CHAPITRE XXI
LE SYSTËUE DES UYPUSTASES DANS LE GEIRISTIANISHE
En ce qui touche les concepts inventés pour la conciliation de rabsolui(é divine avec l'ordre des relations qui est le monde, œuvre de Dieu, la différence n'était pas grande entre un philosophe polythéiste et un chrétien philosophe, à la fin du ii* siècle, à l'époque ou Ammonius Saccas, chrétien de naissance, retourné au paganisme, avait dans son école des disciples des deux religions. Il leur enseignait, sous le sceau du secret, ce qu'il appelait peut-être le mystère de Platon, et qui n'était autre chose que la doctrine des hypostases, déjà connue sans doute à Alexandrie, depuis le temps de Philon le Juif, mais non pas fixée et enseignée comme elle le fut par Plotin, disciple de cet Ammouius. Sur l'bypostase du Père, d'abord, un chrétien ou un Juif, un gnostique ou un platonicien s'entendaient pour déclarer la nature divine première hors de l'atteinte de la connaissance. Dans cotte vue, très expressément et de tous côtés, une deuxième hypostase avait paru nécessaire pour représenter un dieu connaissablc, sous les attri-
150 LE NKOPLATOXISME CHRETIEN
buts caracti^ristiques de la nature humaine : l'intelligence, ou les idées, la raison, la parole. On se les représenlait portés à leur perfection et formant une entité sous un terme convenu, le Logos, distingué de Dieu. 11 restait seulement à expliquer le rapport de ce Dieu second avec le Dieu premier, inconnaissable. Une troisième hypostase devait ensuite répondre au besoin d'appliquer la seconde, stable par définition, à la vivificalion du monde et des Ames, sans que son immutabilité propre eût rien à souffrir. La môme notion réaliste qui, pour un certain panthéisme vague, est l'esprit universel {spiriiusinlusaltl), pour le stoïcisme, l'Ame du inonde {reconnue et spiritiialisée par le néoplatonisme), pour Philon l'Esprit saint, devient pour le christianisme, en gardant ce dernier nom, l'agent mystique qui accomplit dans les âmes l'œuvre de la rédemption, et auquel est attriltuée dans la totale essence divine une valeur hypostatique. Ainsi, à ne considérer que la conception logique, il y aurait à reconnaître au christianisme et au néoplatonisme une seule et mt^me ai^lication do la métaphysique réaliste a la constitution de l'idée de Dieu.
Mais la signification des hypostases, polythéiste en la forme, paase, dans le christianisme, au sens voilé de ce que la' théologie gre^e sur la religion a nommé un mystère. Les fondateurs- du dogme catholique visèrerrt à conserver ces entités en accordant la méthode qui les crée avec les croyances essentielles du christianisme. EUgs s'imposaient à eux, pareo qu'il n'y avait plus pour les penseurs, après ie premier siècle, et pour longtemps, qu'une seule méthode philosophique. Cette méthode en commandait l'emploi aux docteurs chréliensi et devait en même temps les engager en d'inévitables contnidictions, différentes de celles qu'Impliquait la doctrine de l'émanation, mais plus choquantes-, parce
lAtOO^^IC
LE ÈJÏSTliMi; DES IIYPOSTASES DANS LE GIlRISTrAKISME ISl .
qu'elles n'étaient plus du seul ressort de la mélaphy- . sique. La foi chrétienne est inséparable de la croyance à la personnalité de Dieu, et la théorie des hypostases semblait inventée pour remplacer la personnalité par des symboles. Elle n'était môme pas autre chose au fond.
Sur les deux points fondamentaux de la religion : la nature de Dieu, l'origine du mal, la séparation était profonde entre le christianisme, à sa naissance, et le polythéisme antique résumé et condensé par le néoplatonisme. Sur tous deux, la méthode réaliste, que les docteurs chrétiens ont embrassée comme les alexandrins, a fait dévier la doctrine chrétienne de sa voie logique. Le monothéisme et la personnalité de Dieu créateur du monde, croyances qui, réunies, étaient l'héritage du prophétisrae israëlîte, régnaient au premier siècle parmi les chrétiens ; ils y ajoutaient, sans songer à les démentir, la filiation divine de Jésus le Christ, c'est-à-dire le Messie, avec un sens mal déterminé qu'ils attachaient à l'idée de filiation. Pendant ce même siècle, etpar VœuyreàeV Apôtre des nations, s'introduisit dans le christianisme la doctrine du péché comme inhérent à la nature humaine, mais dont la peine, qui était /a mon (inhérente à cette même nature) , était rachetée par la foi du Christ chez ceux qui s'unissant par l'esprit à son sacritîce obtenaient après cette vie la résurrection en lui. Cette religion toute relative à l'homme naturellement mortel, à sa condition terrestre et-à sa fm individuelle, était très opposée au mythe de la chute des ilmes. Elle ne l'était pas moins, dans rorigine, à l'idée (jue l'état de pécheur fût imputable à l'individu autrement que comme homme et membre de sa nation, et lui méritât une peine éternelle à titre d'expiation d'un certain acte de prévarication de l'ancêtre commun des bommeSi
153 LE N1-0PLA.T0MSM1£ CIlRin'll^N
La méthode réaliste a rendu, par l'introduction des hypostases dans le monothéisme, la personnalité divine inconcevable dans son sens intégral, et, par la concentration du péclié sur une t6te unique, ie caractère de la faute insaisissable chez les autres hommes, sa transmission ÎDCompréhcnsiblc, La peine ne pouvait, à ce [)oint de vue, paraître juste qu'en donnant un sens réel h la fiction des personnes humaines réduites à l'unité, ce qui est contradictoire à l'idée morale de personne. Ce double effet du réalisme s'explique en ce que celte méthode, visant partout à faire' passer les propriétés de l'individuel à l'universel, tend à annihiler l'individuel, et porte atteinte k- la réalité de la personne en séparant d'elle des attributs pour les ériger en entités métaphysiques.
L'acceptation de l'Evangile selon Jean par les Eglises, au commencement du second siècle, identiliant le Logos hypostatiquede l'alexandrin Philon avec le Messie, Fils de Dieu, de la tradition des prophètes palestiniens, fut une alliance du christianisme avec la philosophie de ce temps, sous la forme qui était et allait être de plus en plus en vogue pour représenter l'essence intelligible de Dieu, sans touchera la dignité supérieure, incognosciblede sa nature. Ce dut paraître ime meilleure invention d'exégèse, de pouvoir dire aux païens : votre Logos, dont vous faites un arcane de spéculations abstraites, est un être vivant ; c'est lui, descendu dans le monde, ce Messie Jésus, que vous méconnaissez, dont l'œuvre théurgique incomparable atteste la mission divine. Le succès de cette imagination d'un disciple de l'apôtre Jean, dans l'Église d'Ephèse, a rendu pour jamais impossible l'accord logique de la personnalité de Dieu avec la personnalité àuChrist, Homme- Dieu. On nie logiquement ou le monothéisme, ou la distinction des per-' sonnes, en donnant un seus confus à l'idée de personne
:.g.i.zedi!,G0OQlc