PERTURBATION INDUSTRIELLE
Autre obstacle que la foule ne voit guère, mais qui n'en barre pas moins la route du progrès. Cette Réforme de l'orthographe, d'apparence si modeste, est grosse d'une révolution industrielle. Il faudra, en effet, publier des livres nouveaux, des grammaires nouvelles, des dictionnaires nouveaux, renouveler tous les livres classiques, rééditer les livres anciens avec la nouvelle orthographe. Et les éditeurs et les libraires, qui ont un stock considérable de livres à écouler, auront à souffrir de ce bouleversement. Ce sera peut-être la ruine pour quelques-uns, la fortune aussi pour d'autres ; la ruine pour les routiniers, comme toujours, pour ceux qui voudront résister au courant; la fortune pour les hommes d'initiative et de progrès. Il y a des millions et des millions qui sommeillent sous cette question de la réforme orthographique. Et il faut s'attendre sur ce point à des résistances énergiques, désespérées même ; elles se sont produites déjà. Qui sait? tous les moyens seront peutêtre tentés pour enrayer le mouvement, pour empêcher ou du moins pour retarder une révolution industrielle, où peuvent sombrer de si gros intérêts. On connaît la puissance du dieu de l'or, et la magique séduction de ses présents, capables parfois de hâter comme de suspendre la marche de la civilisation, de préparer les plus grands succès comme les plus grands désastres, de percer les isthmes comme de creuser les abîmes. Mais nous voulons espérer que la Réforme de l'orthographe n'a rien à craindre de ces tentatives, et qu'en tous cas elle triomphera de cet obstacle comme de tous les autres.
Sans doute il y aura des intérêts compromis. Mais
5G LA NOUVELLE ORTQOGRAPEE
le moyen de faire une omelette sans casser d'œufs? Si, chaque fois qu'il s*est agi de renouveler notre armement militaire, on avait reculé devant cette considération, que cette transformation allait entraîner d'énormes dépenses, notre armement serait aujourd'hui encore ce qu'il était avant la Révolution, et nous nous serions battus, en 1870, contre les Prussiens, avec des fusils à piston. Il est vrai hélas! qu'en plusieurs rencontres notre armée en a été réduite à cette extrémité. Aussi nous en savons les résultats. Eh bieni en orthotijraphe, nous en sommes encore au fusil à piston. C'est le fusil nouveau qu'il nous faut... comme en Espagne et en Italie, et même en Allemagne, car l'Allemagne aussi a changé son orthographe. Sans doute, il serait à souhaiter que les réformes pussent se faire sans léser personne, que la roue du progrès pût tourner sans broyer de victimes ; mais puisque la fatalité en a décidé autrement, il faut nous incliner, et nous rappeler que, surtout quand l'avenir de la science est en jeu, l'intérêt des particuliers ne saurait prévaloir contre l'intérêt général.
D'ailleurs si la Réforme a ses inconvénients, elle aura aussi ses avantages. Le public y gagnera. Avec l'orthographe nouvelle, les mots, diminués pour la plupart d'un certain nombre de lettres, c'est-à-dire raccourcis, tiendront moins de place ; par suite les livres eux-mêmes se trouveront réduits de grosseur; il y aura ainsi dans l'industrie économie de temps, économie de travail, économie de papier, et par conséquent abaissement du prix des livres; il en sera de même pour les journaux. Et peut-être pourra-t-on acheter doux romans au prix d'un, ce qui fera le bonheur des femmes, et deux journaux au lieu d'un, ce qui fera le bonheur des hommes ; en sorte que la Réforme fera — sur ce point du moins — le bonheur de rhumanité... excepté celui des libraires et des éditeurs.