DE L'I^TAT ACTUEL DE LÀ PHILOSOPHIE EN FRANCE
le nom même de l'Intelligence prise dans l'abstrait, c'est-à-dire un nom de la Personne, mais considérée alors dans l'ensemble des lois qui président à toutes les modifications de lu conscience et qui la supposent.
Nous avons apprécié librement et en toute sincérité le caractère et les idées de quelques penseurs dont nous avons été le contemporain, parce que leurs noms appartiennent à l'histoire et que leur influence s'est exercée sur le siècle écoulé. De ceux-là, nous avons seulement omis un philosophe, non pas français d'ailleurs, mais de langue française, métaphysicien éminent, et le seul qui eut vraiment droit à ce titre : Charles Secrétan. 11 fut notre ami, adversaire en un point capital, allié en d'autres. Il ne convient pas que nous parlions ici de ceux qui vivent et travaillent à l'heure présente, et dont plusieurs seraient grandement à excepter des jugements d'ordre général que nous nous sommes permis. Mais ce n'est pas seulement une juste réserve qui est à l'aire, en ce qui touche les personnes ; nous devons dire que, à considérer l'ensemble du monde des lettres, )a classe des philosophes est incontestablement la moins exposée aujourd'hui à des reproches encourus par un esprit de réaction profond qui a tout dominé pendant le xix' siècle, et qui menace visiblement de rendre au cléricalisme une grande partie de sa force passée. C'est môme ce qui explique que les philosophes soient si peu populaires auprès des lettrés sans philosophie, et la philosophie si peu goûtée des historiens, et traitée par la critique avec légèreté. Mais la philosophie, depuis le déclin de l'éclectisme, depuis la publication du beau rapport de Félix Ravaisson, qui en présagea la fin, est dans la voie d'une renaissance. Un très réel esprit scientifique y a pénétré de tous côtés, et cela sans positivisme, même à ne consulter que ceux des travailleurs du champ des
LA PHILOSOPHIE CHEZ LES PENSEURS DU XIX- SIÈCLE iï5
idées qui se refusent à élever leurs vues jusqu'aux souverains principes. Le matérialisme, contre lequel la doctrine splritualiste était sans force, est entièrement désarmé par le progrès de l'idtSalisme chez les esprits philosophiques. Il n'y a, croyons-nous, aucune exagération à dire que la révolution à laquelle nous assistons dans la manière dout les penseurs profonds conçoivent désormais le fond de l'existence a pour la philosophie une importance comparable à celle de l'apparition de la méthode -de Descartes au xvii ' siècle. Elle ne met plus fin seulement au réalisme scolastique, qui a peu survécu à Descartes ; elle plane au-dessus de l'étude des principes en son ensemble, depuis le siècle des Thaïes et des Pythagore. Mais l'idéalisme est lui-même resté, après Berkeley, après l'empirisme sensationiste, entaché d'un vice radical : il a été un réalisme des idées. Il faut qu'il s'élève à la pure méthode de la conscience, au pcrsonnalisme. On ne semble pas encore assez comprendre que c'est la conscience personnelle qui est à la fois la matière et l'agent des idées, leur condition sine f/ua non d'existence et d'élaboration, et non point les idées qui sont des choses dont se composent les consciences. Vienne donc le jour où le philosophe idéaliste ne sera plus exposé, en négligeant la Personne dans l'exposition théorique du monde de la pensée, au reproche adressé jadis par Aristote à Anaxagore, qui laissait de côté, dans son œuvre, autant qu'il le pouvait, Vlntelliqenee, sa propre découverte en tant que principe, et aurait voulu tout expliquer sans elle ! « Ces philosophes, dit Aristote, parlant de ceux qui posent des principes et ne s'en servent pas, ces philosophes n'ont pasl'air de savoir qu'ils disent ce qu'ils disent en effet ; car on ne les voit jamais, ou peu s'en faut, faire usage du principe. Anaxagore se sert de l'Intelligence comme d'une machine, etc. »
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sans profondeur, enlre le matérialisme et l'idéalisme, appelée le spiritualisme, dans laquelle on n'entend faire di"oit ni à l'un ni à l'autre des deux points de vue opposés sur le principe de l'ôtre et du connaître. Ce nom de spiritualisme, aujourd'hui que la doctrine est démodée, parait, comme celui de spiritisme, devenir la propriété d'une école dont les notions remontent aux origines chaldécnnes et chinoises : on y remplace l'esprit scientilique par k passion de l'occulte.
Le néocriticisme s'opposait au panthéisme, forme la plus commune, en ses vagues mais sincères aspiralions, des tendajices des ardents adversaires de l'éclectisme, penseurs attirés par l'ampleur et l'éclat des systèmes universalistes des disciples de Kant, et principalement de Hegel, il combattait ces systèmes en leur esprit général, non, comme faisaient les éclectiques, par de vaines déclarations de n'en pas accepter des conséquences, qui étaient celles de leurs propres principes, autant qu'ils en avaient, mais par la réfutation rationnelle du réalisme substantialiste et du réalisme inlinitiste, dont les éclectiques partageaient avec les panthéistes, tant théologiens que libres-penseurs, ladoclrine, incompatible avec le principe de personnalité dans la conception du monde.
Le néocriticisme combattait le système du déterminisme universel, constant allié du panthéisme, de même que généralement professé dans l'école empiriste et par ceux des hommes de science qui ne veulent envisager, tout comme ils ne peuvent étudier, dans les phénomènes, que celles de leurs liaisons qui ont un caractère de nécessité. Le néocriticisme appuyait la thèse du libre arbitre, non, comme les éclectiques, sur la vaine afiirmation d'une expérience interne que nous en aurions, — confusion entre l'expérience réelle de notre sentiment sur ce point, et l'expérience qu'il faudrail
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que nous eussioBs, e( que nous n'avons nullement, de l'accord de ce sentiment avec la vérité, — mais sur une analyse psychologique de Vacte de délibérer, qui montre, dans le jugement et dans la volonté, des éléments inséparables des moments successifs de la délibération, comme de la conclusion; sur l'illogicité de l'emploi du principe de contradiction pour prouver que les futurs sont tous prédéterminés; sur la contradiction qu'il y a, au contraire, à admettre que tout phénomène est l'effet nécessaire et le seul possible des causes antécédentes, chacune desquelles est dans une semblable condition à l'égard de ses propres causes, parce qu'il résulterait d'une telle loi que le procès rétrogressif des causes est infini et que la somme des phénomènes actuellement écoulés est un infini numérique actuel, dont la conception est contradictoire en soi. La démonstration de la réalité du libre arbitre étant, d'une autre pari, impossible, il n'y a qu'un acte de croyance qui, après examen de tous les motifs rationnels ou moraux, soit du déterminisme, soit du libre arbitre, puisse décider l'option du philosophe entre les deux hypothèses, entre les deux principesqui s'offrent à l'exclusion l'un de l'autre pour la direction de l'esprit, dans une question qui implique à la fois l'idée à se faire de la loi de l'univers et l'idée à se faire de la loi de la personne.
Le néocriticisme, prenant ainsi parti, par un acte de croyance rationnelle, dans les problèmes liés et solidaires du panthéisme et du déterminisme opposés au principe de la personnalité, devait se montrer l'adversaire des théories du progrès nécessaire de l'humanité dans l'ordre moral, et dans tout autre ordre que celui des connaissances mathématiques et physiques et de leurs applications industrielles ; il devait nier tout système el toute loi supposée de l'histoire qui, plaçant la vérité et le bien dans le flux du devenir, l'erreur et le
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mal dans la connaissance ou dans le pouvoir, relativement moindres, mais non dans des devoirs positifs, ne souffrent l'affirmation d'aucune vérité fixe et interdisent l'enseignement d'une morale invariable , œuvre de l'esprit a priori. De là les discussions et les polémiques de la Critique philosophique (revue fondée après les événements de 1870-1871) contre le fatalisme de l'école historique, le culte de la force et du succès, la Raison d'Etat et ses maximes, les jugements utilitaires et hypothétiques en morale et ea politique, et toute violation de la justice et du di-oit qui s'estime justifiée par sa fin , ou réclamée par l'intérêt public.
Le néocriticismc était donc essentiellement opposé au positivisme, qui est une doctrine toute fataliste, déduite d'une prétendue loi de l'histoire, niant tout droit apriorique, enfin visant à l'établissement d'un ordre social rigoureusement autoritaire et, pour ainsi dire, théocratique, encore que sans reconnaître aucun dieu, si ce n'est que l'humanité en soit un. Mais le néocriticisme posait, d'accord avec le positivisme, ce principe de philosophie première : que l'intelligence n'a poor matière de connaissances réelles que les phénomènes et les lois des phénomènes. Le positivisme faisait sortir ce principe de l'étude des sciences physiques, et du progrès de la méthode en ces sciences, progrès qui se formule visiblement par l'abandon de toute fiction d'essences ou qualités en soi pour expliquer les propriétés des corps, et de toute recherche des causes dans le sens réaliste de forces transitive!^, passant d'un sujet à un autre pour modifier son état. Le néocriticismc lirait la même conséquence du grand fait de la marche de l'esprit scientifique moderne, et de la critique des notions de substance et de cause, œuvre éminente de Berkeley et de Hume continuée, quoique mal approfondie, dans l'école empiriste, après ces deux philosophes.