L'HYPOTHÈSE DU PROGRÈS DE LA NATURE 3S
ceux qui allaient se précipiter dans l'histoire de l'Europe.
Il semble qu'il y ait loin de l'hypothèse du progrès naturel et nécessaire de l'humanité à celle du progrès universel de la nature. Cependant la croyance à ce dernier genre de progrès est née chez beaucoup de penseurs des mômes causes générales que la croyance au premier, et les deux hypothèses devaient à la fin se réunir en une même doctrine (XLVIII). L'abandon du système théologique par la philosophie du xvm' siècle porta simultanément sur deux sujets qui devraient être tenus séparés de toutes manières. L'un comprend la partie des dogmes irrationnels, qui sont une excroissance supei-stitieuse du christianisme, également condamnée par la psychologie, par l'expérience et par la critique historique : les prophéties, les miracles, les mystères, l'extension de la révélation religieuse à la révélation d'une métaphysique absurde; l'autre, — nous ne sortons pas des points communs à la philosophie et à la religion, — est la doctrine de la création du monde et de la fin ultime des phénomènes : elle exige une origine, un développement fini, la conception d'un cercle fermé, embrassant la vie universelle. Cette doctrine, loin de partager l'irrationalité du panthéisme théologîque et des fictions h y po statiques, se conformait au principe de relativité. En la rejetant, sous l'influence des croyances infinitistes illogiquement rattachées à la constatation de l'immense étendue du monde par les observations astronomiques, l'école empiriste s'est forgé de véritables mystères à son usage, qu'elle a tournés contre la partie plus saine de la doctrine chrétienne. Le mystère de l'infini lui a imposé au lieu de la création et de l'ordre général de finalité du monde, le système du développement universel des phénomènes sans commencement et sans fin. L'évolution éternelle substituée à la création devait
3à2 LE MATliRIALISME ET L'ATHLISME
conduire à l'hypothèse du progrès de la nature comme loi de ce développement.
La première et la plus nette formule de la loi du progrès de la nature appartient à L.eibniz, qui conservait, il est vrai, dans les mots la thèse de la création, mais qui n'admettait pas, au fond, la réalité des divisions du temps, ni, par suite, qu'il ne fût pas chimérique d'imaginer le monde créé plus tôt ou plus tard qu'il l'a été. Or c'était là nier, sans en convenir, qu'il l'eût été h aucun moment (XXVII). Leibniz ajoutait donc àsa conception infinitiste de l'action de Dieu dans l'univers une idée bien adaptée, en écrivant : « Si le monde n'est pas encore devenu le paradis », — ce qui peut paraître une objection à la théorie du progrès incessant de ses productions depuis qu'il est créé, — c'est que, « encore bien que de nombreuses substances soient déjà parvenues à un grand état de perfection, cependant, à cause de la divisibilité du continu à l'infini, il reste toujours, dans l'abîme des choses, des parties endormies, qui peuvent être éveillées, développées, conduites au mieux, et pour ainsi dire élevées à un état de culture plus avancé. Le progrès est ainsi sans terme ». Leibniz affirme que les faits partiels d'abaissement ou de destruction, observables dans la marche générale des phénomènes, sont suivis de mouvements de relèvement et de production, dont ils sont même des conditions. Il ajoute, parlant .cette fois du progrès des personnes et des sociétés, que « physiquement, non moins que Ihéologiquement, les afflictions, celles surtout des gens de bien, ont leur terme pour eux dans l'obtention d'un bien plus grand... et se trouvent ainsi être effectivement bonnes elles-mêmes comme étant les voies les plus courtes pour s'élever en perfection » (Leibniz, De rerum originaùone radicali).
L'hypothèse du progrès de la nature est une intro-