LE MONDE DE LEIBNIZ
deux substances, l'âme et le corps, dont il restait à savoir dans quelle mesure Dieu lui-même était l'agent réel des modifications. L'élendue n'était plus la matière, mais l'ordre des coexistants, loi de nos perceptions. La matière élail la masse des monades composant les corps bruts et les corps organisés de tous les degrés à l'infini. Les âmes étaient des monades. Tous ces êtres simples qui, suivant le système leibnilien des monades, forment par leurs groupements en multitudes sans fin tous les composés de la nature, étaient aux yeux du philosophe, autant de substances, similaires quant à la définition générale de la substance, mais qui auraient été instituées par le Créateur avec de telles dispositions à l'acte, réparties entre elles, que chacune dût éprouver nécessairement, à chaque moment du temps, une modification spontanée en rapport exact avec chacune des modifications de chacune des autres en nombre infini survenant au môme moment.
Des termes d'exposition de cette loi, plus simples, et dont Leibniz se servit le plus ordinairement, la présentaient, en style cartésien, comme la constante rencontre des modes d'être respectifs de deux substances, séparément développées, mais préordonnées dans leur marche, à la façon de deux horloges qu'un merveilleux ouvrier aurait construites et réglées pour toute la durée des temps. Cette forme de l'hypothèse était trompeuse, puisque Leibniz n'admettait ni l'existence dos corps, autrement que comme des composés de monades, sans étendue en soi, ni la donnée des substances, si ce n'est toutes incorporelles, infinies en nombre, et pareilles aux âmes, qui excellent seulement par un plus haut degré de perfection spirituelle. L'idée commune de corps, quoique bien justifiable d'ailleurs, employée à l'explication de la théorie idéaliste, la faisait paraître bizarre, incroyable; elle déguisait la supériorité que
Ï3* LA PHILOSOPHrE SYNTHliTIQUE "
donnait an monadisme, sur le concept cartésien de la substance, fa doctrine de l'harmonie entre tous les êtres de l'univers sous leur double aspect d'unité de nature et d'individiiulitii réelle.
Sans l'infinitisme et sans le prédéterminisme absolu et universel, que l'harmonie préétablie des monades n'aurait exigé nullement, cette doctrine appuyée sur l'idée générale de relation ei de loi, déflnisBant la liaison de la cause à l'efFet comme le rapport coflstant de telle modification de tel élre à telle inodiflcatioii de tel aulre, suivant l'ordre institué de la nature, aurait pu être comprise sans difficulté par d'autres encore que par des philosophes. Faute de se présenter sous son vrai jour de fonction universelle et de loi naturelle des phénomènes liés dans le temps, — loi inséparable delà création, et qui ne saurait être iii plue ni moins accessible à l'eiitendeinentque les autres lois fondamentales et irréductibles établies par l'acte créateur, — l'harmonie préétablie passa tout d'abord pour une conception peu sérieuse. Bayle, le plus intelligent dos critiques de cette époque, n'en pénétra pas le vrai sens, et c'est ainsi que l'unique explication possible de l'action des causes a gardé jusqu'à notre temps un aspect paradoxal, et que l'idéalisme est resté incompris.
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