PERTURBATION MORALE
Outre la tradition et l'étymologie, on objecte encore contre la Réforme le trouble qu'elle jettera dans nos habitudes. Altérer la physionomie des mots, dit-on, ce serait dérouter les esprits et les imaginations. Les mots une fois défigurés, on aura peine à les reconnaître, on ne pourra plus lire qu'avec de grandes difficultés. A chaque pas on se trouvera arrêté par des formes nouvelles ; on n'avancera qu'en hésitant, en trébuchant. El ce sera bien pis encore, quand il s'agira de pratiquer cette orthographe pour son propre compte. Il faudra oublier les notions acquises autrefois au prix de tant d'efTorts, s'avouer à soimême — aveu pénible entre tous — que la science qu'on possède est une science vaine, fausse, condamnée à tout jamais, qu'il faut retourner à l'école pour la désapprendre, se résoudre enfin à perdre la seule supériorité qu'on ait peut-être (que de gens en réalité n'ont pas d'autre grief que celui-là contre la Réforme I) sur le vulgaire ignorant.
Il suffirait d'un seul mot pour faire tomber toutes ces objections : il n'y a pas de réforme possible, sans bouleversement. Si on s'arrêtait devant cette raison, tout progrès serait condamné d'avance. Si au dixhuitième siècle on avait tenu compte de cet argument, au lieu de modifier l'orthographe d'environ cinq mille mots, comme on l'a fait en 1740 (1), on aurait maintenu les lettres étymologiques qui, plus qu'aujourd'hui encore, encombraient le vocabulaire,
i. V. chap. de la Tradition, p. 34.
et en Tan de grâce 1893, nous en serions encore à écrire, comme au seizième siècle, cognoistre^ déthrosner, prebstre, escholier^ picqueure^ etc. Les Italiens et les Espagnols du dix-neuvième siècle ont compris plus tôt que nous qu'il n'y a pas de progrès possible sans désordre d'un moment, mais qu'on ne doit pas, pour la tranquillité d'une génération, compromettre les intérêts des générations à venir. Ils nous ont devancés dans la voie de la Réforme. Au lieu d'écrire étymologiquement, comme nous, nation et action avec un t, et physionomie avec ph, les Espagnols écrivent, comme ils prononcent, nacion, accion, fisonomia ; de même au lieu de honneur et homme avec A, hypo^ crisie et hyyiène avec %, physique avec phy, etc., les Italiens écrivent simplement onore^ uomo, ipocrisia^ igiène^ fisico. Ils se sont débarrassés du fatras étymologique qui farcissait leur orthographe comme la nôtre. Aussi rien n'est plus aisé, quand on sait parler ces deux langues, que de les écrire, et réciproquement. De là l'extrême facilité qu'il y a à les apprendre et la rapidité très grande avec laquelle elles se répandent à l'étranger. Reste-t-il aujourdhuien Espagne et en Italie la moindre trace du désordre qui a nécessairement suivi la réforme orthographique? Qui s'en souviendra seulement au siècle prochain ?
Et en réalité la perturbation sera-t-elle si grande? Sera-t-il donc si difficile et si étrange d'écrire fénomène comme fantôme, téâtre, comme trésor^ chariot comme charette, des exeats comme des vivats ? Convenons que l'habitude sera vite prise et qu'il ne s'écoulera pas bien des années avant que l'orthographe d'aujourd'hui nous paraisse aussi bizarre que le paraît en ce moment celle du seizième siècle. Nous sommes encore dans le siècle où Chateaubriand écrivait abysme : est-ce que notre œil n'est pas habitué depuis longtemps à la nouvelle forme abîme ?
LA NOUVELLE ORTHOGRAPHE 5'i
D'ailleurs on ne mettra le couteau sous la gorge à personne. Rien n'empêchera les admirateurs de 1 orthographe actuelle, — nous ne voulons pas dire les ennemis du progrès, — ou même ceux qui, comme nous, sont trop vieux, — c'est-à-dire qui ne vont plus à l'école, — pour se plier à des méthodes nouvelles, de rester fidèles à l'ancienne orthographe. Nul ne songera à violer le secret de leur correspondance intime pour savoir s'ils passent en fraude des lettres étymologiques. Même, pendant un certain temps, ces lettres, qui attestent les origines du français, et qui sont, au dire des étymologistes, les « titres de noblesse de la langue », pourront être considérées comme la marque d'une culture raffinée, d'une éducation aristocratique. Tout au plus, comme il a été question, en ces derniers temps, de frapper d'un impôt les titres de noblesse, faut-il s'attendre à ce que quelque député demande qu'on en mette un sur les titres de noblesse orthographique, quand ils s'étaleront au grand jour de la publicité. Bref, à tous ceux, jeunes ou vieux, qui auront à cœur de conserver l'orthographe de leur enfance, nous dirons, avec un membre de l'Académie française du siècle dernier, Beauzée, qui défendait la même cause que nous : « Eh I Messieurs, n'en changez pas, gardez votre ancienne orthographe, puisqu'elle vous plaît ; mais permettez aux générations suivantes d'en adopter une autre qui leur coûtera moins cher que la vôtre vous a coûté, qui leur sera plus utile, qui servira, au contraire de ce que vous dites^ à fixer notre langue, à la faire adopter par les étrangers. »
Ce qui nous console de l'hostilité irraisonnée de la plupart de nos adversaires, de ceux qui tout simplement s'opposent à la Réforme, parce qu'ils entendent qu'on ne change rien à leurs habitudes, c'est que, suivant la très véridique et très ingénieuse remarque
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de M. Gréard, « ce sont les mêmes gens qui protestent contre Touverture des grandes voies réclamées par rhygiène générale, parce qu'elles troublent le cours ordinaire de leur petite promenade, ou qui empêcheraient, s'ils le pouvaient, de substituer, dans les jardins publics, de jeunes plants aux vieux arbres épuisés, parce que depuis cinquante ans ils ont Thabitude de venir se reposer sous ce qui leur reste d'ombre. Leur égoïsme est irréductible. Ils ne peuvent se rendre compte que chaque génération n'a pas seulement à jouir de l'heure présente, mais qu'elle doit préparer pour ses descendants la vie du lendemain. Ils n'ont jamais compris la douce et mâle sagesse des conseils du vieillard de La Fontaine :
Mes arrière-neveux me devront cet ombragre. »
Quant aux personnes, — à quelque sexe qu'elles appartiennent, — qui voient surtout dans l'observation de l'orthographe actuelle, toute barbouillée de caractères hiéroglyphiques, un moyen de se distinguer des ignorants, nous les plaignons de n'avoir pas d'autre supériorité sur le commun peuple, et nous regrettons pour elles que la science ait une autre destination que celle de servir d'ornement aux tètes vides, et qu'on ne puisse pas sacrilier les intérêts des générations à venir à la satisfaction passagère d'un amour-propre si haut placé. Et dire — car nous ne le répéterons jamais trop — que c'est là le reproche le plus grave que la plupart des opposants fassent tout bas à la Réforme, mais celui aussi qu'ils osent le moins formuler tout haut !