ORTHOGR. DU DICT. DE L* ACADÉMIE, 7*^ ÉD
J'ai vu et connu un écolier, lequel, étant d'un caractère hardi, après noces et festins, à Vinsu de ses maîtres, s(» dérobait à ses travaux d'étude, et plantait là ses auteurs et leurs écrits en souriant gaiment, comme fait un méchant garçon, ennemi de toutes lois : et goûtant mieux le plaisir et la fantaisie que le savoir et le devoir, aimait à poursuivre les hautes bêtes et animaux redoutés, et courant après nuit et jour, à travers blés et forêts, d'une allure vive et débridée, ainsi qu'un fantôme, les traquait et leur faisait des piqûres de son épée pointue, puis les abattait et les tenait terrassés sous ses genoux: mais un jour, étant ivre, et ayant butté contre une bûche qu'il ne vit pas sous ses pieds, fit une chute et se démembra et cassa le nez. Et s'appelait, ce méchant garçon, Jean Renard.
pRoaRès ACcoMPUS, presque nais :
Suppression de quelques lettres aphones :
1» étymologiques : ç, insu (au lieu de insçu, rattaché autrefois
à aeire, tandis qu'il vient de sapere).
2o parasites : e, gaiment (gaiement).
Un seul changement considérable : transformation de oi en ai, dans dérobait, plantait, etc.
Particularité : Orthographe arrêtée dans son évolution, restée à peu près semblable à celle du dix-huitième siècle, et chargée encore de lettres aphones, à savoir :
lo lettres doubles : 1, allure.
n, connu, ennemi, p, s'appelait, r, terrassés, t, abattait, butté.
2o — parasites : e, Jean.
u, lequel, que, traquait.
AuTRBS IMPERFECTIONS : mèmos signes représentant des sons différents : en = an, gaiment, démembra, en.
in, ennemi.
dur, caractère, écolier, connu, courant, contre, cassa, o doux, noces, ce, garçon.
8 dur, insu, ses, souriant, s doux, plaisir, faisait.
Etc. etc.
Pour faire toucher du doigt l'évolution de notre orthographe depuis le seizième siècle, nous allons mettre sous les yeux du lecteur un tableau synoptique qui présente une même phrase écrite successivement dans l'orthographe du seizième, du dix-septième, du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. On verra que, à chaque changement, l'orthographe se rapproche de la prononciation, et on suivra ainsi du regard les différentes phases de sa marche vers le phonétisme.
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surtout si on songe que, dans Torthographe actuelle, cette prétendue étymologie n'est le plus souvent qu'une suite d'inconséquences, de fautes et de contradictions.
Tout d'abord c'est fausser le principe de l'orthographe que d'y mêler l'étymologie.
Dans les deux mots cratère et panthère, la dernière syllabe tère a un son identique : logiquement l'écriture aussi devrait être identique. Pas du tout, les étymologistes s'y opposent : en grec, disent-ils, le mot pan- 4hère a une A. Il est vrai qu'en grec on prononçait cette h, il était donc logique de la marquer dans l'écriture. En français nous ne la prononçons pas: peu importe, il faut la marquer quand même, parce que nous devons •écrire le français, paraît-il, non pas comme il se prononce, mais comme on prononçait le grec. N'est-co pas là un beau raisonnement?
Si encore on se contentait d'employer dans l'orthographe des lettres qui ne se prononcent pas ! Mais, sous prétexte d'étymologie, on en introduit qui dénaturent la prononciation: ainsi le ^ auquel on fait représenter, non pas seulement le son ^ mais le son s. Le mot nation^ par exemple, qui contient le son s, devrait s'écrire nas-ion (l).Pas du tout, l'étymologie réclame: le mot nation en latin s'écrit avec un f , il faut l'écrire aussi en français avec un t. En vain ferez-vous observer que les Latins avaient raison de mettre un t, puisqu'ils prononçaient t\ mais qu'en français le son •s'étant modifié, il serait logique de modifier aussi l'écriture. L'étymologie ne se pique pas de logique. Et si le mot vient de l'allemand ou de l'anglais,
1. Les Italiens écrivent oe mot comme ils le prononcent, luzztone, <en dépit de son étymologie latine.
faudra-t-il aussi conserver les lettres étymologiques? Le mot redingote, par exemple, vient de l'anglais riding-coat; faudra-t-il, sous prétexte d'étymologie, et en dépit de la prononciation française, Técrire comme en anglais? Et pourquoi pas, si on le fait pour le latin et le grec?
En principe donc l'étymologie est une erreur dans Torthographe, puisqu'elle y dénature les sons qui composent la langue. Ecrire les mots français, non pas comme ils se prononcent, mais comme on les prononçait en latin ou en grec, ou même comme on les prononce en anglais, c'est absurde. Puisque les sons de ces différentes langues ont été francisés, il est juste d'en franciser aussi l'écriture.
D'ailleurs quelle règle établira-t-on pour fixer la part de l'étymologie dans l'orthographe? En vertu de quel principe conserve-t-on, par exemple, le p latin de baptême (baptisma), quand on supprime celui de écrit (scriptum)? ou le g de vingt (viginti), quand on supprime celui de trente (triginta)? Pour conserver le t étymologique de certains mots, comme action, adoption^ inertie ^ argutie^ etc., on donne à cette lettre, suivant les cas, la double valeur phonétique de < et de 5; pourquoi n'appliquerait-on pas la môme mesure à toutes les lettres étymologiques, au p, par exemple, ce qui permettrait d'écrire neveu et avril avec un p comme en latin, nepeu, april (nepotem, aprilis)? Le p se prononcerait de deux façons, tantôt p, tantôt v, comme le t se prononce tantôt t, tantôt s. Ou encore, quelle raison empocherait d'écrire les mots chant et chapitre avec un simple c, comme en latin, canty capitre (cantus, capitulum)? Le c ici se prononcerait ch, comme le ch se prononce c dans
écho et chronique, etc., etc. Le grammairien Dubois^ au seizième siècle, écrivait ligons au lieu de lisons^ pour conserver le g étymologique de legimus, en prenant la précaution d'avertir qu'il fallait prononcer lisons. Peut-être ferions-nous bien de l'imiter et d'avertir, quand nous écrivons argu-tie, qu'il faut prononcer argu-sie.
On le voit, faire entrer Tétymologie dans l'orthographe, c'est ouvrir la porte toute grande à l'arbitraire. Et M. Havet a pleinement raison, quand il dit : « Si le lecteur se sent un penchant à favoriser Tétymologie dans l'orthographe, qu'il essaie de donner à son instinct une formule : il ne sera pas long à démêler l'illusion et à chasser la chimère. »
Si au moins la présence des lettres étymologiques pouvait rendre service à quelqu'un ! Mais à qui ? pas aux ignorants, puisqu'elles n'ont à leurs yeux aucune signification. — Aux savants, dit-on, en les mettant sur la trace des origines — Erreur : les érudits ne savent-ils donc plus rattacher les mots douter^ écrit, votre^ faux^ aux mots latins dubitare, scriptum, fatstim, depuis qu'ils ont perdu leurs lettres étymologiques, et qu'ils ne s'écrivent plus comme autrefois doubler y escript^ vostre, faulxl Les savants ont-ils besoin de lettres étymologiques pour remonter de moudre (autrefois mouldre), à molere, de boii^e k bibere, de craindre à tremere, de noël à natalem^ de forger à fabricare ? Ils ne seront pas plus embarrassés pour retrouver l'origine du mot sculpture, quand il s'écrira sans p, ou du mot phénomène, quand il s'écrira avec /*, qu'ils ne le sont aujourd'hui pour découvrir celle des mots semaine (autrefois sepmaine) et fantaisie (autrefois phantaisie). Les savants, Dieu merci.
dans les lois de la linguistique, ont, pour remonter à la source des mots, des indications plus sûres que n'est la présence — aussi erronée souvent que capricieuse — des lettres étymologiques. Celles qui s'attardent encore dans notre orthographe peuvent rejoindre leurs aînées, aujourd'hui disparues, sans que l'origine des mots coure risque de se perdre avec elles. Ces lettres mystérieuses, étranges, peuvent faire illusion aux profanes et leur sembler autant de dragons chargés de monter la garde autour d'un trésor caché» Les initiés savent qu'il n'en est rien. Leur disparition ne saurait avoir aucun inconvénient : le trésor n'en demeurera pas moins à sa place, visible aux yeux qui ont qualité pour le voir. Attendre de la présence des lettres étymologiques une indication utile, scientifique surtout, pour la recherche des origines, c'est être dupe d'une illusion. Sainte-Beuve l'a remarqué très justement : « Cette raison qu'il faut garder aux mots tout leur appareil, afin de maintenir leur étymologie, est parfaitement vaine ; car, pour une lettre de plus ou de moins, les ignorants ne sauront pas mieux reconnaître l'origine du mot, et les hommes instruits la reconnaîtront toujours. »
Mais voici une considération qui va, nous l'espérons, achever de convaincre le lecteur. Cette prétendue étymologie, qu'on vante comme faisant le charme et la valeur scientifique de l'orthographe, n'est en réalité, dans l'orthographe actuelle, qu'une série d'inconséquences et de contradictions. Les preuves abondent.
Prenons d'abord les mots qui viennent du grec.
Pour ces mots, la règle étymologique veut que ceux qui s'écrivent, en grec, par p/i, ih, ch, y, s'écrivent de
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même en français : philosophie^ théorie, choléra^ mystère.
On va voir comme celte règle est bien observée. A <îôté des mots phénomène, physique, phonographe^ pharmacie, alphabet, néphrétique, phoque, etc., qui s*écrivent en français comme en grec par ph^ voici d'autres mots qui ont également en grec un ph : fantaisie, fantôme^ frénésie, flegme, frénétique^ etc. — A •côté des mots théâtre, orthographe, thème, mathématiques, etc., qui ont en grec un th, voici d'autres mots qui s'écrivent également en grec par th : trône, trésor, trésorier, phtisie, diphtongue, etc. A côté des mots chrysalide, chronologie, choléra, archange, anachorète, qui ont un ch en français comme en grec, voici d'autres mots qui s'écrivent encore en grec par ch : caractère, colère, école, mécanique, mélancolie, etc. Enfîn, à côté des mots anonyme, idylle^ crypte, qui ont conservé y y étymologique, en voici d'autres qui, en grec, s'écrivent avec un y : abîme, asile, cristal, etc. — En vertu de quel principe les premiers ont-ils conservé l<i lettre étymologique, tandis que les seconds l'ont perdue ? Un grammairien distingué, M. Lebaigue, en •donne bien une explication ; mais nous ne pensons pas qu'on la prenne au sérieux : « Les lettres, dit-il, s'usent et tombent plus vite dans certains mots que dans d'autres, sans qu'on sache pourquoi ; » — apparemment comme les cheveux sur certaines têtes. L'explication nous paraît plus physiologique que philologique.
Et il y a des inconséquences plus choquantes •encore. Les deux mots psychologie et métempsycose sont composés l'un et l'autre du même mot psyché^ qui en grec s'écrit par ch ; nous conservons Vh dans psychologie, mais nous la supprimons dans métempsycose. De même pour Ao/ocaus^e et o/ojrapAe, formés •du même mot holo ; pour euhémie et anémie, formés
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du même mot hémie ; pour anhydre et clepsydre^ formés du même mot hydre, etc., etc. Ici la lettre étymologique reste, là elle tombe. En vertu de quel principe? L'arbitraire, Tarbitraire, toujours l'arbitraire.
Le lecteur sera sans doute de l'avis de M. Darmesteter : « Pour arriver à un si piètre résultat, ce n'est pas la peine de se faire une orthographe si hétéroclite. »
Et dans les^ mots qui viennent du latin les lois de l'étymologie ne sont pas mieux respectées. Là encore l'arbitraire s'épanouit dans toute sa beauté.
Les mots vicier et initier ont tous deux en latin un» t : vitiare, initiare ; en français nous donnons à l'un un f, à l'autre un c, alors que tous deux se prononcent de même. Contorsion et portion s'écrivent tous deux en latin avec un t : contortio, portio ; en français nous écrivons l'un avec un t, l'autre avec une s. Subsistance et existence, naissance et essence s'orthographient tousen latin par en : subsistentia, existentia, nascentia, essentia ; en français nous orthographions les uns par en, les autres par an. Dans contraindre et astreindre, le son in se marque en latin de la même façon : constringere, astringere ; en français nous le marquons de deux façons différentes, malgré l'identité de la prononciation. Précieux et factieux, sentencieux et ambitieuXf écrits les uns avec un c, les autres avec uii t^ viennent de mots latins qui tous ont un t : pretiosus,. factiosus, sententiosus, ambitiosus. Clientèle et tutelle n'ont l'un et l'autre en latin qu'une /, clientela^ tutela, La même orthographe latine qu des mots quatuor^ guartarius, quartus, quadratus, quadrare, quadragesima est traduite en français par deux orthographes différentes qu et c, alors que la prononcia-
tien est partout la même, dans les mots, quatre, quartiei\ quart y — caj'ré, cadrer, carême, La même orthographe latine au des mots taurellus, lauranus, pauperuSy auiHcutainus^ auricula^ aurum^ thésaurus^ claudicare est rendue en français par une double orthographe, au et o, dans les mots taureau^ /atiner, pauvre, auriculah^e — oreille, or, trésor, clocher. Enfin — car il faut se borner — nous traduisons de quatre façons différentes le son eu : eu dans neuf^ œu dans bcBuf, œ dans œil, ue dans cueillir ; or ce même son est représenté en latin par une lettre unique, o : novem^ bovem,oculus, colligere, Pourquoi quatre orthographes différentes en français?
Ce n'est pas tout. A la liste des anomalies, il faudrait ajouter celle des erreurs et des contre-sens. Il y a en effet dans Torthographe actuelle des lettres prétendues étymologiques, dont il n'existe pas trace en latin ni ailleurs, et qui ne représentent rien du tout, ni origine ni prononciation. Pourquoi un p dans dompter qui vient de domitare, un t dans mets qui vient de missum^ une h dans huile et dans huître, qui viennent de oleum et ostreum, un d dans poids, dérivé de pensum (et non de pondus, comme ce d semble rindiquer)? pourquoi deux m dans homme, dérivé de Jiominem, deux n dans donner ^ sonner^ honneur^ ennemi, dérivés de donare,sonare, honorem, inimicus, etc., etc.?
Nous le demandons à tout lecteur de bonne foi : en quoi une pareille orthographe, où abondent leserreurs, les anomalies, les contradictions étymologiques, peutelle servir de guide dans la recherche de l'étymologie, de témoin pour les origines de la langue? de € faux témoin », tout au plus, suivant. une remarque judicieuse. Interroger sur l'étymologie cette « maîtresse d'erreur et de fausseté, d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours, » c'est consulter l'almanach, pour savoir quand il fera beau. — D'autre part, en
quoi le savant peut-il tirer parti de sa science dans l'application des lettres étymologiques, application soumise à tous les caprices de l'arbitraire? En face de cet arbitraire, est-ce que le savant, comme l'ignorant, ne marche pas à tâtons? et la recherche de Tétymologie dans l'orthographe ne ressemble-t-elle pas de tout point au jeu de colin-maillard, à cette diflférence près qu'elle est moins divertissante ?
Mais, chose plus grave, la mise en pratique de cette étymologie, si fausse dans son principe, si capricieuse dans son application, constitue plus que jamais à l'heure présente, un abus intolérable.
Autrefois il n'y avait pas grand inconvénient à ce que l'orthographe fût surchargée de lettres grecques et latines. Les Français pour la plupart ne savaient ni lire ni écrire, et par conséquent ne songeaient pas à se plaindre de la tyrannie des lettres étymologiques. D'autre part ceux qui avaient reçu de l'instruction, les fils delà bourgeoisie et de la noblesse, connaissaient presque tous, en même temps que le français, le latin et le grec. Ils pouvaient donc, dans une certaine mesure, en employant les lettres étymologiques, se rendre compte de ce qu'ils faisaient* D'ailleurs l'orthographe étant libre, peu importait qu'elle fût capricieuse et illogique : nul n'avait à en souffrir, cela ne portait préjudice à personne.
Aujourd'hui il n'en est plus de même : l'orthographe dans sa forme actuelle est devenue obligatoire, et tous les enfants sont tenus de l'apprendre, aussi bien les enfants du peuple que ceux de la bourgeoisie. Or combien y en a-t-il parmi eux qui, en étudiant l'orthographe, sachent le latin et le grec? Pas un. Ainsi, pas un qui comprenne pourquoi on lui fait écrire
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annexion avec x^ mais direction avec et, occupation avec ty mais passion avec deux s, rhétorique avec h^ mais rétorquer sans A, miroir avec 2, mais myriade avec y. Eh bien I faire apprendre aux enfants une orthographe à laquelle ils ne comprennent rien, et cela en torturant leur esprit par des exercices purement mécaniques; exiger d'eux l'application d'une science, dont les principes leur échappent et dont le secret doit leur rester à jamais inconnu, c'est abuser de leur docilité ou de leur faiblesse.
Il nous semble donc malaisé de protester contre la Réforme au nom d'une étymologie qui est une erreur en principe, puisque en entrant dans l'écriture elle y défigure les sons de la langue française ; au nom d'une étymologie qui échappe à toutes les règles et ne relève que de l'arbitraire ; qu'on viole ou qu'on respecte suivant le caprice du moment ; et qui enfin, dans la pratique, est un abus et un non-sens, puisqu'elle rend l'orthographe française, devenue obligatoire, inintelligible à la plupart des Français.
« En orthographe, pour conclure avec M. Havet, Tétymologie compte pour zéro. »
L'étymologie est une science, l'orthographe en est une autre. L'étymologie est faite pour indiquer l'origine des mots et ne saurait intéresser que les savants ; l'orthographe est faite pour représenter la prononciation et doit être comprise de tout le monde. Associer ces deux sciences différentes, c'est provoquer d'éternels conflits. Puisqu'elles s'excluent par leur destination même, puisqu'il y a entre elles incompatibilité d'humeur, il faut se résoudre à prononcer le divorce et à les laisser vivre séparément.
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