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AVANTAGES DU PHONÉTISME

Fixité de la langue. — Hàtons-nous d'ajouter que ces variations deviendront désormais, par le fait même de l'orthographe phonétique, de plus en plus rares, et que même elles cesseront de se produire. On va comprendre en effet comment cette orthographe, entre autres avantages, aura celui d'immobiliser la

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prononciation et de donner à la langue plus de fixité qu'elle n'en a jamais eu.

L'orthographe exerce aujourd'hui sur la prononciation une influence qu'elle n'exerçait pas autrefois, qu'elle ne pouvait exercer. Les Français d'avant la Révolution étaient pour la plupart illettrés; l'idée ne pouvait donc leur venir de prendre l'orthographe pour règle de leur prononciation. L'oreille était leur seul guide: ils reproduisaient les sons tels qu'ils les avaient entendus. Quant à ceux qui avaient étudié leur langue, comme le plus souvent — ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer — ils avaient appris en même temps le grec et le latin, ils savaient que certaines lettres ne servaient qu'à indiquer Tétymologie, et ils songeaient d'autant moins à les prononcer qu'elles étaient alors innombrables. Enfin l'orthographe en ce temps-là variant sans cesse, comment se serait-on avisé de prendre pour règle ce qui était la mobilité même?

Aujourd'hui il en est autrement. Ce n'est plus par l'oreille, c'est par les yeux qu'on apprend la langue. Tous les enfants vont à l'école ; c'est là surtout qu'ils apprennent le français; et comment l'apprennent-ils? en lisant, en épelant une à une les lettres qui composent chaque mot. Or comme ils sont incapables de distinguer d'avec les autres les lettres purement étymologiques, c'est-à-dire qui ne doivent pas se prononcer, comme p dans baptistère, ou qui représentent, une autre prononciation que la vraie, comme ch dans chiromancie, ils ont une tendance bien naturelle à les prononcer toutes et à les prononcer partout de la même façon, à la française, comme d'ailleurs le bon sens le voudrait. Ainsi volontiers ils donneront partout la même valeur phonétique au ch des mots qui composent la phrase suivante: « Le chirurgien et le chiromancien chantèrent un choral qui charma les échos de

VAchéron. » Ou encore ils feront entendre le p de promptitude^ Va de aou/, les deux / de attention, etc. La prononciation orthographique se substitue ainsi graduellement à la vraie prononciation française, à la prononciation traditionnelle. Et si notre orthographe doit rester longtemps ce qu'elle est, on peut juger de ce que deviendra la langue française le jour très prochain, où on prononcera, comme ils s'écrivent, les mots des phrases suivantes:

Bap'listCj ap-prétez promp-tement le comp-te du sculp-teur qui a scul-pté le àap^tistère de Cah^baye^ pour que je le paye.

Au mois d'a-oût les ta-ons s'enivrent du sang des fa-ons et des chevaux qui hen-nissent.

Un voyageur fit avec un ge-ôlier cette gageure qu'il volerait de loi-gnon dans une encoi-gnure sans se faire empoi-gner.

Je n'at-teindrai pas sans dif-ficulté^ si on ne me se-condCj le som-met de la col^line.

Son in-nocence ressemble à de la sot-tise.

Domp'té par mon cour-roux, j'ai bat-tu ma femme (prononcez comme sel gemme).

Nos enfants parleront une belle langue. Et nous avons tort de dire nos enfants ; nous commençons nous-mêmes à la parler. Nombre de personnes, à Theure présente, persuadées qu'elles font bien de se régler sur l'écriture, font sentir le p de promptitude, de sculpteur, de dompter; les lettres doubles de innocence, ressembler, sommet. Va de taon, faon, août\ Vi de oignon, encoignure, empoigner ; elles prononcent, d'après l'orthographe, é nivrer, au lieu de an ivrer; hen nir, au lieu de ha nir, gajeure au lieu de gajure (1), etc., etc.

1. Nous avons été témoin d'un pari entre deux instituteurs sur la prononciation de ce dernier mot. L'un, homme d'esprit d^aiileurs, ^soutenait qu'il faut prononcer gajeure, comme on écrit (comme

On le voit, toutes les lettres parasites de notre orthographe sont en train de passer les unes après les autres dans la prononciation. Qui peut répondre, du train dont on va, qu'au siècle prochain on ne prononcera pas le t partout de la même façon, dans initié comme dans pitié, dans inertie comme dans convertie et dans tous les mots en tan, des désertions comme nous désertions, etc.?

Nous sommes donc en train de déformer la prononciation, c'est-à-dire la langue française, cette langue autrefois si harmonieuse. Nos pères, en la créant, en la tirant du fonds latin, avaient eu soin d'éliminer, d'instinct, tous les éléments qui ne convenaient pas au génie de notre race, qui cadraient mal a.vec la conformation de nos organes, et de ne garder que ceux qui étaient en accord avec notre organisation propre; en sorte que, formée à la longue, suivant des lois naturelles, et merveilleusement appropriée à notre caractère national, elle était l'un des idiomes les plus mélodieux qui eussent résonné sur des lèvres humaines. Les temps sont changés. Ces éléments que nos pères avaient rejetés, ces articulations romaines [prom p titudo, seul p turà) qui leur paraissaient trop rudes, nous les avons, nous, pour faire œuvre scientifique, ou plutôt par pédantisme, rétablis dans l'écriture ; et voilà que, de l'écriture «lies commencent à passer dans la prononciation ; voilà que, par l'intermédiaire de notre orthographe étymologique, la langue se charge de sons jusqu'alors inconnus, d'éléments hétéroclites, et menace de devenir un idiome barbare, où les lourdes articulations se heurteront bientôt de toutes parts avec un bruit de mauvais allemand. C'en sera fait dès lors de T harmonie de la langue.

nageur), et c'était, bien entendu, cette prononciation qu'il enseignait à ses élèves.

Veut-on conjurer ce danger, empêcher cette déformation, ou du moins Tenrayer? Veut-on que la langue reste ce qu'elle est, douce encore à Toreille, légère et Sonore? En un mot veut-on la fixer? Qu'on mette, et cela bien vite, l'orthographe d'accord avec la prononciation. Cet accord une fois établi, il en résultera cette double conséquence : d'abord l'écriture étant devenue l'image fidèle de la parole, on ne risquera plus de s'égarer en la prenant pour guide de la prononciation ; ensuite, cette écriture, demeurant immobile, puisqu'elle aura atteint son but, immobilisera par contrecoup la prononciation ; en sorte que l'orthographe phonétique, au lieu de présenter pour la langue, comme on le prétend souvent, un danger de déformation, sera pour elle, au contraire, une cause de fixité.

Ainsi l'enseignement par les yeux, les conditions nouvelles dans lesquelles on apprend aujourd'hui le français, rendent l'adoption du phonétisme non seulement nécessaire, mais urgente, si on veut arrêter court le travail de déformation que l'orthographe actuelle accomplit dans la langue.

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