LE MONDE DE MA.LEBRANCHE
préétablie, et qui n'était point une hypothèse, mais bien la formule générale d'un fait constant, rattachée seulement à la croyance en un dieu créateur, sans autres attributs de ce dieu que ceux dont demeure d'accord toute doctrine théiste. Il s'en faut de beaucoup que l'harmonie préétablie de Leibniz ait été ainsi comprise, et qu'elle ait reçu un accueil favorable en conséquence, quoique elle ne fût en réalité qu'une théorie dont le cartésianisme avait été la préparation en ce qui touche le problème de la « communication des substances ». D'où vient cette différence?
La question peut se poser au sujet de la théorie de Malebranche, qui était bien une sorte d'harmonie préétablie aussi, puisque sa vraie formule, était comme nous l'avons vu (XXVI), celle d'une loi générale de la création, et d'une loi de correspondance, en vertu de laquelle tout mode de changement de chacun des deux genres scproduît,parla volonté de Dieu, en concordance préordonnéc avec chaque mode de l'autre, au même temps. Cette théorie du disciple de Doscartes fut loin d'obtenir un succès en rapport avec l'importance que les principes généraux du cartésianisme avaient prise dans les esprits. L'explication la plus naturelle de la dilTércncc des destinées entre ces principes et les doctrines qui en étaient des applications, c'est que les doctrines prenaient l'origine de la causalîon et de toutes les séries causales de phénomènes, exclusivement, et même immédiatement, en Dieu. La liberté était donc entièrement bannie du monde phénoménal, et, à vrai dire, toute cause originale et réelle. Or, quelle que soit la pcDte des esprits vers le déterminisme, elle n'a jamais été à ce point prononcée que des systèmes entiers et absolus composés sous son inspiration aient pu obtenir la moindre popularité.
Sans doute, Malebranche faisait entrer verbalement
l'existence du libre arbitre dans son système; et c'était de trf-s bonne foi. 11 se porta à la df^feose de cette partie orthodoxe d'un panthéisme également orthodoxe, contre le P. Boursier, son disciple, auteur d'un livre sur la prémotion physique dans lequel le problème était traité comme un corollaire de la doctrine, souvent si bien nommée par les mystiques, du néant de la créature. La prémotion physique est le nom d'un prédéterminisme réduisant la volonté hnianinc, quand elle -est portée au bien, à une action de Dieu, qui en pénètre la nature, et la meut, mais qui fait aussi, quand la volonté est portée au mal, l'Être de ce mal, — car tout ce qui est de l'être est de Dieu, selon le P. Boursier. — Mais il existe aussi du non-être, ajoute ce théologien, et c'est ce non-être qui est le propre de la créature, et dont l'existence est cause que le mal de l'action n'est pas imputable à Dieu. La thèse de Boursier implique Vétre du non-étre, contradiction formelle ; à la proposition plus connue : le mal nest rien, elle substitue cette autre : le mal est quelque chose, mais l'agent ne le produit qu'en tant que rêlre propre de Fagent n'est lui-même rien.
Cette théorie de la prémotion physique diffère-t-elle sérieusement de la doctrine de Malebranche, voilà maintenant ce qu'il faut examiner. La thèse vraiment fondamentale de Malebranche, celle que combattit vigoureusement Arnauld, plus fidèle à Descartes, c'est que les idées n'appartiennent point à l'homme, à son âme, qu'il ne connaît point, et ne dépendent pas de sa conscience, qui n'est qu'un certain sentiment de son être, que Dieu lui donne. Les idées sont de Dieu, nous en avons en lui la vision : l'idée de Dieu lui-môme, d'abord, ou de l'infini, .que nous avons sans pouvoir nous la représenter; celle de l'étendue intelligible, ensuite, la seule étendue que nous percevions, avec ses propriétés, car la matière est insensible pour nous, inca-
LR MO?{DE HE HALEBRANCIIE !S3
pable de toute communication avpc nous, et l'existence réelle du monde ne nous est assurée que pnr la foi dans la révélation; enfin, les notions générales d'ordre, de perfection et de justice, rapports généraux qui sont de l'essence de Dieu ot auxquels nous participons on lui. Les idées sont donc essenliellement intelligibles et vues en Dieu. Les sentiments, qu'il faut distinguer des idées, sont des clîels de l'action que Dieu exerce sur nous pour nous instruire de l'existence et des rapports des choses, en accompagnant nos idées de formes sensibles. Nous verrons que, selon l'idéalisme de Berkeley (XXX), les sensations ne sont pas des afîeelions de l'esprit qui perçoit, mais lui sont communiquées par Dieu qui les produit. Toutefois s'il n'existait qu'une seule espèce d'idées, selon le sons le plus étendu de ce mot, la différence serait légère.
Dieu, selon Malebranche, n'est pas seulement l'auteur de toutes nos impressions passives, mais de toutes les inclinations de nos volontés, qui seraient toujours droites et bonnes, en tant que des parties d'une inclination générale vers le bien, qui vient de Dieu. Mais l'esprit humain a le pouvoir de détourner cette inclination générale vers les biens particuliers; c'est la liberté. Sans doute, c'est encore Dieu qui est l'auteur de ces mouvements de la volonté, mais l'homme est libre soit de s'y arrêter, de suspendre sa décision jusqu'au moment où il pourra juger si elle est ou non conforme à l'ordre, et alors se résoudre pour le vrai bien. De là le précepte, admirable en soi, d'exercer une liberté si précieuse. Mais pour la résolution finale, qu elle soif pour le bien, qu'elle soit pour le mal (c'està-dire pour ce qui est contraire à l'inclination générale), qui est l'agent réel? Dieu, auteur de toutes les inclinations particulières et « cause de tous les effets », dit Malebranche. Mais alors Dieu serait l'auteur du mal?
224 LA PHILOSOPHIE SïNTlIliTIQUIi
La réponse est que Dieu n'est l'auteur que de ce qui est réel dans le monde, et que » le mal n'est rien ». En ce cas, ni le bien dans l'action n'est propre îi l'homme, puisque il est de Dieu, auteur de ses bonnes inclinations, ni le mal, qui n'est rien. Le système de la prémotion physique n'exprime que la môme pensée en enseignant que le propre de l'homme n'est rien. Au reste, ce système n'est pas demeuré sans autorité en théologie. Bossuel l'a recommandé, et lui-môme, de son chef, il n'a pas dit autre chose, en ces termes imitée de saint Angustin: « Dieu, qui peut tout ce qu'il veut, veut que son action, certaine et invariable, soit en môme temps notre action, libre, incertaine avant l'événement. » Notre action est donc l'action de Dieu et ne nous est point propre. Contradiction à part, cette vue sur la prescience divine, dont l'acte serait identique à l'institution de l'acte prévu de la créature, nous montre aussi combien la distinction de ces deux actes, quoique on la fasse ordinairement dans la doctrine absolutiste est vaine; ou insincère, ou puérile.
L'assimilation du mal au rien n'est que la forme paradoxale de l'expédient commun des doctrines de tbéodicée optimiste, dont les auteurs réduisent la nature du mal à la privation, ou à l'impcrfeclion, qui elles-mômes se présentent à eux sous l'aspect du bien quand ils les considèrent au point de vue d'un ensemble conditionné. Lu privation n'est rien en soi. Pour Malebranche, très enclin à ne voir partout que des causes générales, en dépit'dela croyance aux miracles, obligatoire pour son caractère de prélre, l'existence du mal dans le monde est le résultat de ces sortes de causes, Ce sont elles qui impliquent les imperfections, et les imperfections sont des conditions de la perfection du tout.
La pensée de Leibniz est la môme, qu'il a seulement