V. le chap. de la Tradition, p. E
d'ignorer ce qu'ignore Texaminateur, de ne pas savoir appliquer une science qui choque la raison. C'est une faute, c'est un crime, que plus d'un a payé de son avenir.
Et qu'on ne dise pas que nous exagérons. Il y a quatre ans à peine, en 1889, il s'en est fallu de peu qu'une faute d'orthographe — faute qui d'ailleurs n'en était pas une — ne décidât du sort d'un grand nombre de jeunes gens. La dictée des examens du volontariat contenait le mot : ils paieraient. Fallait-il écrire ce mot avec i ou avec y ? Grave et ridicule question — d'où dépendaient et la destinée de plus d'un candidat et, dans une certaine mesure, la composition même de l'armée française. Les avis étaient partagés: la grammaire, en efï'et, dit que dans les verbes en ayer on maintient ordinairement Vy avant un e muet^ mais sans condamner l'i. Néanmoins, dans presque tous les corps d'armée, les commissions d'examen voulaient considérer i comme une faute. Heureusement le ministre de la guerre crut devoir intervenir pour trancher le débat, et, en homme d'esprit — non toutefois sans avoir délibéré pendant plusieurs jours — déclara qu'on avait également tort et également raison dans les deux camps, et qu'il ne fallait compter de faute ni pour i ni pour ?/. Il n'en est pas moins, vrai — et nos descendants en riront sans doute de bon cœur, s'ils n'en haussent les épaules de pitié, — qu'à la iin du dix-neuvième siècle, le siècle de tous les progrès, une niaiserie orthographique a mis en péril, pendant plusieurs jours, l'avenir d'une partie de la jeunesse française et alarmé des familles entières.
Mais supposons que. grâce à tous les exercices qu'on lui fait faire, l'enfant finisse par acquérir une parfaite connaissance de l'orthographe, que saura-t-il en fin
de compte? Il saura que telle lettre entre dans la composition de tel mot, qu'il y a une h dans anathème; mais pourquoi cette h ? il Tignore ; et Tidée que ce mot renferme et qui est sa seule raison d'être ? il Tignore aussi. On lui a appris que le mot révolution s'écrit avec un t, non avec une s ; mais le sens de ce mot, ridée générale de changement, de bouleversement qu'il exprime, et en particulier de l'un des plus grands bouleversements des temps modernes ? oh î cela, on n'a pas eu le temps de le lui apprendre. L'important n'est pas de faire connaître aux enfants la signification des mots, c'est de leur enseigner la façon dont ils s'écrivent. Ce qu'on leur demande à l'école, aux examens, même aux épreuves écrites, les plus sérieuses, ce n'est pas d'expliquer le sens de tel ou tel mot, du mot phénomène par exemple ; c'est de l'écrire avec pA, non avec f; moyennant quoi on leur décerne le certificat d'études. La belle science et le beau certificat ! Ce qu'on met, en définitive, dans la tête de nos enfants, ce ne sont pas des idées, c'est-à-dire des germes qui fécondent l'intelligence, ce sont des lettres, c'est-à-dire des signes, mais des signes qui pour eux ne signifient rien. Connaissance absurde, exercices fastidieux et stériles, temps perdu, voilà le résultat de l'enseignement de l'orthographe, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui.
On ne songe pas, sans doute, que pendant ces trois années l'enfant aurait pu acquérir les notions les plus précieuses, étudier plus longuement les sciences, le calcul, apprendre l'histoire et la géographie, meubler sa mémoire des plus belles pages de notre littérature; il aurait pu surtout, par des exercices de rédaction, par des explications de morceaux littéraires très simples, apprendre l'art utile, et noble entre tous, de penser et d'exprimer sa pensée et, par suite, apprendre à connaître et à manier la langue française, cette
belle langue, qu'on lui laisse ignorer, dont il ne sait pas se servir, qui échappe à son étreinte, quand il veut la saisir pour en faire l'interprète de ses sentiments, parce que ce qu'on lui en a donné n'en est que l'image, une image décevante, une représentation infidèle et vide de sens. On lui a appris à jouer du piano, mais d'un piano dont plusieurs touches rendraient le même son, dont plusieurs autres produiraient, suivant les cas, des sons différents, dont quelques-unes enfin resteraient muettes. Que d'exercices, sur un pareil instrument, avant de savoir exécuter un air de musique ! Il est vrai que la musique, la seule raison d'être de l'instrument, c'est ce dont on se préoccupe le moins. On apprend l'orthographe pour l'orthographe, non pour la langue, et quelle orthographe I
Si encore il suffisait de l'avoir apprise pour la retenir I Mais le moyen de retenir une science qui déconcerte le raisonnement et la raison ? Aussi quel est, non pas l'enfant, mais l'homme mûr qui, surtout s'il y réfléchit, peut se vanter de ne jamais faire de faute, de connaître, non pas toutes les singularités orthographiques, mais les applications les plus communes de l'orthographe courante : par exemple la valeur phonétique du ^ qui, suivant les cas, sonne tantôt t, tantôt s ? Les Académiciens eux-mêmes y perdent leur latin. Un jour, vers 1834, Charles Nodier lisait à l'Académie Française une note sur la prononciation du t, et faisait observer que cette lettre, entre deux i, a généralement le son de *, « sauf, ajoutait-il, quelques exceptions. » — « Vous vous trompez, interrompt Emmanuel Dupaty ; t entre deux i a toujours le son de s ; il n'y a pas d'exception. » Et sur-le-champ, avec une bonhomie malicieuse et pleine d'à-propos, Nodier réplique : « Mon cher confrère, prenez picié de mon
ignorance, et faites-moi Vamieié de répéter seulement la moicié de ce que vous venez de dire. » Et Emmanuel Dupaty fut convaincu qu'il y a des exceptions.
N'est-ce pas exiger beaucoup du commun des mortels que de leur demander la connaissance d'une orthographe, qui, dans ses applications les plus ordinaires, met en défaut le savoir même des Académiciens, chargés de rédiger le dictionnaire ?
A qui n'est-il pas arrivé de ne plus savoir l'orthographe d'un mot -^ nous disons d'un mot usuel — si par malheur, avant de l'écrire, il s'est mis ^ réfléchir? Lesquels, des mots suivants, prennent un ou deux n, un ou deux t : limoneux et sabloneuXy baronie et félo^ nie ; garoter et gigoter, gibelote et matelote ? Si on y a songé, adieu l'orthodoxie. L'orthodoxie ne veut pas des lumières de la raison. Un membre de l'Institut, M. Thurot, directeur de l'Ecole Normale Supérieure, faisait ingénument, nous dit M. Gazier, cet aveu à ses élèves : « Si je j^é fléchis en écrivant un mot douteux, je suis perdu, j'écris aggrégation^ allourdir, conso^ nance (ce mot prenait alors deux n), etc. Je n'ai plus alors qu'une ressource : je laisse aller ma plume en songeant à autre chose, et je me demande ensuite si les mots, tels que je viens de les écrire, m'auraient attiré des réprimandes, quand j'étais écolier. »
Qui donc se refuserait à signer cet aveu pour son propre compte ? Or ce fait, commun à tous ceux qui écrivent, d'être obligés, pour orthographier correctement un mot, de songer à autre chose en l'écrivant, et de ne savoir plus l'orthographier, quand ils font appel à la réflexion, à la raison, ce fait n'est-il pas la meilleure preuve que notre orthographe n'a rien à faire avec la raison ? Comment s'étonner dès lors qu'il soit si malaisé dç la retenir?