elles sont rivales. De là, dans le monde végétal, la concurrence vitale, une guerre sourde de tous contre tous pour la conquête du sol et de la lumière, le dépérissement et des souffrances obtuses, comme il en peut exister dans cette branche de l'organisation; dans le monde animal, la douleur. Aux douleurs de privation, ou passives, nées des besoins mal satisfaits, et à celles que les animaux s'infligent mutuellement en obéissant à leurs lois, I homme en ajoute de plus formellement volontaires, de calculées, de cruelles.
L'homme et les animaux ont trouvé sur cette terre, où ils n'avaient pas leur origine première, cet état de choses en grande partie défavorable, par ses conditions, aux satisfactions de la vie et des passions légitimes, suffisant seulement pour s'y établir et s'y propager à travers beaucoup d'obstacles, en souffrant beaucoup de misères; et ils y ont apporté des caractères tels que les comportaient les semences dont ils étaient issus. L'homme seul, et dans certaines de ses familles plus particulièrement, a manifesté la puissance d'une conception de la vie et des relations mutuelles des vivants, opposée à celle que semble lui enseigner la nature. 11 a conçu la justice, ressenti la pitié; il les a jusqu'à un certain point écoutées, ainsi d'ailleurs que violées; il a quelquefois préféré la paix à la guerre. Il
a lutté contre la nature, il s'est élevé à Vidée de Forganisation de Thumanité selon la raison, et jusqu'à l'espérance du gouvernement des forces naturelles par l'intelligence.
Si l'on n'avait à apprécier l'animalité que dans les espèces ou supérieures par l'organisation, ou douées d'instincts de finalité puissants, comme dans certaines classes tenues pour inférieures, et si on les considérait en elles-mêmes sans songer aux dons spéciaux de l'homme et sans faire intervenir dans le jugement les notions morales, on ne rencontrerait que des sujets d'admiration. Le sentiment et l'intelligence, qui constituent l'organisme mental, sont des fonctions, chez les animaux, ou nouvelles, ou hors de toute proportion avec ce qu'on peut supposer de perception et d'intention chez les monades composantes des organes végétaux; car l'organisme mental humain n'est lui-même dans son fondement et dans ses grandes conditions autre que l'organisme mental animal. La mol^ilité, la variété, une portée plus ou moins grande appartiennent déjà aux représentations internes d'animaux d'espèces très humbles. Aux mouvements spontanés, faibles ou étroitement limités, des monades de leurs organes partiels s'ajoute la motricité volontaire d'un corps tout entier vivant pour lui-même.
11 n'y a rien toutefois, dans la comparaison de l'harmonie végétale avec l'harmonie animale, à quoi nous devions attacher le sens d'un passage et d'un progrès de l'une à l'autre. Nous voyons seulement une suite d'espèces dont les différences sont graduées, les caractères dominants des premières, ou inférieures, étant donnés en fondement, comme des conditions de la constitution des secondes et supérieures, ainsi qu'ellesmêmes impliquent, pour se former, la matière inorganique des corps élémentaires, avec les propriétés des monades composantes de leurs molécules.
Le tout n'est que l'ordre de finalité de l'harmonie
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j)r('uHa])lio, dans l(H[ael il faut encore l'aire entrer, tant pour l'organisme du végétal que pour celui de Faninial, les organes partiels intégrants avec leurs directions et leurs fonctions propres, relatives à renseml)le. Cet ensemble, qui est Findividu le plus parfait, obtenu par la centralisation et la solidarité de fonctions individuelles multipliées, est l'unique fin de Torganisation. LV:>rganisation, de degré en degré, existe pour servir à findividuation la plus grande, mais les degrés ne sont pas ceux d'un progrès de la nature, ils marquent seulement, partout où se place l'avènement de quelque chose de nouveau, le fait du conditionnement de l'apparition d'une espèce par l'existence des espèces antérieurement parues. Mais les plus humbles, et aussi les plus nuisibles, sont restées mêlées aux plus élevées, dans les deux règnes.