CHAPITRE LI
LA PHILOSOPEIIE CHEZ LES PENSEURS LES PLUS INFLUENTS DE LA SECONDE MOITIÉ DU XIX« SIÈCLE
Nous avons donni^, suîviint l"usagc, à l'éclectisme et au positivisme le titre d'écoles, mais leur commun canictère est de n'avoir pu devenir des écoles, dans le sens sérieux du mot, telles que l'antiquité en a connu, ou qu'en ont approché l'apriorisme cartésien en France et l'empirisme idéaliste en Angleterre : écoles de travail et de production, avec des principes premiers fixes, étudiés dans leurs conséquences, — abstraction faite ici de la nature des principes reçus chez les unes et chez les autres. Nous avons reconnu la cause commune de cette impuissance, dans les deux directions essayées en France après l'épuisement du conditlacisme, pour 'reconstituer la philosophie ou sur la tradition ou sur la science : c'est que, d'un côté, nulle vérité supérieure n'a été enseignée avec-sincérité et conviction, nulle méthode, embrassant l'ensemble des questions de philosophie transcendante, en affirmant des solutions, et que, de l'autre, les questions elles-mêmes ont été répudiées. Un scepticisme fondamental s'est dégagé de cette situation. Le discrédit qui, au xvi[i* siècle, n'avait atteint que la métaphysique s'est étendu, chose nouvelle et caractéristique, sur. la philosophie entière et sur tout ce qui lui ressemble, dans l'opinion du monde littéraire, à l'exception du petit nombre des philosophes eux-mêmes, professeurs ou penseurs isolés. La frivolité, le culte exclusif de l'imagination, ont réduit la logique, dans les idées et dans les lettres, à passer pour de la pédanterie. Cependant, comme il faut toujours que
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quelques esprits plus hautement doués gouvernent les autres en matière d'idées générales, et donnent le ton aux jugements du monde sur toutes choses, il s'est trouvé des écrivains pour exercer une action analogue à celles de Voltaire et de Rousseau, juste un siècle auparavant, toute comparaison écartée quant au génie des hommes et à la portée des œuvres. Si l'éclectisme et le positivisme n'ont pu constituer des écoles, ils ont au moins l'un et l'autre établi des tendances ; leur inlluence évidente, en partie avouée, règne sur les écrits des penseurs les plus vantés de la dernière partie du six" siècle.
Voltaire et Rousseau enseignaient le déisme, l'un à raison de la fmalité universelle observable dans l'ordre des causes, et aussi dans un intérêt de morale pratique, l'autre mû par un haut sentiment de justice et de Providence. Michelet et Quinet, écrivains influents à l'époque où la révolution de 1848 et ses conséquences fatales allaient modifier si profondément le cours de la pensée dans tous les partis, furent encore moins que n'avaient été les deux grands hommes du siècle précédent des philosophes proprement dits. Mais ils essayèrent de reprendre, en la portant sur un point nouveau, la lutte contre le catholicisme. L'intention n'était pas, chez eux, de combattre le sentiment religieux, quoique, au fait, leurs idées ne fussent guère de nature à leur permettre une action sur les esprits autre que négative à cet égard, Michelet était animé d'un sentiment panthéiste dont le vide, sous l'enflure, devait se montrer dans sa Bible de tkumanité. Sympathique au peuple et à ses douleurs, en sa belle histoire de France, en celle de la Révolution française, mais indulgent pour ses illusions, ses injustices et ses violences, séduit à la fois par la théorie des grands hommes et par celle de la volonté populaire, son œuvre est optimiste
4!t DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE
toire et à la morale la méthode des sciences naturelles, d'après ce principe qne tout n'est que connexion el dépendance. L'ensemble des connexions est l'univers lui-môme, la Chose qui est. Ce philosophe était donc éminemment réaliste, en même temps qu'éclectique sans le vouloir, et positiviste : V axiome élentei est une idt'-e réalisée, une abstraction, qu'il superposait à la nature en son vivant principe.
Voltaire et Rousseau, les philosophes du xvin" siècle. y compris les athées, avaient combattu le principe de la coutume, au profit du principe de la raison. En politique, ils avaient mis la notion de l'Etat, — de la loi rationnelle, du contrat social et des liens généraux de l'humanité, — au-dessus des divisions nationales et des rivalités de race et de langue. L'esprit de justice et de paix dictait l'idéal de ce temps. Mais le philosophe du six' siècle a combattu le principe de raison, l'esprit classique et les ti'aditions de l'antiquité républicaine, avili la Révolution française et ses hommes, renié ses conquêtes, recommandé les liens de la coutume en leur opposition à la centralisation et à l'unité civile. Profondément éloigné de l'espritconservateur, d'une autre part, il prédisait la fin de la religion et voyait dans l'avenir une organisation, sociale fondée sur la science et qui serait, au moral; quelque chose de plus qu'un simple progrès, presque une révolution du globe ! L'esprit positiviste (conservateur déclaré pour le présent) et l'esprit éclectique, conciliateur du présent et du passé, temporisateur, s'unissent à merveille pour bannir les convictions et les devoirs indépendants du temps; ils peuvent jeter, par l'impuissance présente de conclure et d'agir, les opinions dans le trouble, et de là, peut- Être dans l'Indifférence, ou dans un scepticisme railleur. Mais ce ne fut point le cas de ce penseur qui, attristé par la contradiction qu'il croyait voir entre la