LA TRADITION
A en croire les ennemis de la réforme, changer l'or- Ihographe d'aujourd'hui, ce serait changer un usage plusieurs fois séculaire, ce serait dénaturer la physionomie traditionnelle des mots français, répudier l'héritage du passé, en un mot briser la chaîne de la tradition.
C'est là une grave erreur. La tradition, si on veut bien en examiner de près le caractère, loin d'être un obstacle k la réforme, est au contraire l'argument, le plus puissant peut-être, qu'on puisse invoquer en sa faveur. Non seulement en effet les mots français ne se sont pas toujours écrits dans leur forme actuelle; non seulement cette forme est de date récente, mais l'orthographe d'avant la Révolution, outre qu'elle différait de la nAtre, a passé, dans le cours des siècles, par des transformations successives qui l'ont rapprochée chaque jour davantage de la prononciation et acheminée graduellement vers le phonétisme.
D'abord, par des spécimens que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs, on pourra juger que
Forthographe, au seizième, au dix-septième et au dixhuitième siècles, a été très différente de ce que nous la voyons en Tan de grâce 1893. Mieux que cela, au lieu d'être uniforme, la même pour tout le monde ^ elle variait avec chaque personne ; autant d'individus» autant d'orthographes, et même davantage, car souvent le même auteur écrivait un même mot de plusieurs façons différentes. Les manuscrits des personnages les plus qualifiés de l'histoire, et qui reçurent en leur temps l'éducation la plus brillante, comme ceux de nos plus grands écrivains, sont là pour l'attester.
Les rois d'abord*
Henri IV, en 1600, adressait la lettre suivante à la princesse Marie de Médicis, quelques mois avant de Tépouser. [On remarquera, entre autres particularités^ que Henri IV, suivant Tusage du temps, n'emploie qu'un même signe pour Vi et le j, pour Vu et le v (u dans le corps du mot, v au commencement) : au lieu de je, jardin^ rajeunir — wn, vivre ^ nouvelle, il écrit ie^ iardin, raieunir — vn, viure, nouuelle. Il emploie souvent y au lieu de i, et exprime presque toujours le son u par eu (receu), et le son an par an, rarement par en (prandre)].
« J'ay receu vn extrême contantement pour avoir ceu (su) bien partyculyèrement par luy de vos nouuelles. Je vous remercye, ma belle mettresse, du présant que vous mauez (m'avez) anuoyé. Je le métré sur mon abyllemant de teste sy nous venons à vn combat» et donneré des coups despée pour l'amour de vous. Je croys que vous mexanteryès (m'exempteriez) bien de vous randre ce temoygnage de mon affectyon, mes (mais) an ce quy est des actes de soldat je nan (n'en) demande pas conseyl aux famés (femmes).
«... ce xxiii® dont (d'août) » (1).
1. Cet extrait et les suivants, reproduits par M. Gazier dans son article de la Revue Internationale de VEnseignement (V. l'Intro-
Autres échantillons d'orthographe royale.
Louis XIV écrit: € Demin, à la petitte pointe du iour... »
Louis XVI: « Scituation, je vous accorderas cette grâce, un bon soutient... »
Napoléon Bonaparte (en 1784, à 16 ans) : « Il sai très bien le français...; au reste il va vous écrir derrier ma lettre, je ne lui dirait rien, enfin (afin) que vous voyez son savoir fair... »; plus tard, à 16 ou 18 ans, en parlant d'un malade : « S'il asseie (essaye) de remuer les genoux, des douleurs égus lui font cesser son accion. »
A l'exemple du monarque, les grands seigneurs et les grands dignitaires, ainsi que les grandes dames, s'affranchissaient de toute règle orthographique. < Quelques-uns de ces personnages, comme de Retz et le maréchal d'Huxelles, ne savent même pas au juste comment s'écrit leur nom : le célèbre coadjuteur signe tant(^t Retz, tantôt Rets ou même Reis; et l'on trouve alternativement Usselles, Husselle, Huxelles et d'autres lettres encore dans les lettres du maréchal. Vauban, qui était si instruit, ne savait pas l'orthographe. Dans un billet de six lignes, en réponse à des félicitations, il parle de la dignité à laquelle le roi a bien voulu lellevér^ il en témoigne sa reconneissance^ il en est pénétré à un point qui ne ce peut exprimer, et il remercie de tout son ceur (1) ».
Orthographe du [duc de La Rochefoucauld: « accquérir, toutte, j'aprans (j'apprends), zelle, monoie (monnaie), parolle, utille, sotise, famé (femme).
Le duc de Saint-Simon, ce grand seigneur si vaniteux, ce « roi des nobles », si entêté de son titre de
duction), se trouvent pour la plupart dans le Recueil de fac-simi' léa pour servir à Télude de la paléographie moderne. 1. M. Gazier. .
duc et pair, avec cela écrivain de génie, en 1751, dans •son testament « recomande son âme à Dieu en toutte humilité, il ordonne qu'on dise deux mil messes après son décêds, il lègue des ustenciles^ des jetions d'argent,... cinq cent francs,,., scisiesmement (sixièmement), etc. »
Vers la même époque le maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, ayant entendu dire, non sans surprise, qu'il était question de faire de lui un académi- <^ien, et voulant sans doute justifier sa surprise par la qualité de son orthographe, écrivait à ce sujet : « Ils veule me fère de la Cadémie : cela miret (m'irait) <îomme une bage à un chas. » L'orthographe de Cf billet, en tout cas, montre le peu qu'on exigeait en ce temps-là, des candidats à l'Académie française.
Les femmes ne pouvaient manquer de faire merveille en une matière où tout était caprice. On trouve sous leur plume toutes les variétés possibles d'orthographe.
La duchesse de Longue ville écrit : « ... le dessain 4establir (d'établir) un monastère..., poursuiure lafaire (l'afFaire)... Geste (cette) lestre (lettre) vous asseurera que ie vous sauray très bon gré du soing «que votre zellc vous faict apporter en un cy saint <Buure. »
Voici l'orthographe de la directrice d'une des plus célèbres maisons d'éducation du xvu*' siècle, la Mère Angélique Arnauld, abbesse de Port-Royal : « M. du val... en veut parler... avent que den escrire. Ce qui ne cest (s'est) peu (pu) faire avent que ce courier partit... les fruitz qu'elle aportera... il ne peut se me samble avoir plus dafection à lafeire (raffaire\.. cest un homme qui ne ce(sej veut point nieller dafeires... Je pance que mon frère... fièbvre (fièvre) quarte ou carte,... petit extret,.. vénérassion... passience...
obeissence... nécessère.., unepancée (pensée), etc.(l).
La marquise de Sévigné, aussi grande dame que grand écrivain, emploie dans ses lettres les formes suivantes: « Vous me permettres de souhaitter.... demeurer dacort... iay (j'ay) soufert... augmantation, abé, vous lestes (l'êtes), abcence, ionore (j'honore)^ écritte, raport, les febles (faibles), vous dittes, comancer, contante, come, ie suis sy plaine de vous... »
Ces fantaisies ne sont rien, comparées à celles qui émaillcnt la correspondance de M™* de Montespan t « Je suis bien fâchée que les soupsons de vostre altesse roialle est (aient) eu de sy juste fondeman et que vous soiiés an nestat (en état) de perdre un homme qui meparest sy nésaisère... »
Comme la noblesse, la bourgeoisie en matière d'orthographe jouissait du privilège de n'obéir à aucune règle. La femme de Racine écrivait à son fils: ^< Je vous écris, mon chère fils, auprès de votre père qui le vouUoit faire lui-même, ie (je) len et (ai) empêché ayant (car il a) un remeide dans le corps et ayant esté fort fatigué hier de lémétique quon luy fit prendre lequel a eu tout le sucés qu'on en pouvoit espéré. »
Enfin les gens de lettres eux-mêmes, les écrivains de profession, ne connaissent pas de règle commune.
Voici 'pour remonter au seizième siècle), l'orthographe de Rabelais : « Mon filz bien aymé, le plus tost que faire pouras, ces lettres veues (vues), retourne à diligence secourir non tantmoy( ce que toutes foys par pitié naturellement tu doibs) que les tiens, les quelz par raison tu peuz saulver et guarder.... Très chier fils, la paix de Christ, nostre Rédempteur, soyt avecques toy » (2) [Gargantua).
\, Copié sur le manuscrit par M. Gazier.
2. A vrai dire, il n'y a pas d'orthog^raphe propre à Rabelais. L'or-
Autre écrivain du seizième siècle, Montaigne : « Celuy me semble auoir très-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce compte (conte), qu'vne (une) femme de village ayant appris de caresser et porter entre ses bras vn veau dès l'heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par Taccoustumance, que tout grand beuf qu'il estoit, elle le portoit encore. Car c'est à la vérité vne violente et traîtresse maistresse d'escole que la coustume. » {Essais, l, chap, XXII.)
Au siècle suivant, au grand siècle de la littérature, Bossuet écrit: « aspec, je ne me rons (romps) pas l'estomac, le temps, le tems et le tans, vangeance, la sciance, lapostre (rapôtre), atandre, guarantir, corp, pront, goustez et gouttant, progez (projets), vreiment et vraiment, règle et reigle, panchant, consistence...
La Fontaine : dézirs, trézors, suffizaient, apas. Ions (longs), grote, carière.
Racine : prontitude, avanture, responce, masson, conter (et aussi compter) sur quelqu'un,... envoyera une boette (boite)..., aux piez de M. Hamon, le dixième octobre mille six cents quattre vingt dix huit.
La Bruyère, l'un de nos écrivains les plus méticuleux, emploie les formes suivantes : « Stile, goutière, eschauffez, j'y fis cuir un gasteau, parrein et marreine, s'il pleuvera ou s'il ne pleuvera pas. »
Enfin l'uniformité, en matière d'orthographe, est chose si inconnue au dix-septième siècle, que la première édition du Dictionnaire même de l'Académie
thographe de ses ouvrages, dans les édlUons originales, est ceUe des imprimeurs; elle varie avec chaque édition, c'est-à-dire avec chaque imprimeur, avec chaque livre même, et bien souvent présente dans la même page la diversité la plus capricieuse. Tel mot, dit M. Moland, revenant quatre ou cinq fois dans cinq ou six lignes, est écrit chaque fois d*une manière différente. — Cette remarque s'applique, d'une façon générale, à tous le» écrivains d'avant le dix-neuvième siècle.
française abonde en contradictions orthographiques : on y trouve creu (cru) et connu, dictionaire avec une n et dictionnaire avec deux n, devoir et debvoir^ fait et faict^ etc.
Au dix-huitième siècle, môme absence de règle, même licence. Il nous suffira, pour ne pas allonger indéfiniment la liste des citations, de choisir, parmi ks écrivains de ce temps, l'exemple de celui qui fut le plus universel: Voltaire. Voltaire écrivait: «souhaitter, desja, retraitte et retraite, stile, aprez, loing, chatau, vous faittes et vous faites, je conois (connais), éguise (aiguise), jésuitte et jésuite; aparence, drapaux, je serois, je croi, soufrira ; téâtre et théâtre, magazin, toutte, amitiez, jetter, contract, procez, greffe et grefe, chifrer, monnoye (monnaie), acolade, masson, voiage, sçaura, citoien, poura », et quelques jours avant sa mort : « Je scay bien ce que je désire, mais je ne scais pas ce que je feray, je suis malade, je soufre, etc. »
Et maintenant, dans toutes ces fluctuations, dans toutes ces variations de l'orthographe du passé, où trouve-t-on une forme orthographique se perpétuant toujours la même à travers les âges, où trouve-t-on cette coutume traditionnelle d'écrire les mots dans leur forme actuelle ; où trouve-t-on, en un mot, cette tradition qu'on invoque comme un argument contre la Réforme ? Pendant les trois siècles qui ont précédé le nôtre, l'orthographe a différé de ce qu'elle est aujourd'hui. Ni Rabelais, ni Bossuet, ni Voltaire, ni Henri IV, ni Louis XIV, ni Napoléon n'ont écrit comme nous. Chacun alors avait son orthographe propre, capricieuse, flottante, différente de celle de ses contemporains ; point d'unité, point d'orthodoxie. En quoi peut-on s'appuyer sur l'orthographe du passé, orthographe essentiellement variable et individuelle, pour
justifier l'orthographe uniforme et immobile du dixneuvième siècle?
Et cependant elle existe cette tradition; et, quand on en a pénétré le sens, on s'aperçoit qu'elle signifie, non pas immobilité, mais progrès, c'est-à-dire marche en avant vers le phonétisme, vers la forme la plus rapprochée possible de la prononciation.
A côté de l'orthographe privée, individuelle, cellelà. très variable et toute fantaisiste, il y a eu, aux xvi* xvii' et xvm* siècles, une orthographe quasi-officielle; c'est celle que nous trouvons, non plus dans les manuscrits, mais dans les ouvrages imprimés, l'orthographe publique. Or cette orthographe présente, pour chaque siècle, une certaine uniformité, laquelle dut résulter d'une entente tacite entre les imprimeurs. Pour que la lectui'e des ouvrages fiU plus facile, il fallait qu'on pût reconnaître aisément chaque mot au premier aspect, et, par suite, que ce mot eût partout la même physionomie; de là cette orthognaphe commune, qui donne à chaque siècle son caractère distinctif. Cela est si vrai que les personnes un peu exercées reconnaissent du premier coup d'œil, ici l'orthographe du seizième siècle, là l'orthographe du dix-septième, ailleurs celle du dix-huitième. Si donc la tradition existe quelque part, n'est-ce pas cette orthographe commune qui en est la dépositaire? Or, si on observe attentivement cette orthographe commune, on remarque qu'elle a subi de siècle en siècle des transformations dont chacune a été un progrès vers le phonétisme; en d'autres termes, qu'elle est allée se simplifiant de jour en jour, se rapprochant de plus en plus de la prononciation.
Chosp singulière! les adversaires de la Réforme
LA NOUVELLE ORTHOGRAPHE 3t
lorsqu'ils mettent en avant contre nous la tradition^ retranchent de cette tradition ce qui en est la racine même, le moyen-âge. C'est qu'en effet le moyenâge est la condamnation de leur thèse. L'orthographe alors était simple et toute phonétique. Les formes aile, pelle, femme^ vingt, dix, clair, y, nouvelle, belle, terre, comme, etc, sont ainsi écrites dans la Chanson de Roland : èle, pèle, famé, vint, dis, cler, t, nouvèle, bêle, 1ère, corne. — Cette simplicité première s'explique par les mœurs du temps. L'habitude alors était d'écrire en latin. Seuls les gensdu peuple, conteurs, trouvères, poètes nomades, avaient recours au français pour exprimer leurs idées, et, comme le plus souvent, ils ignoraient le latin et le grec, ils écrivaient les mots simplement, comme ils les prononçaient, sans préoccupation d'étymologie ni de dérivation. Leur orthographe n'avait qu'un but : peindre les sons. Ce n'est donc pas aux origines de la tradition qu'il faut demander la justification de- Torthographe actuelle.
Le seizième siècle rompit brusquement avec le moyen-âge. Il fit pénétrer de toutes parts dans l'orthographe française des éléments étrangers ; et, s'il a été, pour notre littérature, l'époque de la Renaissance, on peut dire qu'il a été en revanche, i)our notre orthographe, l'époque de l'invasion dos barbares. Sous prétexte d'étymologie, les énidits d'alors encombrèrent l'écriture des mots français de lettres grecques et latines. Au lieu de rester ce qu'elle était, ce qu'elle doit être, Técho de la parole, l'orthographe devint un art compliqué, accessible seulement aux savants, l'art d'habiller les mots à l'antique. La prononciation y fut déformée comme à plaisir, étouffée sous un amas de lettres hétéroclites. L'orthographe, en un mot, ser\it à tout représenter, excepté la prononciation. Ainsi, sous couleur d'étymologie latine, on écrivit debvoir, doub-
ter, prebslre {deberey dubitare^ presbyter) ; fruict, distraict, effect (fructus, distractus, effectus) ; arfwocaf, ntirf, crud, bled (advocatus, nudus, crudus, bladum); hauU^ iiltre, paulme (altus, titulus, palma); nopce^nepveu, sepmaine (nuptias, nepotein,septimana) ; monstreTy fesie, chascun (monslrare, festa, quisque unus); — sous couleur d'étymologie grecque, on écrivit charactère^ eschole (école), cholère, throsne^ thrésoi\ phantaisie^ phaisan (1); — sous prétexte de dérivation, on adopta les formes soing (soigner), animaulx (animal), veufve (veuf), etc.
Enfin, comme on avait faussé le principe de l'écriture, en lui faisant représenter, sans nécessité, autre chose que la parole, et qu'on ne méconnaît pas impunément les lois naturelles, une fois hors du droit chemin les grammairiens ne surent plus où s'arrêter dans la voie de l'erreur. L'étymologie et la dérivation entraînèrent à leur suite dans l'orthographe, par analogie, des lettres qui n'avaient rien à faire avec l'étymologie et la dérivation. De même qu'on écrivait cognoistre (de cognoscere), besoing (de besogner), advocat (de advocatus), on écrivit regnard, ung^ advis^ mots où rien, sinon une fausse analogie ne justifie la présence des lettres g et d. Or, ces sortes de lettres parasites encombrent l'orthographe du seizième
1. L'orthographe de ce dernier moi, si Ton on croit Tabbé de Dang'eau, donna lieu, au dix-septième siècle, à une méprise assez plaisante. Une certaine dame avait vu, dans un livre déjà ancien que l'empereur Héliogabale se nourrissait de pâtés de langues de phaisans. La bonne dame, s'imaginant qu*un p se prononce toujours p, avait lu paisans (cette écriture représente la prononciation ancienne du mot payscm, prononciation qui subsiste encore dans certaines contrées, notamment en Basse -Norman die), et toute bouleversée de cette lecture, elle s'écria un jour en bonne compagnie : « que ces empereurs romains étaient cruels I ils faisaient pendre des paysans et leur faisaient arracher la langue pour s'en nourrir. »
siècle et lui donnent la physionomie la plas étrange. Ainsi on écrit nepveu^ phantasme^ soubdain, a$ne (àne), autheur, meur (mûr), seur (sûr), receu, etc.
Remarquons-le en passant : cette orthographe aujourd'hui nous parait barbare; elle nous étonne, quand elle ne nous fait pas sourire ; mais la nôtre estelle donc beaucoup plus civilisée? L'aspect des mots ekaractère, phantaisie, tkrésor, nous surprend ; en quoi cependant l'orthographe de ces mots diffère-t-elle de celle des mots suivants : chronique^ phénomène, théorie? Les formes alleure, veu, nous choquent; est-il moins choquant d'écrire gageure, f eusse? Les formes nopce^ cognoisire^ chauld, ont une physionomie étrange dont nous saurions volontiers; est-il moins plaisant d'écrire promptitude, doigt ^ fils, etc.? Avouons que notre orthographe n'est guère en progrès sur celle d'il y a trois cents ans, et que l'habitude, suivant l'expression de Voltaire, peut seule en faire supporter l'incongruité. Et probablement nos descendants se divertiront de nous, comme nous nous divertissons de nos aïeux. Il semble que ce soit une loi de l'humanité que les pères, — même après leur mort — servent de jouet à leurs enfants. Et cette loi est un bienfait : rhumanité ainsi aura toujours de quoi s'amuser.
De tels excès, une telle débauche de lettres parasites portaient en eux-mêmes leur condamnation. La réaction se produisit bientôt. Au dix-septième siècle, l'orthographe rentre peu à peu dans la voie de l'évolution phonétique, d'où elle s'était si brusquement écartée; les lettres parasites, étymologiques ou autres, tombent l'une après l'autre, lentement il est vrai, sans méthode, réapparaissant quelquefois, mais condamnées, on le sent, à disparaître de nouveau, sans espoir de retour, frappées de déchéance par le vice même de leur origine. On continue à écrire, vue
34 LA NOUVELLE ORTUOGRAPBE
mais la forme *'u est plus fréquente; les lettres h, g, p, /, etc., figurent quelquefois encore dans les mots cognoistre^ chovactère, mieulx, ouUre^ escripts, phantaisie, etc., mais le plus souvent elles en sont absentes ; on écrit connoîtref caractèrey mieux, etc. L'orthographe s'allège, se simplifie. Nous avons sur ce point le témoignage précieux de l'Académie française, qui, dans la préface de la deuxième édition de son dictionnaire (1718), constate en ces termes le phénomène de l'évolution orthographique: « Quant à l'orthographe, l'Académie a suivi en beaucoup de mots l'ancienne manière (Vescrire (celle du seizième siècle);... mais, l'usage, i{\ù en matière de langue est plus fort que la raison, introduit peu à peu une manière d'escrire toute nouvelley l'ancienne nous eschappe tous les iours. >
Ainsi, de l'aveu même de l'Académie, l'orthographe s*est transformée durant le dix-septième siècle. Il est aisé d'ailleurs de le constater, en comparant les éditions de Corneille et de Racine, du xvu* siècle, avec les éditions de Rabelais et de Montaigne, du siècle précédent : du premier coup d'oeil on voit le travail d'élimination, c'est-à-dire de simplification, qui s'est opéré dans l'orthographe.
Au. dix-huitième siècle, la marche vers le phonétisme s'accentue encore davantage. Le mouvement même devient si fort, si général, que l'Académie ellemême, si peu enthousiaste des nouveautés, se laisse entraîner par le courant. Dans l'intervalle de deux éditions de son Dictionnaire, de 17iO à 1762, elle modifie l'orthographe de plus de cinq mille mots. Voici comment: d'abord elle supprime un grand nombre de lettres étymologiques, de lettres doubles et parasites, gui ne se prononçaient pas; ainsi au lieu de 6e*tise^ sçavoir, beuveur^ etc., elle écrit bêtise^ savoir^ buveur. En second lieu elle^ajoute deux lettres à Talphabet, le 7 et le v jusque-là confondus avec Vi et Vu^
et substitue les formes je. réjouir^ avec, sauver, aux formes ie, reiouir, auec, sauuer. Enfin, comme conséquence de tous ces changements, elle modifie la disposition alpliabêlique du dictionnaire, transportant aux lettres 7 et v une partie des mots qui se trouvaient aux lettres i et u. Voici en quels termes FAcadémie annonce et justifie cette réforme dans ses deux préfaces de 1740 et 1762:
Préface de 1740: « L'on ne doit point, en matière de Langue, prévenir le public, mais il convient de le suivre, en se soumettant, non pas à lusage qui commence, mais à l'usage généralement reçu. Nous avons donc supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles gui ne se prononcent pas cbutte). Nous en avons ùté le B, le D, TH, TS inutiles [prebstre, advocat, autheur, chasteau). Dans les mots où TS marquait l'allongement de la syllabe (apostrei, nous l'avons remplacé par un accent circonflexe. Nous avons encore mis un 1 simple à la place de TY, partout où il ne tient pas la place d'un double 1 ou ne sert pas à conse^^'e^ la trace de Tétymologie (celuy-cy). »
Préface de 1762: « L'Académie a fait dans cette édition un changement assez considérable que les gens de lettres demandent depuis longtemps. On a séparé la voyelle 1 de la consonne J, la voyelle U de la consonne V, en donnant à ces consonnes leur véritable appellation: de manière que ces quatre lettres, qui ne formaient que deux classes dans les éditions précédentes, en forment quatre dans celle-ci, et que le nombre des lettres de l'alphabet François, qui était de vingt-trois, est aujourd'hui de vingt-cinq... La profession que l'Académie a toujours faite de se conformer à l'usage universellement reçu, soit en la manière d'écrire les mots, soit en les qualifiant, l'a forcée d'admettre les changements que le public a faits. »
Ainsi, suppression des lettres doubles, qui ne se prononçaient pas, suppression des lettres inutiles B, D, H et S, y remplacé par i, deux lettres, j et v ajoutées à l'alphabet, et finalement près de cinq mille mots (sur dix-huit mille), modifiés dans leur orthographe, voilà, n*est-il pas vrai, plus qu'une réforme» voilà bien une révolution. Et cette révolution, au nom de quel principe s'est-elle accomplie? Au nom du principe phonétique; l'Académie elle-même le déclare : elle a allégé, simplifié l'orthographe, elle a supprimé un certain nombre de lettres, parce que ces lettres étaient inutiles^ parce qu'e//es ne se prononçaient pas. D'ailleurs chacun peut en juger: qu'on observe la physionomie des mots au dix-huitième siècle, qu'on la compare à ce qu'elle était au siècle précédent, et on reconnaîtra qu'elle n'a changé que pour se mettre d'accord davantage avec la prononciation, tant il est vrai que le but vers lequel tend l'orthographe abandonnée à elle-même, c'est sa conformité avec la parole.
A son tour, mais bien timidement — et nous en dirons tout à l'heure la cause — le dix-neuvième siècle contribua au progrès de l'orthographe. Le changement le plus considérable à noter est la transformation de oi en ai dans les mots je chantois, yaimois^ les François, etc., pour lesquels l'Académie adopte enfin, en 1835, la forme actuelle je chantais^ etc., forme réclamée par Voltaire et l'opinion publique depuis plus d'un siècle. Les autres modifications, toutes inspirées par le même principe — mettre l'écriture d'accord avec les sons — se réduisent au retranchement de quelques lettres doubles (1878), comme emmailloter (avec un seul t), mis en harmonie avec dém/iilloier, et à la <( suppression, dans les mots formés du grec, des lettres étymologiques, quand ces lettres ne se prononçaient pas »: ainsi phtisie, au lieu de phthisie, rythme, au lieu de rhythme.
XIX« siècle.