XL
L'esprit a son activité propre, et il a des données, et il s'en crée, qui sont supérieures à l'expérience. Son activitéconsiste, en chaque personne, en ce qu'elle se regarde comme la maîtresse du cours de ses pensées, et comme ayant en soi la puissance de certaines de ses déterminations^ c'est-à-dire possédant la faculté de faire passer à l'acte , dans certains cas, Vun ou r autre, à choisir , de deux phénomènes possibles qui sont exclusifs l'un de l'autre (art. Lxii et lxiv).
Les données de l'esprit qui dominent l'expérience sont, premièrement, des notions abstraites exprimant des relations d'ordre général, auxquelles les perceptions sensibles empruntent des formes et sont assujetties comme à leurs conditions de représentation, ainsi que pour les jugements qui leur sont applicables (art. XLV suiv.). Ce sont les catégories.
Secondement, des données constituées artificiellement, mais nécessaires pour le fonctionnement de l'intelligence, sont les concepts ou idées générales dont toutes les langues humaines ont dans leurs radicaux des signes, qui sont les noms communs. Des noms sont donnés aux phénomènes, aux qualités des choses, aux actes des personnes, aux idées enfin, aux sen-
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limenls, sans être pour cela affectés à aucun objet, c'est-à-dire à aucun plutôt qu'à un autre auquel il convienne. Cette condition essentielle est caractéristique de l'esprit. Les signes ont une matière empirique comprenant tout ce qui peut tomber sous une représentation particulière, objective ou subjective, mais, dans leur forme, ou comme généraux, ils sont des concepts, Vest-à-dire des représentations d'un genre qui n'appartient qu'à l'expérience de l'esprit. Ils sont les premiers instruments des sciences (art. lviu).
L'esprit est un théâtre de phénomènes. Cette expression symbolique signifie que le sujet, représenté à soi comme une unité de synthèse, s'oppose et à la fois s'identifie avec la multiplicité variable des objets, qui en tant que représentés sont encore lui-même. Théâtre est le vrai mot, quoiqu'il paraisse métaphorique ; car l'esprit n^est pas une matière donnée qui manifeste et développe ses qualités intrinsèques suivant une loi; il n'est pas un agrégat de phénomènes, une sorte de combinaison qui aurait la puissance de se connaître et de connaître ses éléments; il n'est pas une suite sans loi de phénomènes, il est la loi elle-même par laquelle sont représentés en une conscience les phénomènes que l'harmonie préétablie réunit dans l'œuvre d'une organisation individuelle (art. li).
La loi de personnalité, ou conscience, donnée sous la condition d'une organisation individuelle, peut s'appeler une âme. Si dans l'âme on considère l'esprit on a Yintelligence et les diverses fonctions intellectuelles, qu'il faut définir. Si l'on considère les impressions sensibles et l'ensemble des affections qui s'y rattachent, et que l'homme a en commun avec les animaux, mais auxquelles il donne des caractères qui ne sont qu'à lui.
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LESPRIT 97
on a la passion. Si Ton considère les déterminations que rhonime se donne à lui-même et dont il a la conscience distincte en tant qu'il en est Tauteur, on a la {^olonté.
Cette division des propriétés de Tâme répond à des idées distinctes, beaucoup plus qu'à des fonctions séparables dans le sujet actif. Exception faite pour des impressions passives, détachées et spéciales, telles que peuvent en constituer des traits tout à fait propres de sensation, ou d'émotion, les déterminations de Tâme impliquent des facteurs d'intelligence et d'autres de passion, dans la volonté, en sorte que ces termes généraux ne dénotent ni des parties de l'âme ni dos modes séparâbles dans ses actes, mais présentent différents aspects de ses fonctions, qui deviennent surtout sensibles quand il se produit des conflits de motifs entre ce que Tintelligence d'un coté, la passion de l'autre, proposent pour (in aux actes. La détermination de l'âme ne laisse pas de dépendre de ces deux facteurs.
L'intelligence, par elle-même, en son exercice, présente des oppositions qui inclinent en sens divers le jugement. Dans ce cas la volonté intervient sous les formes de ïattention et de la réflexion^ mais n'élimine pas les autres facteurs de la décision de l'âme; elle met seulement en saillie le caractère hégémonique de la conscience qui, le plus ordinairement livrée au cours des impressions et des associations spontanées, avise alors à le diriger.
L'attention est une volonté de s'arrêter à la considération d'un objet et de ses rapports au lieu de suivre le cours naturel des associations. La réflexion est une volonté d'examiner ces rapports afin de motiver des jugements et des actes en conséquence. Là se pose la question de l'existence d'un fondement réel de la croyance qu'a l'âme en sa puissance de faire passer à Tacte l'un ou l'autre, à son choix, de deux possibles mutuellement contradictoires. Mais toute décision réfléchie en porte au moins l'apparence (art. lxiv).
LA NOOTELLE MOHADOLOOIK.
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L'intelligence est informée par un certain nombre de rapports généraux et originaux donnés entre les objetsde la représentation ; elle est dirigée par des jugements également généraux, dont ces concepts sont les termes. Sa fonction propre est la reconnaissance ou rétablissement des relations de toute nature sujettes ou ramenables aux premières, qui sont les catégories. De là le principe de relatiifUé^ énonçant le caractère essentiel de tous les actes de Tintelligence et de toutes ses applications aux phénomènes, à la matière de la connaissance.
Un objet supposé, qui serait soustrait à cette loi, est, pour la représentation possible, la même chose que le non-ètre. On peut le penser, mais seulement comme le terme contradictoire de ce qui peut être pensé^ de même que le rien, ou néant est le terme contradictoire de tout ce dont on peut dire : il est. Le contradictoire de toute notion est intelligible logiquement sans supposer aucune matière, en cela qu'il est l'application toute simple d'une forme de la relation : la négation.
La Relation est la catégorie des catégories. Elles ne sont toutes, en effet, que différents modes de relation. Chacun de ces modes exprime une certaine identité et une certaine différence, dont il est la synthèse. La formule logique et grammaticale A est B s'applique à tous également, la copule est signifiant, non pas la simple identité mais une identification dans une distinction^ et pour le jugement, une affirmation qui suppose une négation. Chaque espèce de relation est ainsi une déler^ mination spéciale. L'indéterminé sous tous les rapports est pour la connaissance comme ce qui n'est pas.
Le contradictoire de tout ce qui est supposable comme défini par des relations, V Absolu ou Inconditionné peut-il désigner quelque chose qui existe, quoique étranger à
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l'esprit 99
la forme de la cognoscibilité ? La question implique par elle-même une contradiction en ce qu'elle exclut toutes relations ou conditions par Tidée et Tintermédiaire desquelles l'existence de cet incognoscible serait reconnue. C'est ce que les émanatistes de l'antiquité ont bien compris quand ils ont déclaré que même l'attribut de Texistence ne devait pas lui être appliqué. Le terme exister est vide, quand on n'y joint aucune qualité. En faire usage est impliquer qu'on y en joint quelqu'une. On ne fait que se soumettre à la loi de l'intelligence en écartant la question oiseuse d'une réalité qui lui serait étrangère, et en regardant comme réels ceux-là seulement d'entre les objets proposés à la pensée qui se définissent par des rapports, ou positifs, ou négatifs, mais qui, s'ils sont négatifs, n'excluent pas l'existence de tous rapports positifs correspondants.
On peut distinguer sous le nom de statiques les caté* gories qui par elles-mêmes, dans leur forme, n'impliquent pas le temps, le devenir et le mouvement. Ce sont la qualité, et la position dans l'espace.
La catégorie de qualité, dans la formule de relation A est J?, donne à jB la signification d'un sujet logique de qualités à l'égard desquelles A^ qui les possède, serait identique avec B\ mais A est aussi une différence de B. En réunissant les deux points de vue, A est déterminé comme sous-genre, espèce, ou individu, selon les cas. Le verbe étre^ la copule est sont employés comme signes de ces rapports.
Cette catégorie est la source du langage, qui procède en énonçant une suite d'attributions de qualités à des sujets logiques pour représenter la contenance des phénomènes les uns dans les autres; et c'est à elle que se rattache le jugement universel, première des lois de
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la logique et du langage, le principe de contradiction : A ne peut pas être à la fois B et non B sous le même rapport.
Non jB, dans cette formule, est un terme général signifiant /ott^/ attire y«c 5, sous un rapport déterminé, en sorte que qualifier A tout à la fois de B et de non B^ sous le mêjne rapport, ce serait dire qu'il est simultanément une partie des choses qui sont B et une partie de celles qui sont autres que B\ ce serait nier ce qu'on affirme et affirmer ce qu'on nie.
Au principe de contradiction se rattache comme une dépendance immédiate le principe de Falternative ou de Yexclusi medii\ car si A est 5, A est non B sont deux propositions qui ne peuvent pas être simultanément vraies — c'est ce qu'exige le principe de contradiction, — il est clair qu'elles ne peuvent pas non plus être simultanément fausses. En effet la négation de la première, vu la définition du terme non fi, donnerait comme vraie la proposition A est non jB, et la négation de la seconde donnerait comme vraie la proposition A est B. On retomberait donc sur le cas des deux propositions simultanément vraies, et le principe de contradiction serait violé.
Ainsi les deux propositions ne pouvant être ni toutes deux vraies ni toutes deux fausses, il est nécessaire que l'une soit vraie si l'autre est fausse, et réciproquement. De là l'alternative forcée , la nécessité logique d'opter.
. Les philosophes reconnaissent tous que le principe de contradiction les oblige dans le discours. D'ailleurs on ne voit pas comment ils pourraient faire autrement que le reconnaître : ils ne s'entendraient pas les uns les autres, ils ne s'entendraient pas avec eux-mêmes. Maïs beaucoup et des plus illustres, qui tantôt s'en font gloire et tantôt tâchent de s'en défendre, envisagent tels objets transcendants sous certaines relations, et à la fois leur donnent des attributs qui sont la négation
de ces mêmes relations (42). Pour autant que Tattribut est pris dans son sens naturel, Tobjet devient chimérique.
Dans la catégorie de quantité^ la distinction se fait par la notion d'unité, et l'identification par la notion de multiplicité, addition d'unités. La synthèse de ces notions corrélatives est le nombre, quantité déterminée, mesurée. Les relations du tout à la partie, du contenant au contenu, du grand au petit, tantôt dans un sens exact et tantôt dans un sens vague ou symbolique, relèvent de cette catégorie qui, ainsi que celle de qualité, intervient dans les autres sans altérer leurs caractères propres, non plus que perdre le sien; car le multiple entre partout avec le rapport, et le rapport luimême suppose deux termes et les unit sous la forme de l'attribution.
De même que le principe de contradiction se rattache à la catégorie de qualité, le principe du nombre se rattache à la catégorie de quantité. Le principe du nombre demande que si des unités d'une nature quelconque sont supposées comme données en acie^ d'une manière distincte les unes des autres, et non pas seulement comme comprises dans la puissance abstraite et indéfinie de penser et de compter, elles forment un tout, qui est un nombre déterminé. Sans cela il y aurait contradiction entre deux idées, que la question lie indissolublement : celle d'une analyse ou décomposition dont toiis les termes sont donnés, et celle d'une synthèse, ou composition, qui n'est pas faite, qui ne peut pas se faire. De là la démonstration de l'impossibilité de l'infini actuel dans la quantité (art. ii, m, xvn, et les notes 17 et 18).
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i02 LA NOUVELLE MONADOLOGIE
La matière des deux catégories statiques, qualité, quantité, quand leurs objets s'offrent extérieurement à la représentation, affecte une forme qui dépend de la catégorie de position (ou d'espace : les rapports ainsi désignés étant inséparables). Au point de vue du représentatif, Fespace est la i^ision interne de Vexterne^ la condition subjective de la lumière, des couleurs, de la perception visuelle. Il est Vintuition, qui fait pour ainsi dire prendre corps à Textériorité fondamentale, à Textériorité d'une conscience pour une autre conscience (art. x), et en est le symbole. Mais, loin de dire qu'il n'est pas objectifs terme équivoque en ce cas, et qu'une philosophie idéaliste devrait s'interdire, il faut le définir l'objectivité même, imaginative et sensible, la puissance qu'a le sujet de contempler ses objets et d'en transmettre la connaissance en qualité d'images, de se représenter lui-môme, et tous les êtres avec lesquels il est en rapport, comme situés les uns par rapport aux autres. Cette objectivité externe est un mode essentiel de la réalité^ embrassant un système universel de rapports f'éels^ puisqu'ils sont les rapports des êtres constitués pour se s^oir et communiquer de cette manière (43).
Au point de vue du représenté, dans la catégorie de position, l'espace est la forme vide de l'intuition, quand des objets n'y sont pas localisés distinctement. L'étendue entre deux objets localisés est un intervalle représenté sous cette même forme vide, mais, en ce cas, limitée, et la limite prend les formes du points de la Ugne^ ou de la surface selon qu'on la considère par rapport à une, à deux ou à trois des dimensions sous lesquelles se figure objectivement l'espace en son extension et en sa limitation. L'intervalle linéaire rectiligne est la distance. Une étendue finie, ligne, surface ou volume, est la synthèse
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d'un intervalle et d'une limite. Cette synthèse, qui est la figure^ est semblable à celles que l'analyse nous a montrées dans les catégories de qualité et de quantité ; car on peut dire que l'apposition des limites introduit la distinction et la différence, là où l'espace et les intervalles indéterminés ne comportent que l'idée d'une puissance confuse des rapports de situation d'objets qui pourraient être donnés.
Le point-limite étant regardé comme inétendu, la ligne comme sans largeur, la surface comme sans épaisseur, et les limites pouvant ainsi se multiplier arbitrairement et indéfiniment dans une étendue finie quelconque, l'idée abstraite de la continuité mathématique prend naissance et devient le fondement de la géométrie telle qu'elle est constituée depuis Euclide. D'une autre part, l'application de la notion de nombre (catégorie de quantité) introduit la mesure dans l'étendue géométrique. De là les difficultés qui ont leur origine en ce fait : que les rapports déterminés de figure (entre les différentes parties d'une figure construite), ne correspondent pas généralement à des rapports numériques dont l'unité serait fournie par une seule et même ligne assignable (incommensurabilité). Ces difficultés se lèvent par la distinction de ce qui est donné, assigné en acte, et de la puissance abstraite de multiplication et de division. La continuité géométrique est exclusive de l'actualité, même comme simple conception (art. ii, xvn-xix et les notes).
Les catégories dynamiques doivent commencer par la catégorie de succession qui les enveloppe toutes; car toutes ont pour ainsi dire leur siège dans le temps. Le temps embrasse leur matière sous les trois formes : devenir^ finalité^ causalité^ qui sont les formes essentielles
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i04 LA NOUVELLE MONADOLOGIE
de tout ce qui est sujet au changement. La succession est une loi inhérente à la représentation même la plus élémentaire, puisqu'elle est la condition de la mémoire et que, sans la mémoire, la relation de sujet à objet, la conscience s'évanouit (art. xii).
La différence radicale des idées de position et de succession n'empôche pas qu'il n'y ait lieu entre elles à un profond rapprochement symbolique, par Teffet des lois de contiguïté et de continuité qui sont communes à leurs éléments de composition respectifs. L'assimilation du temps à la première dimension, ou élément linéaire de rétendue est d'une parfaite exactitude. Il s'ajoute seulement à l'idée de la ligne l'idée d'un parcours de ses divisions (qu'on appelle alors successwes) comme si les parties parcourues s'évanouissaient à mesure, laissant toujours devant elles la suite indéfinie des autres parties à parcourir. De là cette sorte d'imagination de forme abstraite du mobile et de son mouçement^ qui est le symbole du temps.
11 s'ensuit de la similitude des deux catégories, que la catégorie dynamique construit sa synthèse formelle d'après la même loi que la catégorie statique An point correspond Vinslant : ils remplissent une même fonction de limite. Aux inlenfatles d'étendue linéaire correspondent les intervalles de tempsy auxquels pourrait être réservé ce nom de temps^ qui, comme celui à' espace^ s'applique à l'intervalle, quand il est pensé indéfini. Enfin l'intervalle limité par deux instants (l'instant d'avant, l'instant d'après) donne pour synthèse la durée finie^ qui correspond à Vétendue finie de la catégorie statique.
Une différence caractéristique tranche, au simple point de vue de la quantité, entre ces idées de position et de succession que rapprochent les formes de la conguïté et de la continuité. La mesure de l'étendue s'établit par la détermination de telle ou telle unité que la sensation permet de choisir grâce à certaines conditions fixes, fournies par le monde sensible. Il en est
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autrement de la mesure de la durée, parce que la succession, phénomène mental, ne se prête pas, entre différents esprits, et non pas même pour un seul, à recevoir des limites internes telles, que les intervalles limités soient comparables entre eux de manière à permettre la constitution d'une unité. La mesure directe n'étant donc pas possible, on convient de regarder un certain mouvement comme uniforme, c'est-à-dire tel, que durant son cours des espaces égaux soient parcourus dans des temps égaux. Cette convention est le moyen d'affecter à la durée une unité et une mesure en correspondance avec celles de l'étendue, dans un mouvement conforme à l'hypothèse, ou qui semble l'être autant qu'une appréciation empirique est possible.
La mesure du temps ainsi constituée établit des rapports numériques entre les espaces parcourus et les temps écoulés dans différents mouvements, ou dans un même mouvement, mais qui n'est pas uniforme. De là la définition de la vitesse comme rapport de l'espace au temps. Dans l'ordre abstrait, le temps entre comme une variable dans les équations. Cette variable, et la vitesse elle-même, en conséquence, y sont soumises, comme la ligne en géométrie, à la loi de continuité, et les différentes fonctions de la vitesse conduisent, en mécanique rationnelle, à la représentation et au calcul des forces naturelles, telles que la pesanteur, qui paraissent continues.
Le devenir ne doit point être rangé sous la même catégorie que la succession, parce que la succession n'implique pas le changement. La durée se pense sans difficulté comme applicable au maintien d'un état constituant un phénomène renouvelé ou répété à chaque instant du temps qui s'écoule pendant que cet état se
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prolonge. Au contraire, Tidée du changement suppose que le phénomène qui se présentait à un moment, sous certaines relations, est remplacé, au moment qui suit, par un autre phénomène. La relation est changée là où Tun de ses termes change, et il y aurait contradiction puisqu^on nierait Texistence du rapport en même temps qu'on se le représenterait, si ce n'était cette restriction, que le moment n'est pas le même. La différence des moments est ce qui rend possible sans contradiction le concept du devenir.
Il faut dire ici des moments, et non pas des instants. L'instant, d'après nos définitions n'est que la limite du temps, au lieu que le moment peut signifier une durée élémentaire entre deux instants; et toute observation d'un changement, toute constatation, emploie chez l'être sensible une certaine durée. Mais il n'en est pas de l'acte môme d'un devenir élémentaire comme de sa constatation. Cet acte doit être instantané. S'il ne l'était pas,ilyauraitcontinuité effective dans l'activité de l'agent, ou dans les états de la chose qui change, c'est-à-dire composition infinie actuelle, contradiction (art. xlv). r
Telle est la différence entre le temps, qui est un continu, parce qu'il est traité en quantité abstraite, dont les parties se prêtent à la multiplication et à la division indéfinies (en puissance), ou pour mieux dire, l'exigent, et la matière d'un changement réel dans les phénomènes, qui ne pourrait admettre une décomposition infinie actuelle de ses éléments, entre deux instants donnés, sans impliquer contradiction (art. xvii).
On énonce quelquefois les résultats de certaines expériences psychophysiologiques, en termes qui donneraient à penser qu'une sensation, une perception, une réaction volitive ont une durée, et qu'on peut la mesurer. Ce sont des façons de parler vicieuses. L'acte mental est temporellement incoercible. On mesure seulement des intervalles de temps entre des phénomènes manifestés physiquement.
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Il s'ensuit du principe de contradiction que les changements élémentaires dans la nature ne peuvent se produire qu'instantanément. Tous les phénomènes sont fondamentalement réductibles aux actes des monades, dont ils forment des multitudes de composés divers sous la loi de Tharmonie préétablie (art. xxi et suiv.). L'ordre du monde n'est donc pas un développement continu de phénomènes enchaînés, mais la résultante des pulsations des monades considérées chacune en son mode dévie et d'action, et dans la portée qu'elle peut avoir pour les modifications des autres.
L'exposition des catégories, leur distribution, se prêtent à différents points de vue, à cause^ des applications qui se font des unes aux autres, quoique mutuellement irréductibles. 11 paraît naturel de faire suivre ici le dei^enir non par la causalité mais par la finalité. La finalité est la grande loi dynamique de la nature, loi partout présente et dominante où est la vie, et conservant sur la vie tout son empire, tandis que la cause n'apparaît pleinement et bien dégagée qu'avec la liberté, au sommet de ce que nous connaissons de l'existence, et demeure cachée pour nous au fondement de ce que nous appelons forces de la nature^ et qui n'est rien que résultantes de modifications mutuelles de monades dont les rapports sont réglés par l'harmonie préétablie.
La catégorie du devenir subit la loi générale de la relation, c'est-à-dire se forme de la synthèse d'une négation (ou distinction) et d'une affirmation (ou identification), en ce qu'elle fait envisager le rapport comme posé et supprimé dans le phénomène, sous une condition de temps. La catégorie de finalité reçoit la même forme, elle fait la synthèse de Yétat présent de Fôtre
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vivant, ou monade, qui se nie lui-même, se repousse^ en tant qu'affecté d'un défaut, d'un besoin, d'une peine, et d'un autre état^ futur, qu'il imagine, et auquel il tend pour s'y reposer en attendant le sentiment de besoins nouveaux. Cet état appelé, ou désiré, est la fin dont le sentiment se caractérise par la passion. Et la passion varie selon les objets et selon les moments de la satisfaction obtenue, ou de la poursuite.
Les états, les moyens offerts ou refusés pour la poursuite des fins, et les fins elles-mêmes, atteintes ou manquées,. prennent, au point de vue de la finalité, les caractères du bien et du mal. Les appétits et les désirs, auxquels s'oppose la contre-partie des aversions, donnent lieu, dans l'exercice de l'activité de celles des monades auxquelles s'ouvre le champ le plus libre, à toute la série des émotions et des passions (art. lxxhi et Lxxiv).
La catégorie de causalité, avec la même source que celle de finalité, dans la pure enceinte de la monade, embrasse, dans la nature, des suites de phénomènes soumis au déterminisme de l'harmonie préétablie (art. xxiii et xxviii). Des deux parts, les phénomènes s'étendent à l'univers tout entier, mais ceux de la finalité, de l'orgîfnisation, de la vie, des sentiments, des passions, et tout l'ensemble des synthèses qui s'en forment dépendent d'un mobile unique, Vattrait^ chez toutes les monades, à quelques sortes d'appétits qu'elles obéissent, suivant leurs degrés d'élévation et la complexité de leurs relations. Il en est autrement dans l'ordre de la causalité; là, à mesure que les représentations et les actes deviennent plus conscients, la conscience des déterminations revêt le caractère désigné sous le nom de volonté.
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Ce caractère se marque dislinclement chez les animaux supérieurs. Chez Thomme, il y a quelque chose de plus : tout en Supposant qu'il s'agisse d'actes volontaires déterminés, comme chez les animaux, par les antécédents, les circonstances et les qualités natives, les motifs cessent pourtant d'être de simple attrait, ils sont souvent empruntés aux lois de l'intelligence, à la raison. Ce n'est pas qu'on puisse dire alors que la finalité disparait, la finalité ne disparait jamais, mais elle s'applique à un ordre de fins nouvelles, et s'accompagne du sentiment clair de {vouloir pour créer les moyens de ces fins.
Ce sentiment se fortifie et atteint son plus haut point par la double représentation que l'homme se donne, en beaucoup de cas, de tel acte comme pouvant se réaliser ou ne se pas réaliser, et de sa propre puissance, comme maître de cette alternative. A ce moment, le problème du libre arbitre se pose à sa réflexion (art. lxii).
Prenons l'idée de cause dans sa plus grande généralité, telle qu'elle se présente pour l'harmonie préétablie; nous devons alors faire abstraction de la volonté considérée comme le plus haut point de l'activité de la monade et donnant lieu à un efl'et immédiat; nous devons laisser de côté les actions des monades des divers ordres, comme ne nous étant connues que par hypothèse et peu ou point définies pour nous, mais surtout parce que les phénomènes naturels résultent tous d'un assemblage de causes immense, et que les forces^ qui sont ces causes générales pour les sciences physiques : pesanteur, élasticité, chaleur, etc., ou bien ont elles-mêmes à être expliquées (ramenées à leurs causes)^ ou ne sont que des termes abstraits. On est ainsi conduit à remplacer la notion formelle de la cause, dans l'ordre du déterminisme scientifique, auquel, de sa nature, elle est étrangère, par l'idée de l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour la production ^'un phénomène donné. L'expérience seule enseigne
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liO LA NOUVELLE MONADOLOGIE
ces conditions dans chaque genre d'investigations (art. Lxi).
La synthèse propre à cette catégorie reçoit la forme commune aux autres relations fondamentales; car on peut donner à la notion d'acte une acception générale, suivant laquelle elle s'applique à des faits actuels quelconques, en tant qu'ils sont les résultantes de la masse des antécédents par la loi de causalité : ce terme est alors le terme de distinction par rapport à l'ensemble des possibles confondus sous le chef de puissance; et la /brcc, pouvoir effectif de production, est le terme synthétique de l'acte et de la puissance, rendant une idée que Tesprit introduit toujours entre ce qui n'était que possibilité, et ce qui devient réalité.
Cette idée de force, s'il s'agit des phénomènes de la volonté, et seulement alors, trouve son application réelle, son application à des cas individuels où la cause comme pouvoir et action, dans le sens propre et radical de ces mots, prend sa signification la seule claire. Elle a, s'il s'agit des phénomènes naturels, un sens général et abstrait qui n^atteint qu'en bloc l'activité des monades.
La conscience, quel que soit le degré de distinction et de clarté où elle s'élève, ou celui auquel elle peut descendre, pour la détermination du sujet, de l'objet et de leur rapport, est toujours le caractère de la monade, substance simple, et, par conséquent de tout être réel, puisque les substances composées sont des produits de l'harmonie préétablie dans lesquels toute représentation, totale ou partielle, plus ou moins étendue, est le fait d'une monade et ne peut être autre chose (art. xx).
Si la conscience, à tous ses degrés, s'évanouissait, tous les objets et le monde disparaîtraient. On peut
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l'esprit 11 i
donc regarder la relation en général, et toutes les catégories définies en leurs formes abstraites, comme inséparables de ce concret et de ce réel, la conscience, distribuée entre tous les êtres.
La conscience prend le nom de personne^ quand elle est portée à ce degré supérieur, à la fois de distinction et d'étendue, où elle obtient la connaissance du propre et de l'universel, et le pouvoir de former des concepts, et d'appliquer ces lois fondamentales de l'esprit qui sont les catégories. Elle est alors elle-même la catégorie vivante, assemblage de toutes les autres, et les possédant pour soumettre à ses lois les rapports particuliers, et procéder à la connaissance de tout l'univers accessible.
La personnalité est ainsi une loi au titre le plus éminent, la synthèse réalisée des lois, la relation des relations. Elle présente elle-même le caractère général des catégories, c'est-à-dire qu'elle se constitue en se déterminant comme sujet par un acte de distinction et de limitation à l'égard d'un ensemble indéterminé de représentations objectives : la monade-personne est le soi du non soi. On n'a point à introduire ici la question du monde extérieur et de sa réalité, on doit considérer ce monde comme représenté dans cette monade, nullement en lui-même, et, dans cette monade, il ne peut êtreque l'objet interne de la conscience, le non soi du soi. Le langage commun qui identifie la conscience et le moi serait incorrect si, le prenant à la rigueur, on supposait que le moi est l'un des termes seulement de la relation du sujet à l'objet : à savoir le sujet. Ces deux termes sont inséparables.
Telle est la raison pour laquelle il faut écarter la représentation substantialiste de l'âme comme un sujet de qualités (les facultés)^ dont l'une serait la conscience. L'attribution des qualités à la monade, et la monade elle-même ont pour toute signification des lois (art. xvi). La conscience, qualité première et première loi (art. v),
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-est le principe et la clé de toutes les lois possibles. Tunique objet de connaissance que nous puissions 4rouver au fond des phénomènes, et de celui d'entre eux sous la forme duquel seul nous atteignons tous les autres.
Si Ton adopte la dénomination de phénoménisme pour la doctrine ainsi comprise, et opposée au substantialisme^ il est essentiel d'observer que son trait principal est la reconnaissance et l'étude des lois, au lieu que l'école empiriste, à laquelle sont dues les analyses qui ont ruiné le réalisme subtantialiste, a toujours pris à tâche de montrer dans la seule expérience le principe et le moyen de la liaison des phénomènes (44).
La loi d'individuation obtient dans la monade-personne son plus haut accomplissement, en même temps que la loi en général y atteint son universalité de représentation; que l'individu y arrive à la plus grande extension de connaissance et d'action; et que son orgaiiisme y est le plus centralisé pour le service de son pouvoir sur lui-même et sur le monde externe (45).
LU
La relation de la personne à ses semblables donne lieu à des déterminations d'un genre nouveau qu'on ne .doit pas mêler avec les catégories. Toute catégorie se forme de la synthèse de deux concepts. L'application s'en fait universellement aux phénomènes. Lorsque le c as intéresse les actes d'une personne, ou les fins qu'elle se propose, c'est encore à cette personne qu'il se termine, sans qu'il y ait lieu à rechercher si la détermination est sujette à ces conditions qu'on appelle morales. C'est exclusivement ainsi que nous avons défini les catégories, et elles portent sur l'ensemble de l'animalité, quoique les animaux se représentent à des degrés si
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variables, et si abaissés comparativement à l'homme, les différents rapports auxquels elles s'étendent.
Les relations entre les animaux de même ou de différente espèce, en ce qui concerne les intérêts des individus, leurs fins respectives, sont déterminées, même là où ils forment des sociétés animales très étroites, par leurs instincts, leurs sentiments, selon qu'ils sont éveillés, et les circonstances. Il n'y a pas chez eux de signes de cette idée formelle : quil faut qu'une telle chose se fasse; qu'une telle chose doit se faire d'une telle manière. Lorsque les travaux sont associés, l'uniformité ne vient pas de l'imitation, les écarts des individus, s'il s'en produit, sont accidentels, non des effets d'initiative, et les mesures exigées par la solidarité se prennent aveuglément. Les animaux d'espèces supérieures offrent des signes de ces deux tendances contraires, l'imitation et l'initiative, mais sans que la réflexion les accompagne et les guide.
Chez l'homme, et dans ses plus basses sociétés plus encore que dans les autres, règne la coutume^ qui est variable, et qui diffère beaucoup par sa nature des mœurs animales d'une espèce quelconque. La coutume a deux facteurs qui s'opposent sous une suite d'aspects : imitation et initiative, conformisme et contrariété, continuation et originalité, solidarité et individualité. De là le continuel conflit, au cours duquel se forment les jugements du bon ou du mau{>ais^ selon qu'une manière d'être ou de faire de l'individu passe auprès de la plupart pour être ce qu il faut ou pour être ce quil ne faudrait pas dans le cas donné, et pour être ou louable, ou blâmable et punissable en conséquence. Il s'agit d'analyser les motifs de ce jugement. Ils sont de trois sortes, qui s'appliquent à la coutume, c'est-à-dire à la règle empirique des mœurs, telle qu'elle s'est établie en un lieu donné, sous la double influence antithétique des précédents ou habitudes acquises, et du prestige des honimes d'initiative, dont la parole, l'exemple, les
LA NOUVELLK MOKADOLOOIE. 8 .
succès obtenus ont entraîné la foule des imitateurs et constitué un usage.
1** Le sentiment de la solidarité ne peut être que très fort dans une société en état de rivalité ou de guerre avec des peuples voisins. La constance, la continuité, la discipline s'imposent plus ou moins comme conditions d'existence, et exigent, en même temps que des chefs auxquels on obéisse, une conformité d'idées et d'usages chez les subordonnés. Il s'attache à cette conformité de l'individu à son groupe une idée d'honneur^ qui se retrouve comme mobile de la plus haute importance dans toutes les sociétés possibles, et une idée de de\>oir (art. xcin). Cette dernière implique un pouvoir de commander, une autorité; et à cette autorité il faut un siège.
2** Les idées religieuses et les superstitions, le culte des dieux fétiches, celui des esprits, celui des divinités du polythéisme, tous se liant aux règles de la conduite et des mœurs, ont donné à la notion du devoir le caractère d'obéissance à une autorité dominant celle des individus, et capable de causer le bonheur ou le malheur de ceux qui se conforment aux prescriptions, ou qui les violent. Selon que l'idée de Dieu s'est élevée, les idées de bien et de mal attachées à la matière des commandements divins, ou des défenses, se sont épurées; la notion de l'obligation est devenue plus morale;
3** Il a partout existé des relations entre des égaux, quelle qu'ait pu être d'ailleurs la différence de droits et de traitements que la coutume a établis et fait passer pour justes, selon qu'ils s'appliquent à des personnes de différentes classes ou de différentes conditions. L'observation ne permet pas d'admettre l'existence possible d'une tribu dans laquelle des hommes de même rang n'auraient pas l'idée les uns des autres comme de semblables dans l'acception morale du mot, mais où nul individu ne se connaîtrait d'autre raison que la crainte pour ne pas en tuer un autre, s'il y voyait pour lui de Tutilité. L'idée que ce qui convient à l'égard d'un
Digiti
l'esprit 115
homme est ce qui convient à Tégard d'un autre homme, toutes choses égales d'ailleurs, est, au fond, celle que vise Tancien précepte, de nous mettre mentalement à la place d'autrui, et de le mettre à la nôtre {alteri ne faciès^ etc.) afin de juger impartialement de ce qui ne doit pas lui être faii\ et comme la généralisation du cas est, avec Végalité des personnes^ le principe à dégager d'un tel jugement, le caractère rationnel en est manifeste. Il faut donc y voir l'expression primitive de la même notion que le travail des moralistes a portée définitivement, da,ns l'œuvre. de Kant,à sa perfection : nous voulons dire du précepte de raison pure pratique^ dont ce philosophe a donné la formule sous le titre à'impé' ratif catégorique (46).