‹ La nouvelle monadologieChapitre 161 sur 177 · DE LÉTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EW FRANGE · texte numérisé non relu

DE LÉTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EW FRANGE

lourde et bassement sensuelle des travailleurs, non la morale et le devoir, non la cité parfaite des libres et des égaux, tels seraient, s'il en est de prévoyables, les traits de l'histoire future de l'humanité.

La tyrannie des grands hommes de science, régnant par la- terreur sur la pianote, qu'ils détruiraient s'ils le voulaient, cet idéal dont la fantaisie ne rachète pas assez le caractère odieux, est celui qu'osait proposer aux Français du xix' si6cle le plus large esprit, disait-on, qui fût parmi eux, et le plus populaire dans toute la classe lettrée, hormis les affldés de l'Église, cent ans après la Révolution française. Un phénomène moral analogue s'est produit en Allemagne, dans l'école de Schopenhauer, un siècle après que Kant avait résumé dans son Essai philosophique mr la paix perpétuelle toutes les espérances du xvin' sur l'avenir de justice et de paix, le règne des fins. En France, le même homme qui se laissait ainsi séduire à des imaginations néroniennes manifestait des retours, nous ne dirons pas aux sentiments, mais aux principes politiques de la révolution, qu'il avait professés dans son premier ouvrage (resté longtemps inédit), à sa sortie du séminaire. Il faisait de temps à autre des avances à la démocratie, et ne se croyait pas disqualifié pour servir la République. La contradiction elle-même, chez lui, se contredisait. Si un mot qui ne s'emploie guère, au moral, qu'en ce qui touche les vices du cœur, était de mise pour ceux de l'esprit, on pourrait dire que son esprit était profondément et désespérément corrompu.

La philosophie dont il avait enterré les grandes doctrines historiques pôle-mêle avec les dogmes et les symboles de la théologie, — et dont sa raison n'éprouva jamais le besoin de contrôler les systèmes sur l'origine et l'ordre de l'univers, avant de les rejeter en bloc, — la philosophie ne tentait pas son imagination dans ce

qui touche le problème du commencement : comme s'it était assez clair que le monde est une chose qui de toute éternité va toute seule, à moins cependant qu'elle n'ait débuté par n'être rien, et se soit faite peu à peu d'elle-même. Mais le devenir de cette chose lui semblait ne pouvoir se passer d'un but. Un but pourquoi? pourquoi plus nécessaire qu'un commencement? Mais il se plaisait à envisager des possibilités pour un avenir empirique lointain. Et alors comment s'empêcher de mêler aux perspectives certaines idées qui s'inspirent d'une orgueilleuse préoccupation des intérêts humains! Ce philosophe sans philosophie en a effectivement émis de ce genre, dont i'hypoth&se arbitraire du Progrès universel est le fondement, et qu'un critique sans indulgence pourrait Lien appeler saugrenues. La principale envisage le devenir de Dieu, animal universel formé dans la suite des temps, comme un polypier infini, où toute vie se réunirait, dont toute vie serait une partie . Peut-être bien seni-ce un océan d'intelligence et de volupté, à l'être global duquel on est libre d'imaginer que les vivants actuels doivent se sentir heureux d'être sacrifiés, ou môme encore dans lequel ils obtiendront une existence individuelle ressuscitée! Mais la vertu consolaloire de ce dernier aperçu, que Diderot, premier auteur de cette fantaisie théogonique (XLl), avait négligé, est contradictoire à la vue générale du travail de la nature pour la constitution d'un être universel. L'imagination d'un tel être, formé d'éléments infinis qui s'organisent spontanément dans l'infinité du temps, ne souffre pas, s'il doit être conscient, qu'on le suppose composé des unités de conscience individuelle, ou personnes, qu'il a produites au cours de sa formation; car la conscience est indivisible, et, sans la personnalité, l'intelligence et le bonheur sont des mois dénués de sens.

Ceux donc dV.nlre les curieux de la pensée qui ne pensent point par eux-mêmes, les natures de disciples, trouvent peu de direction uhezles maîtres. Un genre d'éclectisme assez répandu est celui qui préconise la conciliation des contradictoires : du relatif et de l'absolu, de phénoménisme et de la substance, du fini et de l'infini, du déterminisme et de la liberté. Il faudrait ajouter : du principe de contradiction avec les thèses qui en impliquent la négation ; car c'est là ce qu'">n fait partout. Jamaitj l'usage, on dirait presque, jamais le sentiment de la logique n'esf descendu aussi bas que nous le voyons aujourd'hui : clfet probable de l'immense diffusion d'une presse périodique dont l'argumentation, improvisée pour les besoins du jour, est ordinairement appuyée sur des données menteuses, et composée de raisonnements sans précision ni méthode. La conciliation des contradictoires est, nous avons pu nous en convaincre au cours de notre étude historique, une obligation commune imposée aux doctrines réalistes de l'absolu, et ces doctrines, ce sont toutes celles qui traduisent en termes de philosophie dogmatique le panthéisme vague, autrement dit, l'athéisme discret, la plus répandue des opinions confuses de la libre pensée. Sa formule claire, que nous avons pris à tâche d'élucider par nos Dilemmes ', est que l'individu el la personne ne sont dans le monde que des apparences passagères, et que l'univers est le développement de la Chose, inconnue en soi, manifestée dans l'infini du temps et de l'espace. La formule du personnalisme, la même que celle d'un véritable théisme, est que les idées de relation sont seules intelligibles, et, seules, peuvent définir intelligiblement la réalité, en cette équation de la pensée et de l'être qui est la vérité. Et la Relation est

I Les Dilemmes de la métaphysique pure, F. Alcan, édit., IMI. Resouïieti. — ProblÈmos tnétaphya. 38

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