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LIVRE VU

LA PHILOSOPHIE STNTHtTIQUE

CHAPITE XXVI

Dt:SCARTES. LA PENSÉE ET L'ÉTENDUE. L'EXISTENCE DE DiEU. LA GBÉATION

La question de la substance, la difliciilté de justifier la signification subetantiatistf^ du Cogùo ergo sum détournent l'attention de l'importance de ce principe du cartésianisme comme expression d'un fait mental qui, bien posé et compris dans ce qu'il implique, est la rupture méthodique entre l'idée de la pensée et l'idée de l'étendue en soi. Oublions la question métaphysique de l'existence d'un sujet en soi de l'étendue représentée ; la seule possibilité de mettre cette existence en doute éclaire le principe dont nous parlons. Nous sommes, en effet, assurés Immédiatement de ridée, que ce soit celle de la pensée, ou celle de l'étendue, mais l'idée que nous avons de l'étendue ne peut que par hypothèse, ou en qualité de croyance, passer pour quelque chose au delà de la représentation que les êtres sensibles en ont, tandis que l'idée de la pensée s'affirme et se suffit comme représentation en embrassant l'autre aussi comme telle. Descartes et ses disciples ont introduit dans la philosophie cette vérité radicale.

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Si nous rassemblons sous le nom d'esprit tout ce qui est du genre de la pensée et a des itfiU'x pour modes, l'objet de l'idée peut être Ou n'ôtre pas extérieur à l'esprit, mais, en tout cas, il n'est point en nous une connaissance que nous puissions affirmer comme étant celle de l'étendue, essence ou qualité matérielle, donnée hors de toute pensée, et cause de nos perceptions de retendue el de ses modes ; non plus qu'il n'est rien, en nos pensées, qui nous explique certaines d'entre elles comme causes des modifications que nous désirons qui s'opèrent dans nos représentations de l'étendue, de la ligure et du mouvement. De la reconnaissunce de cette vérité est sorti, avec le cartésianisme, le progrés capital que la philosophie a fait depuis l'antiquité.

Par la séparation de la matière, c'est-à-dire de l'étendue en tant que concept, et quoi qu'il en fût de son existence en soi, à laquelle il croyait cependant, et à laquelle il réduisait toute l'essence de la matière, Descartes a institué le sujet propre de la physique et de ses théories, oii n'entrent comme variatles, dans les relations qu'elle étudie, que les modes de l'étendue ou ceux qui s'y peuvent ramener, et le temps. Et celle physique est la physique moderne.

Par celte même séparalion, et en ramenant les qualités sensibles des corps à des modes de penser, quoique sans réduire encore l'étendue à sa forme intelligible, Descartes a été le véritable initiateur de l'idéalisme embrassé par les grands philosophes ses successeurs ; Malebranche, Leibniz, Berkeley. Spinoza lui-même est étranger aux idées des anciens sur l'essence de la matière.

Le rëaiisme substantialiste ne soulevait aucun doute, au siècle de Descartes. Le pyrrhonisme lui-même, gagné secrètement peut-être par l'influence si particulièrement puissante de l'imagination pour matérialiser

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l'idée logique d'un support de qualités, ne s'était pas, scmble-t-il, attaqué à cette fiction autant qu'à celle de la cause transitive, quoique ses arguments généraux ne l'ai teignissent pas moins. C'est apparemment pour celte raison que Descartes ne se sentit pas obligé de justifier remploi réaliste de l'idée de substance, mais seulement d'en diviser les applications pour donner à l'esprit la prééminence, au point de vue de la certitude. Dans tout le cours des explications dont il accompagne sa démonstration de l'existence de Dieu (voyez Les méditations métaphijdques. Méditation 3*), il tient le lecteur attentif à remarquer qu'il se consid&re lui-même exclusivement comme tme chose qui pense, pendant que, tout à la recherche de Dieu, il demeure dans le doute sur la réalité des sujets externes qui pourraient correspondre à ses différentes idées, ou sur leur origine. L'idée qu'il a de Dieu est celle d'un ôtre, ou substance, qui posséderait formellement ou actuellement, comme cause de celles de nos idées dans lesquelles nous reconnaissons de la perfection, toute la réalité ou perfection qui se rencontre seulement objectivement, ou par représentation, dans ces idées.

La définition de cet ôtre qui serait la cause d'une première idée, patron ou original, en lequel serait contenue formellement et en effet toute cette perfection que nous n'avons que représentée dans nos idées, est ainsi conçue :

« Une substance infmie, étemelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi-môme et toutes les choses qui sont (s'i7 est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été créées et produites. »

Cette définition ne diffère pas sensiblement, au premier aspect, de celle des théologiens, courante dans l'Ecole, et reproduite encore par Kant comme spécimen

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d'un idéal de la raison pure (XXVI); mais, mieux considérée et prise expressément de la manière dont l'idée de Dieu estdéduite par Descartes, elle appelle des remarques qui lui donnent un sens dilTérent.

1" L'idée de Dieu se pose, pour Descartes, dans le rapport unique élaltli entre le moi et ses idées, imparfaites et douteuses qu'elles sont en leur origine- et leur cause, d'une part, et, de l'autre, la pensée d'une cause où elles auraient leur source en l'état d'intégrité et de perfection dont le moi borné qui proncaice le Cogllo ergo sum n'envisage que la possibilité. En celte absfraction de toutes les choses qui lui sont représentées, et dont la réalité est incertaine, ce moi atteint l'idée de Dieu par une méthode rigoureusement idéaliste. Observons de plus que cette position de la question nous éloigne de la preuve la plus commune de l'existence de Dieu, la preuve cosmologique, a contingentia mwidi, puisque nous ne savons pas encore si ce monde est quelque chose de plus que notre représentation. Et en effet, la démonstration cartésienne est, comme nous allons le voir, étrangère à la considération des phénomènes dont la régression dans le temps exigerait un premier terme, c'est-à-dire une première cause. Ce sontles idées qui, au point de vue de Descartes, réclament l'existence d'une idée première : première en nature et parfaite.

2° La filiation platonicienne du cartésianisme s'impose ici à notre attention ; mais le principe est complètement changé, ainsi que la raison de la descendance des idées. Au lieu du Bien, Père des Idées en un sens vague et symbolique (VU), c'est la Cause proprement dite que nous trouvons, c'est l'auteur de l'être des idées ; et, au lieu de la participation, terme inexpliqué qui, en s'éclaircissant, devint l'émanation, avec des hypostases, nous avons les idées elles-mêmes en tant que

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