LES ANTINOMIES DE KANT, SA THÉORIE DE L'INFINI Î
sent pas la conséquence, se tiennent au point de vue empirique des causes phénoménales, et veulent ignorer les questions, insondables suivant eux, du fondement universel et de la somme totale des phénomènes qui, pour l'idée d'une expérience possible, n'en auraient aucune. Telle est en général la pensée des atomistes, , depuis Démocrite et Epicure {IV et XII). Elle ne pouvait convenir à Kanl, qui regardait comme chose démontrée le rattachement « de l'ensemble des conditions a un inconditionné ». 11 avait donc à concilier l'infinité de la série des causes, s'il se décidait à l'admettre, avec l'existence de la cause suprôme universelle, et se trouvait inévitablement conduit à se poser la question de l'extériorité ou de l'immanence de cette cause. Il ne pouvait plus laisser dans une complète indétermination ni la nature de la Chose en soi, cet inconnu, ni son rapport avec les phénomènes, après qu'il aurait idenlilié, en la déclarant infinie, la série entière de ceux-ci, dans le temps et dans l'espace, avec tout ce qu'il est possible de penser comme existant, et que, pour l'Inconditionné, nulle place alors n'eût été laissée au dehors ni au dedans. H n'aurait pu faire autrement que de recourir à quelqu'une des doctrines panthéistes qui satisfont à l'idée maîtresse de la conciliation de l'absolu pur et de son enveloppement et développement de phénomènes par l 'intermédiaire de l'infini.
Le problème étant donc, pour Kant, d'éviter l'option, qui semble logiquement forcée, entre la possibilité qu'il existe une infinité actuelle de choses réelles et distinctes, et la nécessité que toute somme de choses réelles et distinctes soit un nombre déterminé, il commença par se persuaderque chacune de ces tbèses contradictoires est séparément démontrable par des arguments de valeur équivalente, en sorte que, pour le penseur non prévenu, le doute resterait le parti le plus raisonnable à prendre
sur la question. De là sont venues les célèbres antinomies de la Raison pitre. Les deux premières, qui sont aussi les plus claires et les plus décisives dans la matière, portent exactement sur la possibilité d'un ensemble de choses dont le tout serait à la fois infini et actuellement donné. Qu'il s'agisse de bornes à l'extension des phénomènes dans l'espace, et d'une limite posée par un premier terme à leur régression dans le temps (comme dans la première antinomie, où la nécessité de l'arrêt est affirmée par la thèse et niée par l'antithèse), — ou bien que le débat s'établisse, d'une part, entre la possibilité niée que les éléments d'un composé donné ne forment pas ensemble un nombre fini, et l'existence affirmée, de l'autre part, de composés donnés et formés d'éléments sans nombre (thèse et antithèse de la deuxième antinomie), — la question est unique et toujours la même : fe concept de. la somme infinie actuelle de parties, — de quelque genre qu'elles soient, — actuellement données, est-il le concept de Vinterminable terminé, et ce concept est-il contradictoire en soi ? Or, il l'est certainement.
Kant, pour appuyer la thèse, en chacune de ces deux antinomies, fait valoir l'impossibilité de V interminable terminé, et donne par là de cette thèse une démonstration par l'absurde rigoureusement valable, à moins de nier l'application du principe de contradiction à la définition du réel, il se garde d'en faire la remarque. 11 est cependant certain qu'il ne dispose point d'arguments de la même nature et de la même valeur pour appuyer l'anlithèse ; il' recourt à des allégations et à des raisonnements d'une espèce commune, aisément réfutables. 11 n'est donc nullement fondé à regarder comme équivalents au point de vue de la raisonpure les motifs apportés des deux côtés.
Par exemple, sur le point capital, sur le procès à l'infini
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des phénomènes, opposé à la thèse du commencement (antithèse de la première antinomie), Kant allègue cette raison : que « le commencement est une existence précédée d'un temps où la chose n'est pas, et, dit-il, 11 n'y a pas, en un temps vide, la naissance possible de quelque chose, parce qu'aucune partie de ce temps ne contient plutôt qu'une autre une condition de l'existence qui l'emporte sur celle de la non existence ». La doctrine propre de Kant suffirait pour mettre à néant cette position de la question. L'auteur de l'esthétique transccndantale n'a pas le droit de poser la fiètion réaliste d'un temps vide, et do raisonner sur ce qui pourrait ou ne pourrait pas s'y passer pour qu'il devint un temps occupé par la représentation. C'est en effet le temps qui suppose la représentation, comme la représentation, le temps. Et le philosophe qiii croit à l'Inconditionné et à des noumènes hors du temps aurait lui-môme à expliquer comment par l'œuvre du dehors du temps il a pu venir quelque chose dans le temps.
Mais la vraie position logique de la question est à prendre dans le principe de relativité. Si on demande comment de rien quelque chose a pu naître, nous répondrons que celte formule est vicieuse : elle suppose ellemême, en effet, que rten est quelque chose. La causalité est une relation entre deux termes définis ; si celui des deux qui est la cause est défini par une négation, il est nié comme réel, larelation disparaît, et par conséquent la question. Le commencement et la cause première doivent se définir par des relations à ce qui suit et à ce qui dépend. Demander la cause de la cause première et l'antécédent de ce qui est le commencement, c'est la thèse du procès à l'inlini posée en pétition de principe et cette thèse conduit, comme nous l'avons montré, à la contradiction de Vinterminable terminé.
KaUt persuadé que la thèse et l'antithèse étaient éga-
lement défendables, et les antiDomies véritables, au point de vue de la raison, avait à expliquer rationnellement leur existence, 11 n'y avait pour cela qu'un moyen si Ton ne voulait conclure au doute sur la question de l'infini. Le raisonnement qui argue de la contradiction, pour nier la possibilité d'un ensemble ou d'un composé de- parties ou d'éléments qui ne formeraient pas une somme déterminée et un nombre, est suspendu à cette condition : que les parties ou éléments soient réels et distincts, afin d'être sujets à la numération; il faut que leur totalité soit, d'une part, supposée acquise et actuellement constituée, et, d'autre part, formellement pensée comme ineffectuable, le compte des unités étant interminable, de quelque manière qu'on les conçoive réunies, pourvu qu'on les distingue. La ressource unique pour maintenir l'antinomie et échapper à la nécessité logique de nier l'infinité actuelle est donc de nier la distinction réelle des parties du tout infini, et cest bien le moyen auquel a recouru Kant, quoiqu'il l'ait présenté en d'autres termes. Les parties ou éléments auxquels on aaffaire sont les phénomènes, quand la question est de savoir si le monde est fini ou infini dans le temps et dans l'espace. Le monde est le composé des phénomènes, sous les deux catégories. Kant ne dit pas, avec Spinoza, que les divisions, tant de la durée que de l'étendue, sont de simples imaginations qui existent dans l'âme, et n'existent dans la substance que comme cette âme elle-même, et comme les idées qu'elle a du corps, toutes choses qui sont des modes de pensée et d'étendue de cet être éternel, infini, unique, indivisible et ne le divisent pas réellement (XXVII). Il dit que les phénomènes sont dans l'espace, lequel est dans la représentation, et n'existent pas en soi; que n'étant pas des choses en soi, on ne saurait dire que le monde, leur composé, soit fini, ou qu'il soit infini ; que la