‹ La Nouvelle OrthographeChapitre 20 sur 44 · INTÉRÊT NATIONAL · texte numérisé non relu

INTÉRÊT NATIONAL

Ce n'est pas seulement la science et le bon sens, qui réclament la réforme de Torthographe, c'est aussi le patriotisme.

Par les difficultés que nous éprouvons, nous Français, à apprendre notre orthographe, nous pouvons juger de celles que doivent rencontrer les étrangers. Gomment un étranger distinguera-t-il la dififérence de prononciation des mots suivants, dans lesquels les mêmes lettres ont un son difl'érent : amer et aimer, un excédent Qi \\s excèdent, nous acceptions et des acceptions, chose et choléra^ échoppe et écho^ mille et famille? Comment prononcera- t-il la phrase suivante du grammairien de Wailly : « Un anachorète vint avec un catéchumène chercher M, V archevêque ou son archidiacre au palais archiépiscopal »? Est-il possible que de telles singularités ne finissent pas par rebuter des hommes, dont l'oreille n'a pas été familiarisée comme la nôtre, dès l'enfance, avec les sons de la langue? Et dès lors, quel esprit clairvoyant n'aperçoit les conséquences qui peuvent résulter de cet état de choses?

Que se passe-t-il en effet dans l'Europe, à l'heure présente? Chacune des grandes nations, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, cherche à étendre sa domination au dehors, en Asie, en Afrique, en Océanie, partout où il y a encore un peuple à civiliser ou un territoire à conquérir. De toutes parts le vent souffle à la colonisation, et chacun sait combien la lutte sur ce point est ardente entre les puissances européennes. Or, dans cette lutte, le plus souvent paciflque, la langue joue un grand, un très grand rôle : un pays en eff(*t est bien près d'être francisé, quand ses habitants parlent le français, ou germanisé, quand ils parlent

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l*allemand, — nos vainqueurs de 1870, les conquérants de l'Alsace, ne le savent que trop; car c*est par sa langue surtout, par ses livres, par ses journaux, qu'une nation répand ses idées, ses goûts, ses mœurs, son génie. Or, comme le remarque M. Havet, nous avons à lutter, en Belgique contre le flamand, dans le Luxembourg contre 1 allemand, en Suisse contre Tallemand et Titalien^ en Tunisie contre l'italien, au Canada contre l'anglais, sur tous les points du globe contre un idiome étranger. ^ A Tunis, par exemple, les écoles françaises et les écoles italiennes se disputent le terrain pied à pied ; > et malheureusement les petits Tunisiens apprennent l'italien, dont l'orthographe a été simplifiée, plus vite que le français. 11 n'est donc pas indifiFéi'ent, pour l'extension de l'influence française à l'étranger, que notre langue soit aisée ou malaisée à apprendre. Moins elle sera hérissée de complications, plus l'étude en sera facile, et plus elle fera de progrès aux dépens de ses rivales. Par conséquent simplifier l'orthographe, qui complique la langue d'une foule de difficultés, c'est rendre notre idiome plus facilement assimilable aux étrangers, à nos colons surtout, c'est faciliter l'expansion de l'influence et du génie français, en un mot c'est servir l'intérêt de la France. Aussi, pour le remarquer en passant, le congrès de V Alliance française^ société éminemment patriotique, fondée pour la propagation de notre langue à l'étranger, et qui compte des milliers d'adhérents, ne s'y est-il pas mépris : à Vunanimité, il a fait adhésion à la pétition demandant la réforme de l'orthographe.

Mais comme sur ce point notre opinion, malgré les raisons dont nous cherchons à l'appuyer, pourrait manquer d'autorité, nous invoquerons un témoignage qu'on ne récusera pas, le témoignage d'un amiral français. Dans une lettre toute vibrante de patrio-

lisme, publiée le 17 janvier 1890 par le Journal des Débats^ M. ramiral Réveillère tenait ce langage plein de cœur et de bon sens :

< Dans la lutte pour la vie, sur la vaste scène du monde, les langues, comme toutes choses vivantes, ont à lutter ; le français a tous les désavantages : il n'a pas l'écriture phonétique de l'espagnol, il n'est pas logique comme l'anglais, dont les conjugaisons sont si simples. Tout, chez nous, est livré au caprice, au hasard, c'est le désordre systématique... Ah ! si les ennemis de la Réforme avaient entendu ressasser aussi souvent que moi, dans les cinq parties du monde, ce désolant refrain : « Votre langue est si difficile I » peut-être comprendraient-ils combien il est mauvais d'ajouter aux difficultés inhérentes à son génie des difficultés artificielles et sans raison d'être, aux difficultés de la langue parlée les difficultés de la langue écrite.

« Le marin qui ne sort de France, hélas ! que pour entendre résonner à ses oreilles les langues étrangères, surtout l'anglais et l'espagnol, a qualité pour dire : « Messieurs les académiciens (1), certes vous ne l'ignorez point, en dehors des frontières et par delà les océans, les langues combattent pour conserver ou conquérir une place au soleil. Mais beaucoup d'entre vous n'ont jamais quitté le sol bien aimé de la patrie. Or tout autre chose est de suivre une bataille par télégraphe ou d'y assister. J'ai passé ma vie sur ce champ de bataille universel des langues et je me crois le droit de dire : armez notre langue ; la victoire est aux gros bataillons : si vous voulez le succès, mettez-la à la portée du grand nombre.

€ Nous cherchons à répandre nos produits, nos mœurs, nos idées ; nous avons sous notre domination des noirs, des arabes, des madécasses, des indiens, le vaste empire de l'Annam, de la Cochinchine et du Tonkin... Voulezvous seulement les maintenir par la force, ou voulez-vous les assimiler ? Pour que nos protégés s'assimilent, il faut

i. Cette lettre a été écrite au moment où la pétition Havet était remise à l'Académie Française.

qu*ils nous lisent, il faut leur faciliter la lecture de nos ouvrages. Faciliter la lecture de nos livres, c'est pacifier les esprits, fonder notre domination intellectuelle et morale, la seule qui n'ait point de retours. Simplifier Vortkographe, c'est répandre dans le monde entier notre génie : en tous lieux, c'est coopérer à notre influence ; dans les colonies c'est consolider notre autorité. »

Ce cri patriotique trouvera de Técho, nous Tespérons, dans toutes les poitrines où bat un cœur français.

Voilà les principales raisons, bon sens, logique, intérêt des enfants, intérêt de la France, qui nous paraissent rendre nécessaire et urgente la réforme de l'orthographe, malgré les objections qu'elle soulève et que nous allons examiner.

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