ABANDON DU THKISME PAR LES DISCIPLES DE KANT
de rbtre et de l'Idée, mais c'est l'Idée qui prête son nom au sujet de l'évolution. Elle commence sa carrière en prenant les formes contradictoires de l'Être et du non-Étre. Ce principe d'identité a sur le principe de Vindifférence des différents de Schelling un grand avantage : il donne lieu à la dérivation du principe du Devenir, synthèse de l'Être et du non-Être. Ce début de l'évolution de l'Idée offre d'ailleurs le modèle de la marche que suit Hegel dans tout le développement de son idéalisme réaliste, de contradiction en contradiction, et de synthèse en synthèse, La méthode est artificielle et sophistique, avec une terminologie faite exprès pour elle et qui n'est intelligible, dit-on, pour autant qu'elle l'est, qu'en langue allemande. La déduction de la nature est un problème impossible, et à peu près avoué tel pour cette philosophie. Le point d'arrivée de l'évolution est la réalisation de Dieu dans l'Homme, fin du devenir universel.
L'embarras de Hegel, à l'endroit oii il avait à expliquer l'Idée en sa forme de Nature [contradiction incun," ciliée, comme il la nomme) était pour sa logique objective un fait fâcheux, auquel il ne trouva de remède que le dédain témoigné pour les phénomènes astronomiques, dont la génération ne s'obtient pas par la synthèse des contradictoires. Au surplus, le réalisme, dans l'acception scolastique la plus entière de cette méthode, fournit à Hegei, pour toutes les branches de la philosophie, les notions auxquelles il subordonne les phénomènes, et partout, en religion, en morale, en politique, dans l'art et dans l'histoire, le particulier et l'individuel rentrent à ses yeux dans l'universel, comme les qualitésdans la substance. La liberté n'a point à souffrir, selon lui, de l'empire de l'universel ; car elle est identique à la nécessité. C'est ce qu'avait déjà professé Schelling. Liberté et nécessité s'identifient dans l'évolution ; et
évolution de. la nature, évolution de l'idée, ce sont des noms différents, ce ne sont pas des doctrines dififérentes, dans le système d'un tout eoljdaire qui évolue. Regardées d'une suffisante hauteur, on ne voit, en l'une comme en l'autre, que ce système d'évolution de la Chose qui est tout; par conséquent, un système de la nature. C'est bien d'ailleurs là ce que signifie Yidentité du réel et de ridéel, formule hégélienne.
Si nous comparons ces doctrines au néoplatonisme, doBt — à n'avoir égard qu'à la reprise du principe de l'évolution, et à l'abandon de la méthode suivie depuis Doscartes — elles sont de certains modes de restauration, nous remarquerons qu'elles nemettent point réellement l'origine première en Dieu, comme faisaient les Plotin et les Proclus. Les termes de descente et de retoiu-, consacrés par ces anciens philosophes, ne se retrouvent pas dans les vues des modernes, comme l'exigerait cependant l'application la pFus rationnelle de la méthode évolutioniste. Il devrait exister entre l'origine et la fin des phénomènes un rapport métaphysique et moral. Au lieu de cette vue philosophiquesérieuse, les évolution) stes disciples de Kant placent l'origine dans un terme universel, auquel ils ne peuvent donner pour signification, en le réalisant sans l'accompagner d'aucune idée morale, que Vaséité, sous tel ou tel aspect, toujours abstrait; et ils prennent pour fin la conscience, sans la supposer autre qu'à l'état transitoire et périssable que nous connaissons dans l'humanité présente, au sein d'un monde dont les conditions sont obscures et troubles. Il faudrait au moins, pour fermer le cycle universel, que l'homme fût invité clairement, comme il l'était par le néoplatonisme, à rentrerdans le mystique idéal divin oii il a son origine. Fichte seul, à ce point de vue, peut être justement rapproché des anciens, avec une métaphysique si différente de la leur.
ABANDON DO THÉISME PAB LE6 DI8CIPX.E8 DE KANT 363 Les modernes manquent des moyens, que les néoplatoniciens avaient dans leur doctimc de séparation et de descente des âmes, et dans le polythéisme, pour montrer à l'homme une échelle accessible d'ascensicoi au principe dont il est descendu. L'idéal abstrait de la raison théorique ne saurait, en dépit de la règle qu'on subit de garder le nom de Dieu comme titre honorifique d'un agent de l'évolution, tenir lieu de Dieu et de l'âme. Il n'a lui-même rien de fixe, pour le peu qu'il y a de penseurs dans l'humanité entière, qui lui prêtent ce sens impersonnel.
Le dieu premier des gnostiques et des alexandrins était une manière d'abstrait, lui aussi, mais c'est seulement par respect, et c'est par impuissance, à ce qu'ils croyaient, d'en atteindre l'idée, qu'en s'abslenant de le définir, ils le posaient comme une sorte d'indéterminé en soi. Ce qui le prouve, c'est le sentiment d'adoration qui s'adressait, el le nom de Père donné à ce premier principe de l'émanation pour lequel on n'admettait pas, en ihiiorie, la fonction de cause. En fait, les hypostascs, Intelligence et Ame du -monde, étaient conçues comme des fonctions actives, s'cxerçant dans les Ctres qu'elles informent, tandis que les concepts réalisés qui les ont remplacées dans le prétendu panthéisme des disciples âe Kant ne proposent que de froides explications, auxquelles on donne autant qu'on le peut une apparence scientifique, mais qui, fussent-elles vraiment avouées par la science positive, ne se rapporteraient que plus sûrement à des abstractions. La seule idée vivante et le seul Dieu, pourrait-on dire, on ces systèmes est l'iiypothétique Progrès universel opposé à la croyance antique en la chute originelle ; mais ce progrès ;n'a ni origine, ni raison d'être ni fin; il prend son fondement, pour tout le passé, dans une abstraction, telle que le moi absolu, ou l'indifférence des différents, ou
36i LE MATI^RIALISME ET L'ATHEISME
l'identité de l'être et du non-être, et montre l'avenir dans on ne sait quel idéal d'humanité progressive , sans garantie pour la personnalité, sans rapport avec le principe métaphysique du commencement des phénomènes. Le déterminisme, qu'on suppose, sans en donner aucune raison, conduit par une finalité interne, est la preuve unique apportée en faveur d'un nouveau genre d'optimisme qui demande la justification du mal à l'attente des biens futurs dont ce mal serait la condition nécessaire. De là, dans certaines thfises d'histoire et de morale de cette école, les platitudes qui motivèrent les accusations d'hypocrisie portées par Schopenhauer contre les professeurs coupables de faire le silence sur ses ouvrages..