VARIATIONS DELA PRONONCIATION
A ce principe, il est vrai, on fait une double objection. Asseoir l'orthographe sur la prononciation, c'est lui donner, dit-on, une base mouvante, sur laquelle il est impossible de rien bâtir. Rien n'est si mobile que cet élément : la prononciation varie avec le temps comme avec les contrées ; elle n'est pas la ménie d'un siècle à l'autre ni d'une province à Tautre : souvent les deux bords d'une rivière n'entendent pas le même accent. Y aura-t-il autant d'orthoiiraphes que de prononciations ?
D*abord la prononciation varie avec les contrées. On ne prononce pas à Lille comme ù Marseille ni à Saint-Flour comme k Landerneau: laquelle.de ces prononciations adoptera-t-on ? — Mais ni Tune ni l'autre ; on adoptera la prononciation française tout simplement, celle qui sort, pour ainsi dire, de la bouche même de la nation, celle qui est en usage dans la ville capitale, c'est-à-rdire au siège de toutes les grandes écoles françaises, de toutes les académies et assemblées nationales, politiques, scientifiques et
1. V. la Préface de M. Havet, consacrée en grande partie à la démonstration de cette vérité.
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littéraires, celle où tonties les aalres TÎeimait fondre leurs noanees eo un ensemble harmonieux, en un mol la prononciation parisienne. 11 en sera de la prononciation comme de la langue. Y a-l-il plusieurs langues françaises ? en ensei^e4--on plusieurs dans les écoles? Lorsqu'on tcuI exprimer sa pensée en français, prend-on pour modèle de son langage l'un quelconque des jargons parlés sur toute l'étendue de la France, le patois normand ou le dialecte pnjvencal ? Nullement : pourquoi adopterait-on davantage la prononciation de ces différents pays ? D'ailleurs qu'on se rassure : si la prononciation parisienne ou française présente ellemême quelques divei^nces, ces divergences ne sont qu'une goutte d'eau, comparées à l'océan d'anomalies et de contradictions où se trouve noyée aujourd'hui notre orthographe amphibie, mi-phonétique et mi-élymologique. Rien entin n'empêchera de conserver Forthographe actuelle sur les points litigieux (i).
En second lieu la prononciation change avec letemps ; elle n'est plus la même aujourd'hui qu'aux siècles derniers. Faudra-t-il changer aussi d'orthographe à chaque génération? — Que quelques sons se soient modifiés depuis trois cents ans, nous n'y contredisons pas. Le son oi, par exemple, au seizième siècle, au lieu de oua, se prononçait ouè : la loi se prononçait la loué, comme aujourd'hui encore dans certaines provinces. Mais ces modifications sont peu nombreuses, et un homme qui aujourd'hui aurait conservé la prononciation d'il y a trois cents ans serait parfaitement compris de nous. En outre elles s'opèrent lentement, très lentement ; chacune d'elles
t. V. ici cnccre la Préface p. 7. où M. lîavet traite cette question.
est Tœuvre de plusieurs générations. L'orthographe, dans le cours des âges, n'aurait donc à subir, de ce tait, que de très rares changements.
Ces changements d'ailleurs, faudrait-il les regretfer ? Nous ne le croyons pas. Ils serviraient souvent les intérêts de la science. 11 y a bien des sons qui se sont perdus dans les langues d'autrefois et que les linguistes cherchent vainement à retrouver aujourd'hui, parce qu'il n'en reste aucune trace dans l'écriture. On ignore, par exemple comment se prononçait, au seizième siècle le nom de l'écrivain Montaigne. Doit-on, ou non, faire entendre l'i? Souvent, au seizième siècle, l'î, qui précédait le g, restait muet ; c'était une de ces lettres parasites qui pullulent dans l'orthographe du temps. Faut-il prononcer MontB.gne ou MontBAgne ? nous n'en savons rien. Nous n'aurions pas cette incertitude, si, au lieu de se prêter à toutes sortes de fantaisies, qui ne nous apprennent rien sur la langue de l'époque, l'orthographe se fût bornée à remplir son rôle, c'est-à-dire à reproduire fidèlement les sons. Les savants auraient aujourd'hui en elle le témoin vivant des prononciations disparues et pourraient suivre ainsi à travers les siècles les modifications de la langue.