DE LËTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE
Descartes et de Locke. Pour la substance de la matière, question parallèle, ils s'en remettaient soit au sens commun, soit à la croyance, terme mieux entendu pour leur objet, s'ils en eussent seulement fait une application plus logiquement justifiable ; mais ce n'est pas du monde extérieur, ce n'est pas des corps, sauf à définir le sens de ce mot, qu'ils entendaient affirmer l'existence réelle comme objet de croyance naturelle et inaliénable ; c'est des phénomènes sensibles qu'ils prétendaient assurer, à ce titre de sens commun, la nature contestée de qualités réelles appartenant à des ôtres en soi, et nous faisant connaître ce qu'ils sont. Celte théorie de la « perception externe », adoptée par les maîtres de l'éclectisme, passa dans le pays de Descartes et Malebranche pour la condamnation de l'idéalisme. Elle pouvait y rejoindre sans inconvénient celle qui avait été enseignée dans l'école idéologique, et d'après laquelle l'existence propre et la nature des corps nous est démontrée par la résistance qu'ils opposent au mouvement de nos organes, ou que nous voulons leur communiquer par cet intermédiaire; comme si nos idées d'étendue et d'existences externes, d'un côté, de force et de cause, de l'autre, que nous nous représentons dans ces sièges extérieurs, pouvaient être déduites de la donnée des sensations tactiles ou musculaires qui n'ont avec elles nul rapport logique et nulle ressemblance !
Cette théorie superficielle et si peu réfléchie de la perception entra avec des variantes dans les systèmes de psychologues empiristes que l'impossibilité de tirer de leurs principes une définition du fondement de l'iatelligence, et de la nature de la'réalité externe, a conduits à renverser les rôles entre la psychologie et la physiologie, et h. revenir au fond à desjJoctrines dont ils semblaient éloignés par le sujet de leurs analyses. Le matérialisme s'offre ainsi comme une conclusion der-
mère donnée au phénoménisme. En Angleterre, H . Spencer, avec son « réalisme transfiguré », abandonne et croit réfuter l'immatérialisme de Berkeley, passe du côté des écossais, adversaires de Hume et restaure sans qu'il y paraisse, entre tantd' autres et de si profondes diversités d'ailleurs, la plus commune manière de voir sur la nature des corps. En France, Henri Taine (Ll), portant les premiers coups, ou les plus sensibles, h l'éclectisme, associe, pour les lui opposer ensemble, l'idéologie au panthéisme allemand ; plus tard, entreprenant, sur les traces des psychologues anglais, l'analyse de l'intelligence, sans se trouver capable de la conduire à des conclusions fermes, que d'ailleurs sa métbode et la leur ne comportent pas, ce philosophe en vient à se demander si les sensations et les images ne pourraient pas bien n'être rien autre que des cas plus compliqués du mouvement. Ce retournement du véritable ordre psychologique, des idées, — le mouvement comme genre, embrassant la pensée, comme espèce, — malgré des formules célèbres d'un apparent phénoménisme, est une véritable négation de l'idéalisme, et ramène forcément l'opinion vulgaire de la perception externe, de l'existence en soi de l'espace, et de l'essence de la pure matière indépendante de la pensée. Si l'on ajoute à cela que mouvement et pensée pourraient aussi n'être que deux aspects d'une même chose, on met au fond de tout une substance sans définition, donc inintelligible. L'abandon du principe cartésien, ou l'ignorance de sa portée, un matérialisme fondamental des esprits en conséquence, tel se trouvait, nous l'avons dit, l'état du milieu philosophique en France, et dans toutes les écoles, au moment où l'idéalisme et le relativisme s'y produisirent en même temps que le système nouveau des catégories toutes rapportées à la Relation, sous la forme d'un néocrilicisme.
t60 DE LKTAT ACTUEL DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE
La pi'emiëre initiation à la mélhode relativiste était venue à l'auteur des Essais de critique gém'-rale, antérieui'ement à ses études philosophiques, de la lecture du Cours de philosophie positive, et de la réfutation qu'Auguste Comte faisait dans cet ouvrage, des théories physiques et chimiques dans lesquelles régnait, il y il soixante ans, la méthode des entités. L'étude des œuvres de Berkeley et de Hume l'instruisit plus tard des analyses psychologiques qui ont ruiné les hctions ontologiques des substances et des forces. Mais ni ces philosophes empiristes, ni Kant, restaurateur des synthèses Icigiques, mais toujours défenseur des substances, et en outre inventeur des noumènes, n'avaient songe à considérer les opérations synthétiques de l'entondement, du cùté de la pensée, et les fonctions observables des phénomènes, d'une autre part, comme les lois oii toute connaissance possible est renfermée, et d'où se tirent les déEnitions qui sont tout ce qu'il y a d'intelligible dans les i'tres en tant que constitutif de leur essence. C'est donc là qu'est la première formule originale du néocriticisme,
La doctrine de la liberté, deuxième point capital et ■complément, à vrai dire, plus encore que correctif du premier, car il fait prendre place à la volonté, principe réel de la cause, dans le système de l'univers où régnerait sans cela le déterminisme absolu, cette doctrine est entrée dans le néocriticisme avec la forme très particulière qu'elle y a prise de croyance profondément raisonnée, et d'alternative imposée à l'esprit, grâce aux A-aaX'^siis AalAHecherche d'une première vérité, àa J. Lequier, dont le double dilemme obtiendrait s'il ne dépendait que de nous, la célébrité accordée aux découvertes si rares permises à l'ambition des philosophes. L'objet de ces dilemmes est de démontrer que l'hypothèse de la nécessité universelle (ou prédéterminisme absolu)
:.çi,i,zedi!,GoOQlc
Lli: NEOCRITICISME 481
oblige tout penseur qu'on suppose désintéressé a /Jr^oW dans la question, à reconnaître que les deux opinions contradictoires l'une de l'autre qxi'on voit régner sur ce sujet sont des conséquences également et au même tilre nécessaires de cette loi, si elle est admise, en lant qu'elles sont, de fait et à toute époque, soutenues par de résolus partisans. Ces opinions ne laissent donc aucun choix possible entre elles, i{ui soit lire de la nature i/es choiteit, et les démonstrations qu'on essaye de donner de l'une ou de l'autre, ne sauraient, étant contredites, passer pour ôtre quelque cliose de plus que ces mCmes opinions. De là donc, ou le doute du penseur qui n'a point de prévention dogmatique, ou un acte de foi rationnelle de sa part, après examen, acte qui sera nécessairemenl ou un acte libre, ou un acte nécessaire, mais qui n'aura pas en ce dernier cas plus de poids que l'acte de foi son contradictoire.
Telle est l'attitude logique que le néocriticisme a adoptée dans la question du libre arbitre et du dfStermïnisme. Ses polémiques contre le déterminisme n'ont point visé à la démonstration, si ce n'est qu'il a fait voir que la donnée réelle d'un inlini actuel (en soi contradictoire) est une conséquence de la régression à l'inlini des phénomènes, lequel est luî-môme une conséquence du principe de causalité comme l'entendent les déterministes : toute cause eut V effet (Tune causf antécédente. L'inlinitisme et le déterminisme sont des thèses liées logiquement. Au demeurant les polémiques du néocrilicisme pour la défense du libre arbitre contre cette manière de comprendre la causalité ont eu pour but principal l'établissement de son vrai caractère psychologique, contre les objections tirées de la motivation du jugement, inséparablede la délibération et de la volonté rélléchie.
L'analyse de la notion decaiisc, après l'abandon délî-