V. le chap. de la Tradition, p. 38 et
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à telle catégorie de mots, Yx à telle autre, le 2 à telle autre : dans cette répartition ce qu'on a le moins consulté, c'est lo bon sens.
La notation du pluriel des noms composés n'a guère d'autre règle encore que celle du caprice. On écrit dos timbres-poste sans s à poste, mais des malles-postes avec s, des serre-freins avec s, mais des casse-tête sOins 5. Et les raisons que les grammaires donnent de cette différence sont du genre de celle-ci : « serre-freins prend la marque du pluriel parce qu'avec cet instrument on peut serrer plusieurs freins ; mais casse-tête ne la prend pas, parce que avec cet instrument on ne saurait casser à la fois qu'une tète ». Et cette explication satisfait les esprits d'ordinaire les plus sensés.
Mêmes subtilités, mêmes contradictions dans la notation du pluriel des mots étrangers et des noms propres. On écrit des vivats et des vertigos avec s, mais des exeat et des verso sans s; et l'explication qu'on en donne, c'est que les deux premiers mots sont devenus plus français que les seconds et par suite doivent se soumettre davantage aux lois de la grammaire française. A quoi donc reconnaît-on que verso a une physionomie moins française que vertigo'? — De même, en ce qui concerne les noms propres, on écrit, par exemple : /es deux Corneille sans s, mais les Condés avec s. Le reste est à l'avenant.
L'adjectif. — Les règles auxquelles est soumise la notation du féminin dans les adjectifs ne déroutent pas moins la logique et le bon sens. Quelques exemples : le féminin de l'adjectif, quand sa formation dans la langue est régulière, se marque d'ordinaire avec un e : grand, grand-e; fort, fort-e. Mais, comme il serait trop simple de n'avoir qu'une règle générale, on a imaginé une exception d'après laquelle les adjectifs terminés en el, en, on^ et, ot doivent doubler la consonne finale. Ainsi, on écrit • éternel-lcy chrétien-ne^
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bon-ne, muet-tp, sot-te. De cette exception cependant on a retranché certains adjectifs, lesquels ne redoublent pas la consonne finale, comme complèt-e, cona'èt-e, dévot-e, etc. ; ce qui fait une exception dans l'exception; en sorte qu'on écrit discrèt-e et secrèt-e avec un t, mais coquette^ violette avec deux. Et quel moyen a-t-on de connaître toutes ces exception-*? un seul, les apprendre par cœur : la mémoire seule est capable de retenir les absurdités; l'intelligence les rejette.
Quel obstacle empêche donc de déclarer — pour l'adjectif comme pour le substantif — que le féminin — toutes les fois que sa formation est régulière — se marque par un e muet ajouté au masculin : gran de^ bon-e, muèt-el
Certains adjectifs, comme nu et demi^ ci-joint et ciinclus, tout et quelque sont assujettis à des règles particulières si bizarres, si compliquées, qu'il serait peut-être indiscret, en bien des cas, de mettre à l'épreuve sur ce point le savoir des grammairiens eux-mêmes.
Que de complications encore dans les règles du participe passé ! On a tant subtilisé sur cette matière, tellement embrouillé la question, tellement multiplié les singularités, que ce ne sont plus les profanes seulement, mais les grammairiens de profession qui perdent le nord et, qui pis est, au moment même où ils veulent montrer la route aux autres. Deux des plus distingués, MM. Brachet et Dussouchet, dans leur excellente grammaire, commettent une faute contre la langue en formulant la règle suivante, à propos du PARTICIPE PASSÉ PRÉCÉDÉ DE Cil : « L'accord a lieu (avec le complément direct) quand le pronom en est accompagné d'un adverbe de quantité, qui est alors le complément direct du participe. Exemple : plus il a eu de livres, plus il en a lus, » — C'est là une erreur.
On va s'en rendre compte par l'exemple suivant, où l'oreille nous avertit que l'accord ne doit pas se faire : plus il a eu de passions^ plus il en a satisfait^ — et non satisfaites.
Ce n'est pas sur des théories préconçues qu'il faut appuyer les règles, c'est sur la langue. Or — et c'est pour cela qu'elles sont légitimes en principe — c'est dans la langue même que les règles d'accord du participe passé, si singulières en apparence, ont leur fondement. C'est en efiFet la langue qui veut qu'on dise, en faisant accorder le participe avec son complément : cette maison que vous voyez^ cest ^architecte qui Va CONSTRUITE, — et uou construit. L'accord se fait dans les sons, c'est-à-dire dans la langue, il doit donc se faire dans l'orthographe. Pour reconnaître ce principe, il suffit de se servir, comme nous l'avons fait, d'un participe qui n'a pas la même prononciation au féminin qu'au masculin. C'est pour l'avoir oublié ou méconnu que tant de théoriciens, et des plus habiles, se sont égarés en des subtilités souvent puériles.
Enfin l'orthographe des vrrbes abonde à son tour en anomalies de toutes sortes. Nous n'en citerons qu'un ou deux exemples, pour ne pas trop lasser la patience du lecteur. Parmi les verbes en yer, comme envoyer, ennuyer^ essayer, les uns, — ceux en oyer et uyer — prennent un i devant Ve muet : f essuie ^ fem^ ploie, f emploierai; les autres — ceux en ayer — gardent ordinairement Vy : je paye, je payerai. Pourquoi cette différence de traitement? nul ne saurait le dire.
De même, pourquoi écrit-on ^'acA^^e avec un seul t, mais je cachette avec deux t? je harcèle avec une /, mdiis je chancelle avec deux? Pourquoi, en un mot, parmi les verbes en eler et en eter, les uns redoublentils la consonne / ou ^ devant un e muet, tandis que les autres ne la redoublent pas? La meilleure preuve
qu'il n'y a à cela aucune raison, c'est que les grammairiens n'ont jamais pu en donner, et que les enfants, pour savoir l'orthographe de ces verbes, n'ont qu'un moyen : c'est d'apprendre par cœur ceux qui ne redoublent pas 1'/ ou le f : il y en a quinze ou vingt. Quel principe offenserait-on donc en leur appliquant la même règle à tous?
Voilà la belle science que les maîtres delà jeunesse ont mission d'enseigner dans les écoles, sous le nom d'orthographe de règles. — Si encore cette orthographe ne faisait que choquer le bon sens ! Mais elle a des inconvénients qui sont de nature à effrayer, on va le voir, les esprits les plus optimistes.
DIFFICULTÉ d'apprendre ET DE RETENIR l'ORTHOGRAPHE ; TEMPS PERDU, RESULTAT NÉGATIF.
Qu'on se représente les difficultés qui résultent d'un pareil système et pour les enfants qui apprennent l'orthographe, et pour les personnes plus â^ées qui veulent la retenir, et pour les étrangers qui étudient notre langue.
L'enfant se heurte à une triple série d'obstacles. Tout d'abord il doit se servir de lettres qui ne correspondent à rien dans la prononciation, c'est-à-dire qu'on lui fait marquer, dans l'écriture, des sons qui n'existent pas dans la langue, et cela, sans que rien lui en fasse deviner la raison. Ainsi, sans que la prononciation, sans que rien puisse l'en avertir, il doit mettre un p dans dompter, baptême, sculpture, mots qui se prononcent sans p, comme mowfer, bateau, culture ;une h dans archaïque, choléra, qui se prononcent sans h
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comme arcanes^ colère ; une A dans tliéorie^ mathématiques, horizon, qui se prononcent sans h, comme météore^ matériel^ oripeau; un g dans signet^ qui se prononce comme sinécure, etc., etc. Et pourquoi ces lettres qui ne se prononcent pas? L'enfant n'en sait rien, ni le plus souvent le maître non plus. 11 apprend, toujours sans pouvoir en connaître la cause, qu'il faut écrire apercevoir, aplanir, avec un p, mais apparaître, appeler avec deux; persifler avec une /*, mais siffler avec deux ; dorloter avec un t, mais grelotter avec deux ; patronage et nautonier avec une n, mais baronnage et bâtonnier avec deux ; cantonal et honorer avec une n, mais cantonnier et Aonneur avec deux ; chariot avec un 7', mais chaînette avec deux. Pourquoi une seule lettre dans un cas, et deux dans l'autre, alors que dans l'un et l'autre cas on n'en prononce qu'une?
En second lieu, l'enfant est obligé d'employer un même signe orthographique pour traduire des sons tout différents les uns des autres, par exemple : le signe ille, pour exprimer tantôt le son i/, comme dans tranquille, tantôt le son ie comme dans coquiWe ; le signe ent qui sonne tantôt an comme dans un expédient, mais qui tantôt ne se prononce pas, comme dans ils expédient; la lettre u qui se prononce tantôt u comme dans questeur, aiguille; tantôt ou comme dans quadruple, aquarium, jaguar^ et tantôt ne se prononce pas du tout, comme dans quart, qualité, question. Comment faire comprendre à l'enfant qu'une même orthographe représente des sons si différents les uns des autres? Comment ne serait-il pas déconcerté devant l'orthographe de la phrase suivante : « Les lois CONVIENT, comme il convient, Us hommes à la vertu ; mais il est sans précédent qu'elles précèdent le crime ; » ou de celle-ci: « Jls usent d'EXPÉDiENT et expédient des portions quil faut que nous portions aux poules du couvent pour qu'elles couvent » ; ou de cette autre.
Uk ^borrcLu: OKiWKft»p«c 11
imaginée f*ar l»- gramme irjea de Wailly : <<. Traw^iiille avec sa ^^idlle. il rntm dajis Ia riiU are^^ sa V* i^» qui perça une aucune avec <*>& et juUe. ^
Enfin, pour représenter un même s«jn. Tenant est obligé de recourir sans saToir pourqu*H, à des signes orthographiques différents, d'écrire de trois façons différentes le sou in : cyBmdre, roxlraincf*"^, r^^freindre^ de trois façons différentes encore le s^>n ^ : riaitson et rançon^ caiaiepsie et ineptie, /nutst eVamineiy passion et oceupation. concussion et exécution, ete« Pourquoi ici un f et là une « ou un c? t .
Y a-t-il une régie qui puisse guider l'en faut dans le choix de ces différentes orthogi-aphes? Non. Le seul moyen qui permette de les retenir, moyen aussi fastidieux que stérile, et qu'on applique d'ailleurs avec une constance au-dessus de tout éloge, ce sont les exercices automatiques, où l'intelligence n'a aucune part, où la mémoire seule joue un rôle, exercices répétés machinalement dix fois, vingt fois, cent fois pour le même mot, jusqu'à ce que l'enfant sache, sans le comprendre, qu'il faut écrire réflexion avec a% mais inspection dixec et; contorsion avec *, mais proportion avec t; millionième avec une n, mais millionnaire avec deux ; dizaine avec s, mais dixième avec x ; girafe avec /, mais paraphe avec ph ; cratère sans A, mais panthère avec h; — à moins que le résultat ne soit tout contraire, et que l'enfant, sans règle, sans boussole, ne finisse par perdre la droite route, que rien ne lui indique, et par écrire, au rebours de ce qu'on lui a appris, panière sans h et crathère avec une h ; charette avec un seul r et charriot avec deux ; haronage avec une seule n et patronnage avec deux. Et quel homme,
1. Nous renvoyons au chap. de VÉtymologie les personnes qui seraient tentées de justifier ces différentes orthographes par l'étymolo^le. Nous nous contentons de leur adresser ici une question : les enfants connaissent-ils l'étymologie?
même intelligent et instruit, peut se flatter d'être à Tabri de semblables erreurs?
Aussi que d'absurdes procédés n'est-on pas forcé parfois d'employer dans les écoles pour enseigner l'orthographe? Qu'on en juge par ce témoignage d'un inspecteur général de l'enseignement primaire, M. Carré : « En inspectant une école annexe, j'ai trouvé de grandes élèves qui copiaient dans le dictionnaire tous les mots commençant par aô et par ac. Elles les rangeaient sur deux colonnes : la première comprenant tous les mots où la consonne restait simple ; la seconde, ceux où elle était redoublée. Et comme je témoignais à la directrice mon étonnement qu elle donnât des devoirs si peu intelligents : « Voyons, me dit-elle, monsieur l'inspecteur, ces élèves ont un examen à subir à la fin de l'année. Faut-il, oui ou non, qu'elles sachent qu'il faut écrire académie et acca^ bler; apercevoir et apparaître; alimenter et allaiter; allonger et alourdir y etc. ? Or, si j'attends que les hasards de la lecture et de la dictée amènent ces mots sous leurs yeux ou sous leur plume, il peut se faire que j'attende longtemps et vainement. Encore faudrait-il que j'appelasse alors leur attention sur la manière particulière dont ils s'écrivent, et il est fort à craindre que ces observations, n'étant ni amenées ni rattachées à rien, ne laissent pas une trace bien durable dans leur esprit. J'ai pensé qu'il valait mieux instituer à cet effet des exercices spéciaux. Ces exercices sont absurdes, d'accord; mais ils me conduisent au but qu'il me faut atteindre. » La justification me surprit, sans me convaincre ; mais, aujourd'hui encore, je ne vois pas bien ce que j'aurais à y objecter. Or, qu'on songe combien il lui fallait d'exercices pour parcourir ainsi tout le dictionnaire ! Je crains bien que ceux qui ne voient là qu'une réforme insignifiante ne se fassent pas une idée exacte des difficultés de l'enseignement
primaire, ou qu'ils ne lui accordent pas Timportance qu'il mérite. »
Et c'est bien pis encore, lorsqu'il s'agit de l'orthographe de règles, de ces cinquante ou soixante pages d'extravagances sur le féminin des noms en n ou en ^ et des adjectifs en e/, ei7, en, on etc. ; ou sur le pluriel des noms en ou, en au et en eu, des noms propres et des noms composés; ou sur l'accord du participe passé, ou sur les verbes en eler et en eter, etc., etc.; extravagances qu'on décore du beau nom de règles, et qui ne servent qu'à fatiguer la mémoire des enfants et à rebuter leur intelligence, — quand elles n'ont pas pour résultat de paralyser chez eux l'exercice de la raison et de fausser leur jugement, comme l'a judicieusement observé un philosophe académicien du commencement de ce siècle, Destutt de Tracy : « La mémoire seule, écrit-il, peut servir à l'étude de l'orthographe ; aucun raisonnement ne peut guider ; au contraire, il faut à tout moment faire le sacrifice de son bon sens, renoncer à toute analogie, à toute déduction, pour suivre aveuglément l'usage établi, qui vous surprend continuellement par son inconséquence, si, malheureusement pour vous, vous avez la puissance et l'habitude de réfléchir. Et j'en appelle à tous ceux qui ont un peu médité sur nos facultés intellectuelles : y a-t-il rien au monde de plus funeste qu'un ordre de choses qui fait que la première et la plus longue étude de l'enfance est incompatible avec l'exercice du jugement? Et peut- on calculer le nombre prodigieux d'esprits faux que peut produire une si pernicieuse habitude qui devance toutes les autres? »
Si on veut bien réfléchir enfin que chaque mot, pour ainsi dire, a son orthographe particulière, qui échappe à toutes les lois de la phonétique, de la logique et du bon sens, on se fera peut-être une idée du temps qu'il faut employer, dans les écoles, à l'ensei-
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gnement d'une pareille science. Le fait est que, soit par la lecture, soit par récriture, soi l par la dictée ou tout autre genre d'exercice, on y consacre environ la moitié du temps scolaire, trois années sur six... Il faut du temps, beaucoup de temps pour s*assimiler une connaissance absurde. Et on comprendra mieux peutêtre rétendue d'une telle folie, si on songe que nos plus grands génies des siècles passés, les Montaigne, les Bossuet, les Corneille, les Voltaire, n'ont jamais appris Torthographe, qui alors ne s'enseignait pas (1) ; en savaient-ils moins bien le français, et leurs ouvrages en ont-ils moins de mérite?
Or Tignorance de Tortliographe, de cette science grotesque, peut avoir pour les enfants des conséquences fatales : elle peut entraver leur carrière. Si votre enfant n*a pas, suivant une expression commune, l'orthographe naturelle, c'est-à-dire cette disposition d'esprit particulière qui permet d'assembler, de mémoire et machinalement, les lettres, souvent illogiques, qui composent chacun des mots du dictionnaire, disposition qui souvent manque aux plus intelligents, le jour où il se présentera aux examens du certificat d'études, du brevet, du baccalauréat, l'examinateur lui dira : « Mon ami, vous avez écrit réthoinque avec une /i, mais vous avez mis cette h après le i au lieu de la mettre après l'r; vous avez écrit baronage avec une seule n et patronnage avec deux; c'est juste le contraire de ce qu'il fallait : vous ne savez pas l'orthographe, nous avons le regret de vous ajourner. » Il est vrai que bien souvent — pourquoi le cacher? — l'examinateur lui-même, pour savoir comment le mot s'écrit, a dû prendre à l'avance la précaution de recourir au dictionnaire ou à la grammaire. Mais n'importe : le candidat est coupable