LE MONDE DE LEIBNIZ 3ST
capitale soulevée dès le temps d'Anselme de Ganterbury, inventeur de ce mode de démonstration (XXVI).
Leibniz complfcte l'idée du monde déduite de cette ^Origination radicale des choses {De rerttm originatione rofiSca/i, c'est le titre d'un très importantopuscule de 1697, resté inédit jusqu'à noire temps) en posant comme une vérité qui on ressort manifestement : « que de toutes les combinaisons et séries infinies des possibles, celle-là seule existe par laquelle une plus grande quantité d'essence ou de possibilité [phirimutn essenttx seupossiàiliiatis) est amenée à l'existence. " Il formule, à l'occasion de l'énoncé de cette thèse métaphysique, une loi qui fut plus tard divulguée sous le nom de Principe de la moindre action, et qui porte en effet sur certains maxima et minima de détermination des choses, d'après laquelle le plus grand produit serait toujours obtenu m(xmflî«rfyes/;'ais,dansles œuvres de la nature. Il rattache k cette loi d'intéressantes propriétés géométriques, et " on voit par là, dit-il, comment, dans l'origine des choses, une certaine mathématique divine, un certain mécanisme métaphysique s'exerce pour la détermination d'un maximum... Gomme tous les possibles tendent à exister, à égal titre, à raison de la réalité (qu'ils renferment), ainsi tous les corps tendent à descendre, à raison de la gravité ; et, de même que ce mouvement se produit'parlequel il y a le maximum de descente des graves, de même ce monde se produit par lequel a lieu le maximum de production des possibles.
(c La nécessité physique se déduit ainsi pour nous delà nécessité métaphysique; car encore bien que le monde ne soit pas métaphysiquement nécessaire, en ce sens que le contraire implique contradiction, absurdité logique, il est nécessaire physiquement, c'est-à-dire déterminé en telle manière que le contraire implique imperfection, absurdité morale. Et de même que la
2ÎS LA PUILOSOPIUE SYNTHÉTIQUE
possibilité est le principe de l'essence, ainsi la perfection, ou degré d'essence, est le principe de l'existence. On voit aussi par là comment il y a liberté chez l'aufcur du monde, quoiqu'il fasse déterminémcnt toutes choses, parce qu'il agit d'après le principe de la sagesse ou de la perfection. Car l'indilTércncc naît de l'ignorance, et plus on a de science plus on est déterminé à ce qu'il y a de plus parfait. »
Après avoir ainsi établi le principe métaphysique de l'optimisme, Leibniz tire la conséquence, qui est la loi du progrès universel, la perfection du monde ne pouvant Otre que la tendance constante à la perfection. A tout instant, par le développement des possibles dans la mesure de leurs degrés d'essence, le plus grand bien possible se réalise, et, d'antécédents à conséquents, toutes choses étant conditionnées, le mal n'est au fond qu'un moindre bien (XLI). En un tel système, qui rappelle celui d'Aristote, auquel on ajouterait le concept de la création ëteraelle et du déterminisme providentiel, qui en est une sorte d'ordre renversé, il est assez clair que la doctrine d'un commencement réel et d'une ultime fin réelle de la vie ne peut s'introduire que du dehors. La théologie établissait, par ses dogmes, ce dehors avec lequel Leibniz avait à chercher des accommodements. L'accord était particulièrement difficile en ce qui concerne le rapport de la création au temps et à l'espace.
L'espace et le temps n'étant pas des choses en soi, mais des ordres de l'existence, l'un pour les rapports de position des choses comme externes, l'autre pour les rapports des phénomènes comme successifs,' par conséquent des modes et formes pour nous de la représentation des Otres, Leibniz appliquait correctement le principe de i-elativité à la question de la création, en soutenant que le lieu et le moment de l'acte créateur
LE MONDE DE LEIBNIZ gâS
ne sauraient ôtre ddfmîs par rapport Jl ces idées générales de quantité temporelle ou spatiale, dont la nature n'admet point d'unité de mesure qui ne soit relative, ni par rapport à Dieu, dont nous n'avons pas non plus la connaissance en soi, mais seulement par rapport au monde son œuvre. II n'y a possibilité de définir aucune limite en dehors des objets relatifs empiriques soumis aux catégories. Mais le point de vue change quand la question est de considérer les phénomènes, leurs raj)ports de position et de succession, et d'imaginer !e calcul qui, à l'aide d'une unité de temps prise à volonté dans le champ de certaines de nos observations (telle que nous en employons pour nos calculs astronomiques, et si d'ailleurs la mesure, qui se conçoit bien, était matériellement possible , par quelque moyen) nous permettrait de remonter le cours des phénomènes écoulés et, parvenu à leur limite, de déterminer la quantité de durée qu'ils mesurent depuis le moment de l'acte qui les a commencés. L'idée de ce moment, entendue de la sorte, est parfaitement intelligible. Leibniz, niant avec raison la possibilité de la déterminer par rapport à l'ordre universel, mais obligé de la reconnaître par rapport à nous et aux phénomènes accomplis, fut acculé à la contradiction par Clarke, son adversaire dans une polémique célèbre (V écritde Leibniz, n" 35; V' réplique de Clarke, n° 35-63). Leibniz se trouvait ainsi mis en demeure de confesser que sa doctrine était celle de l'éternité des phénomènes aparté ante. Venons maintenant aux questions de la substance et de la communication des substances.
L'objet du problème fondamental, dit de la communication des substances, était au fond, pour la méthode cartésienne, de définir le système des relations constitutives du monde en ce qui concerne la causalité. Il s'y agit de la loi de succession des phénomènes comme
LA PHILOSOPHIE SYNTHtÎTIQUE
lés les uns par les autres, que ce soit en vei'tu Ire ëlernel de la nature, ou par l'effet de la alion d'un Créateur. Spinoza et Leibniz se sont es, — si Spinoza n'a pas été le premier auteur vue — à donner un eens général et mathémaa relation générale de causalité, sujet réel des lents auxquels se livraient les partisans des ccasionnellcs. Ils ont différé, est-ce dans l'ex-
seulement, est-ce au sens le plus profond ? sur ion ou de commencement réel, ou d'éternité me universel des rapports ; mais ils se sont , formellement cette fois, sur l'affirmation de 5e d'un ordre invariablement déterminé des mes de tout genre de l'univers, en leur total ;raent. C'était, au point de vue d'une fonction itique, car l'idée d'une telle fonction est celle ipte "le mieux à la nature de la question, le s de n'admettre dans une équation portant sur .ions définies aucune variable indépendante,
la valeur ne fût pas donnée par une autre , elle-même envisagée sous la même condition remiferc; et ainsi de suite à l'infini. Rien n'est traire à l'objet positif envisagé dans un calcul [ue, car il n'en est aucun, portant sur le gé- 1 l'on n'envisage des valeurs possibles, arbimais le prédélerminisrae avait dans la tradîdogique des racines trop profondes, par lesles deux philosophes étaient tenus, le juif c chrétien, en dépit des apparences, tome de rattachement de la chaîne des phéno-
Dieu fut différent, chez Leibniz, de ce qu'il ■ «z Spinoza, et mieux adapté à la solution du problème des relations causales, incompait supérieur en cela, il faudrait dire définitif, si le l'indélerminisme y eût été réservée. Spinoza
LE JIONDE DE SPIPTOZA 231
partant de la division méthodique des modes de la Substance selon qu'ils se rapportent à la pensée ou à l'étendue, ne se posa pas la question de savoir si l'étendue, ne rentre pas dans la pensée qui nous la représente ; il les considéra comme n'étant que deux des attributs de Dieu : de Dieu qui est la c substance formée d'une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ». Ce sont les modes respectifs de la substance divine, prise sous ce double aspect, qui, réunis en elle, se développent en constante correspondance mutuelle dans l'ordre des causes naturelles. L'àme et le corps de l'homme appartiennent respectivement à deux séiies formant un parallélisme phénoménal de ce genre, et remontant à l'infini de cause en cause, dont les termes, pensée d'un côté, figure et mouvement de l'autre, sont substantiellement, ou en Dieu, la même chose. lîn somme, rharmonic du inonde dé Spinoza est la relation constante de deux développements de propriétés, l'un objectif, l'autre subjectif, unis en soi, mais, pour nous, séparables aspects de l'être éternel et immuable, modifié sous les apparences de l'espace et du temps. C'est par l'identité, non par ta subordination de l'un à l'autre, que le problème du rapport de l'objectif au subjectif est résolu dans ce système, où leur unité est d'autant plus nécessaire que la multiplicité et la division, ces conditions de toutes les distinctions réelles, n'y Sont pas regardées comme applicables à la Substance.
Abandonnajit ce dualisme des attributs, dont la thèse, en tant qu'exprimant la réalité, ne devait pas résister au progrès de la méthode inaugurée par le philosophe même qui avait cru devoir le poser comme fondamental. Leibniz aborda l'idée de l'être par sa nature essentiellement donnée dans la conscience , théâtre unique oîi elle se présente à nous immédiate-
23Î LA PHILOSOPHIE SYWHIÎTIQOB
ment, objective et subjective à la fois, sans incertitude. 11 définit cette nature par des qualités constitutives internes, par des relations psychologiquement observables (Force, Perception, Appétition), en sorte que, la nommant substance, il ne laissa pas de caractériser l'être, en dehors du procédé réaliste suivi jusqu'alors, par ses fonctions. On peut dire qu'il appliqua ainsi le principe de relativité à cette définition et à l'idée de la réalité première, soit que cette idée se prenne au sens collectif, et qu'elle convienne alors à un être individuel quelconque, soit qu'elle s'envisage dans l'unité de l'être souverain, ou Dieu, monade centrale. Le monde de Leibniz se présente ainsi sous un aspect bien opposé à celui que lui donne la théorie des possibles sortant de l'essence infinie pour former la chaîne universelle et nécessaire des choses.
L'inventeur de la monadologie avait, en effet, dans sa psychologie, le concept d'un monde profondément différent d'une substance développée en attributs, modes et propriétés, émanation d'un principe supérieur inconnaissable ; il pouvait trouver, dans ses définitions, le fondement d'un franc théisme de personnalité créatrice et de liberté. Mais la passion du déterminisme, de l'infini et du continu, de la solidarité des phénomènes, la puissance des traditions de l'Église et delà scolastique, cha])gèrent du tout au tout le caractère el l'esprit du leibnitianisme. Le monde de Lcibnii':, son système de la nature, est peut-être plus éloigné que ne semblait l'être aucun des édifices antérieurs construits suivant la méthode des idées éternelles ou des formes substantielles, de satisfaire au principe de la création, d'un côté, et de la liberté, de l'autre.
L'harmonie préétablie n'était plus, comme dans la doctrine des causes occasionnelles, un accord maintenu par Dieu entre des modes mutuellement corrélatifs des